Pour des personnes comme Francisca Rojas, du Salvador, un petit peu d’argent peut et doit durer longtemps.
Orpheline à l’âge de neuf ans, Francisca a vécu seule, dans un fossé près d’une route, jusqu’à ce qu’une femme la trouve et l’emmène chez elle pour lui faire laver et repasser le linge. A 17 ans, Francisca s’enfuit, et elle eut son premier enfant à 18 ans.
Elle confie : « Je suis allée à ma première réunion [dans une banque qui offre des microcrédits] et j’ai eu peur de ne pas pouvoir [obtenir un prêt et le rembourser], mais le fondateur de la banque m’a dit qu’il m’en croyait capable ; j’étais si désespérée que j’ai essayé. »
Avec son premier prêt, Francisca a acheté des épices, des pâtes et de menus objets en céramique, qu’elle a revendus sur le marché sur un plateau. Après trois emprunts de 50 dollars chacun, elle en avait économisé 45. « Je n’avais encore jamais fait d’économies, a-t-elle raconté, je gagnais 17,5 dollars par semaine et maintenant j’en gagne de 35 à 53. Je peux dépenser presque deux fois plus en nourriture, avoir un logis beaucoup plus agréable, acheter des médicaments et faire des économies. Maintenant, je me sens plus en sécurité. La nuit, je dors profondément car je ne me fais plus autant de souci pour rembourser un emprunt. Je n’ai pas à implorer quiconque. J’ai confiance. Quand on a été aussi pauvre que moi, c’est très humiliant. Même quand j’étais enfant, les gens ne voulaient pas me regarder. Je suppose qu’ils avaient peur que je leur demande quelque chose. Je n’avais jamais d’amis. Maintenant, je vais chaque semaine à la réunion de la banque où tous sont contents de me voir. Maintenant j’ai des amis. C’est ce qui est le plus important », a-t-elle conclu.
Un Sommet du microcrédit à Washington
Francisca Rojas est l’une de ces personnes, dont on estime le nombre à huit millions dans le monde, à avoir accès au microcrédit. Des programmes comme celui auquel participe Francisca accordent de très petit prêts, une formation et, ce qui est très important, un soutien moral pour les aider à travailler à leur propre compte. Un Sommet du microcrédit s’est récemment réuni à Washington, dans le but de faire passer le nombre des bénéficiaires du microcrédit à « 100 millions de familles les plus pauvres du monde, surtout les femmes de ces familles, d’ici à l’an 2005 ». C’est un objectif ambitieux, surtout si l’on considère les modestes débuts du mouvement du microcrédit, il y a un peu plus de 20 ans.
De modestes débuts
Mohammed Yunus, économiste formé aux Etats-Unis, retourna dans son pays natal du Bangladesh en 1972, un an après son accession à l’indépendance, pour diriger la section économie de l’Université de Chittagong. Mais il se rendit vite compte que les théories économiques qu’il enseignait n’avaient que peu de sens pour les pauvres qu’il croisait dans les villages. Il découvrit une femme qui gagnait deux pennies par jour en fabriquant des tabourets en bambou, et qui devait emprunter pour acquérir des matériaux à un commerçant, lequel achetait le produit fini à un prix couvrant à peine celui des matériaux. C’était là, fondamentalement, de l’esclavagisme.
« Avec l’un de mes étudiants, j’ai parcouru le village durant plusieurs jours, raconte M. Yunus, pour découvrir s’il ne s’y trouvaient pas d’autres personnes qui, comme elle, empruntaient à des commerçants… En une semaine, nous avons dressé une liste de 42 personnes. Ensemble, elles avaient besoin d’une somme totale de 30 dollars seulement. J’avais affreusement honte de faire partie d’une société qui ne pouvait pas procurer 30 dollars à 42 personnes capables, laborieuses et qualifiées, afin qu’elles gagnent leur vie. »
Il prit 30 dollars de sa poche et demanda à l’étudiant de les distribuer à ceux qui en avaient besoin, en leur disant qu’il s’agissait d’un prêt et qu’ils devaient le lui rembourser. La vie de ces gens s’améliora et ils remboursèrent leur prêt. Mais Mohammed Yunus se rendit vite compte, qu’en tant que professeur d’université, il ne pourrait pas procurer de l’argent à tous ceux qui en avaient besoin. Il se rendit alors dans une banque.
