Considérer la beauté

Partage international no 359juillet 2018

par Corné Quartel

« Pourquoi deux couleurs, placées l’une à côté de l’autre, chantent-elles ? Peut-on vraiment l’expliquer ? », s’interrogeait Picasso. Habituellement, nous ne nous demandons pas ce que les oiseaux chantent ou pourquoi nous aimons les fleurs. Nous écoutons, regardons, sentons et apprécions l’expérience. On peut cependant, sans rationaliser, parler de la beauté et de ses diverses expressions : la beauté intérieure d’une personne, une formule qui révèle une loi de la nature ou la nature elle-même. Le « ressenti », utilisé conjointement à l’entendement peut donner un aperçu de ce qu’est la beauté, de la manière dont nous en faisons l’expérience et de son importance pour l’individu, la société et la planète.

George Adamski déclare dans son discours sur la télépathie que le « ressenti » est l’aspect supérieur du « toucher », qu’il intègre les autres sens et qu’il peut être considéré comme le sixième sens. Cela soutient l’hypothèse que c’est le canal du ressenti qui enregistre la signification et la beauté, et que les formes sensorielles d’expression (voir, entendre, etc.) ne sont que des convoyeurs ou des moyens.

Que recherchent les gens dans la beauté ? L’expérience de la beauté, très semblable à l’expérience de la nature, de la gratitude ou de l’amour, résonne avec une réalité intérieure. Cela nous procure le sentiment de faire partie de quelque chose de plus grand et confirme que nous sommes interconnectés. Les artistes et les scientifiques affirmeront qu’ils sont à la recherche d’une réalité cachée derrière la façade des événements quotidiens : une vérité plus profonde, ou un ordre supérieur, une harmonie et une unité qui sont le fondement de toute création. Tout ce qui exprime cette réalité intérieure peut être considéré comme beau, à l’instar de l’éthique et de la moralité. Pour Deepak Chopra, « les mathématiques expriment des valeurs qui reflètent le cosmos, notamment l’ordre, l’équilibre, l’harmonie, la logique et la beauté abstraite ».

La beauté et la connaissance sont, selon le peintre et philosophe Nicholas Roerich, les fondements de la culture et de la civilisation, et les pierres angulaires de la nouvelle ère : « Depuis les âges primitifs, tout progrès, tout bonheur, toute illumination de l’humanité était dirigé par la beauté et la connaissance ». (Realm of Light, non traduit)

Pour que notre civilisation survive, en ces temps difficiles de marchandisation, de cupidité, de compétition et d’exploitation, nous devons développer un amour de la beauté et un sens de la réalité intérieure pour s’attaquer aux problèmes majeurs auxquels l’humanité est confrontée. Quand un journaliste occidental a demandé à Gandhi : « Que pensez-vous de la civilisation occidentale ? » Il a répondu : « Je pense que ce serait une bonne idée ! »

Selon Benjamin Creme, artiste et fondateur de la revue Partage international, « la beauté constitue la nature de l’univers, de la réalité, incarnée dans quelque forme ‑ mathématique, musicale, artistique. Elle constitue la réponse aux vibrations figées sous une forme ou une autre. » (La mission de Maitreya, tome II, p. 457) Notre sensibilité à percevoir cette réalité évolue par étapes. Les œuvres des grands artistes, scientifiques ou politiciens en sont les résultats tangibles. Elles apportent la joie, l’inspiration et nous montrent la voie à suivre. Rembrandt, par exemple, était capable de dépeindre la lumière de l’âme, la beauté intérieure d’une personne. Son tableau La fiancée juive est une démonstration extraordinaire d’amour et de tendresse. Le travail de Léonard de Vinci est si transcendant et les sentiments exprimés si profonds que cela semble venir d’un autre monde.

Dans l’art moderne et contemporain, la recherche de la beauté est devenue un tabou, tout comme la spiritualité et la morale ont été rejetées, poussé par le désir de s’affranchir de l’influence traditionnelle des institutions religieuses et politiques. Mais en se focalisant sur les processus émotionnels de l’artiste, l’essence véritable de l’art, ou de la créativité, a été perdue ou rejetée. Les artistes ont désespérément essayé de se distinguer par de nouvelles formes d’expression, en insistant trop sur l’aspect forme (comme dans de nombreux domaines de l’activité humaine). Le terme « beauté » a en conséquence été réduit à la « simple esthétique » et donc considéré avec suspicion et jugé superficiel. Mais la beauté n’est-elle pas plus profonde que l’esthétique ? N’a-t-elle pas à voir avec la signification, une sorte de vérité universelle (plutôt que personnelle) transcendant la simple perception sensorielle ? Le Maître DK écrit par A. Bailey : « L’art du passé a exprimé surtout la compréhension, par l’homme, de la beauté du monde créé par Dieu, soit l’extraordinaire merveille de la nature, soit la beauté de la forme humaine. L’art d’aujourd’hui est encore une tentative presque enfantine d’exprimer le monde du sentiment et les états intérieurs, ainsi que les réactions psychologiques et émotionnelles qui gouvernent la masse de la race. Elles sont, cependant, au regard du monde de l’expression du sentiment ce que les dessins des hommes des cavernes sont au regard de l’art de Léonard de Vinci. » (Psychologie ésotérique, vol. 2, p. 651).

Le ressenti, la « mère de tous les sens », est la sensibilité à percevoir la réalité, allant des émotions les plus grossières, aux émotions inclusives, transcendantes ou divines ‑ le monde de la signification. Un ressenti raffiné est essentiel pour enregistrer et transmettre la beauté. Ainsi, quand nous faisons l’expérience de la beauté, est-ce simplement l’appréciation que nous ressentons, ou est-ce une chose en dehors de la perception sensorielle ? Il ne s’agit pas seulement de l’appréciation d’un design agréable. Trop d’attention portée à l’aspect forme pourrait même produire le contraire de la beauté, comme l’affirment les enseignements de l’Agni Yoga : « […] le luxe est l’antipode de la beauté ». (Monde de feu I, Agni Yoga, p. 490). Et Krishnamurti : « Si, comme le pêcheur, vous voyez tous les jours les hirondelles voler au ras de l’eau, cela n’a probablement guère d’importance pour vous ; mais si vous êtes conscients de l’extraordinaire beauté de ce spectacle, que se passe-t-il en vous qui vous fait dire : « Comme c’est beau ! » Qu’est-ce qui suscite ce sentiment intérieur de beauté ? […] Il n’est de beauté intérieure que lorsqu’on éprouve un véritable amour pour les gens et les choses qui peuplent la terre. » (Krishnamurti Le sens du bonheur, p. 97-98) Sentir cette interconnexion est, selon G. Adamski, une condition essentielle pour une autre faculté du « canal du ressenti » : la télépathie, qui est une expression de la conscience de groupe.

Selon Benjamin Creme : « Chaque découverte de la réalité, ou d’aspects de la réalité, est merveilleuse. C’est un magnifique déploiement des richesses de la vie, du système naturel dans lequel nous vivons, que nous appelons la nature. Le seul problème est que nous nous tenons séparés d’elle. […] Nous ne sommes pas séparés de la nature. C’est la raison pour laquelle nous ne devons pas détruire notre environnement. Nous ne sommes pas séparés de ce que nous appelons Dieu. Il est immanent dans tous les aspects de notre être. Nous ne sommes pas non plus séparés les uns des autres : voilà la grande découverte qu’il nous reste à faire. » (Le Grand Retour). La beauté se manifeste dans la société, lorsque les structures sociales, économiques, politiques et éducatives reflètent ce sens de lien intérieur et d’unité. Comme le savent les lecteurs de Partage international, le sentiment de séparation de la nature et des gens est la racine même de la crise environnementale, de l’inégalité croissante et des tensions dans le monde. Une civilisation qui omet de réfléchir à ce qui est bien et mal, autorise la cupidité, l’exploitation, la division et l’hédonisme. Nous devons apprendre de l’histoire que les civilisations s’effondrent, par décadence et indifférence, à cause de l’absence de cette force cohésive et magnétique qui nous unit ‑ l’amour.

Dans le siècle écoulé, le monde occidental a fait d’énormes progrès technologiques. Cependant, le développement de notre moralité a pris du retard. Albert Einstein a déclaré : « Seule la moralité dans nos actions peut donner de la beauté et de la dignité à nos vies. » Il est toutefois encourageant de voir un nombre croissant de personnes ‑ souvent jeunes ‑ dans le monde entier exprimer une probité morale aiguë. Au cours des dix dernières années, en tant qu’enseignant-conférencier en design à l’Université technique de Delft, il a été réconfortant de constater qu’environ 50 % des étudiants de master exprimaient une vision de l’avenir incluant une forme de partage, comme étant la solution la plus raisonnable. Les penseurs avancés perçoivent déjà une nouvelle beauté et les plans pour une nouvelle civilisation. Les sceptiques appellent cela utopie ou science-fiction, mais la science-fiction se concentre généralement sur la technologie, sur l’aspect forme et l’histoire prouve que l’avenir que nous avons imaginé par le passé est rapidement dépassé par la réalité. Dès que nous considérons l’évolution de la morale, ce concept « utopique » deviendra plus réalisable et réaliste. Le paradoxe ici est qu’il est difficile d’imaginer un futur qui dépasse notre imagination, mais heureusement, nous disposons des descriptions vivantes de cette magnifique réalité dans des livres de Benjamin Creme, George Adamski ou Enrique Barrios.

Dans l’un de ses messages, Maitreya dépeint l’image d’un monde futur rendu beau par la vraie Fraternité : « […] ensemble, nous construirons un monde nouveau : un monde dans lequel les hommes pourront vivre sans crainte, sans méfiance, sans division, partageant ensemble les bienfaits de la Terre, connaissant ensemble la félicité de l’union avec notre Source, […] qui mène à une vie plus simple où personne ne connaît la privation, où chaque jour est différent, où la joie de la Fraternité se manifeste à travers tous les hommes. » (Messages de Maitreya le Christ, n° 3)

Le partage, la coopération et l’innocuité nous permettront de maîtriser en toute sécurité les lois de la nature. Une joie immense, un soulagement et une paix intérieure se répandront dans le monde, quand nous réaliserons l’inefficacité de la compétition ; quand les gens n’auront plus à lutter pour survivre.

L’énorme potentiel créatif des hommes sera alors libéré avec une intention unifiée d’embellir la vie sur Terre.

Références :
George Adamski, Telepathy – The cosmic language or universal, part 1, 1958 (non traduit) ; A. A. Bailey, La psychologie ésotérique, volume 2, Editions Lucis, 1967 ; Benjamin Creme, La Mission de Maitreya, tome II, Partage Publication, 2017. Le Grand Retour, Partage Publication, 2002. Messages de Maitreya le Christ, Partage Publication, 2004 ; Nicolas Roerich, Realm of Light, The Roerich Museum, 1931 (non traduit) ; Helena Roerich, Monde de feu, Livre I (1933), Association Agni Yoga, 1990 ; J. Krishnamurti, Le sens du bonheur, Stock, 2006.

Auteur : Corné Quartel, artiste, designer et collaborateur de Share International basé à Amsterdam (Pays-Bas).
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Rubrique : Divers ()