Le directeur se moqua littéralement de lui : « De telles petites sommes ne valent même pas tous les papiers qu’ils faut remplir, et la banque ne peut pas faire cela. » Et en plus, les pauvres n’avaient pas de quoi garantir les prêts. Enfin, en 1976, après des mois de tergiversations, M. Yunus persuada la banque qu’il se portait garant d’un prêt de 300 dollars qu’il remis ensuite aux pauvres du village.
Tous le remboursèrent et il put distribuer d’autres prêts. Il finit par fonder sa propre banque, la Grameen Bank (banque rurale) en 1983, pour ne prêter qu’aux personnes les plus pauvres du Bangladesh, les sans-terre, les sans-biens, des femmes pour la plupart. Le prêt y atteint une moyenne de 75 dollars et le taux de remboursement est de 98 %. Cette banque a jusqu’à présent prêté à 2,1 millions de personnes. A quelques variantes près, le modèle de la Grameen Bank a été reproduit dans le monde entier, aidant des millions de personnes sur la planète.
Ceux qui font bouger les choses
Lors du Sommet, M. Yunus a comparé les efforts déployés par le microcrédit au premier vol d’aéroplane des frères Wright, au début du siècle. « Certains trouvent notre avion peu sûr, peu maniable, pas assez bien, mais bientôt nous ferons voler nos Boeings, nos Concordes et nous ferons décoller nos fusées », a-t-il affirmé.
La liste impressionnante des participants au Sommet du microcrédit, et leur enthousiasme, a été un hommage non seulement à M. Yunus, mais aussi à la force de son idée selon laquelle les démunis peuvent se sortir de la pauvreté si on leur accorde une petite chance.
Parmi les 2 000 participants venus de 100 pays se trouvaient trois présidents et deux premiers ministres, la reine Sophie d’Espagne, le président de la Banque mondiale et les présidents de grandes banques de développement régional, des dirigeants d’agences de l’ONU, des membres de Parlements, des directeurs de banques commerciales et d’entreprises privées, des chefs de grandes fondations et des philanthropes du monde entier, des représentants d’organisations non-gouvernementales, des praticiens du microcrédit (qui appliquent ces programmes dans le monde entier), ainsi que des bénéficiaires comme Francisca Rojas.
La présence de ces personnes qui font bouger les choses dans le monde, issues de tout l’éventail politique, a paru signifier davantage que de simples efforts visant à créer une occasion de prendre des photos avec les médias réunis.
La première dame des Etats-Unis, Hillary Clinton, co-présidente du Sommet qui, avec le secrétaire américain au Trésor, prit la parole au congrès, a déclaré que le président Clinton et elle-même avaient rencontré Mohammed Yunus pour la première fois en 1986 et, depuis lors, s’étaient profondément engagés à défendre cette cause. Elle a présenté un diaporama de ses visites, dans le cadre du microcrédit, au Bangladesh, au Chili, en Inde, au Nicaragua et même aux Etats-Unis. Elle a parlé d’une femme rencontrée au Chili qui avait reçu un prêt pour acheter une machine à coudre neuve et qui, dès qu’elle a reçu cette machine « s’est sentie comme un oiseau en cage qu’on libère. Voilà une belle façon de décrire ce que beaucoup de gens ont ressenti dès qu’on leur en a donné l’occasion. »
Mme Clinton a ensuite brossé un tableau de l’occasion qui se présentait à ce moment de l’Histoire : « A l’approche de XXIe siècle, nous avons une chance qui s’est rarement présentée, si tant est qu’elle se soit jamais présentée dans l’histoire de l’espèce humaine. Nous avons un monde qui peut, avec la technologie, la démocratie et la libre entreprise, étendre les bénéfices de la prospérité et de la paix jusqu’à ces innombrables millions d’hommes et de femmes dont l’existence peut être améliorée. »
Naissance d’un nouveau mouvement
Dans une déclaration lue par l’administrateur du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), Gus Speth, le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, a qualifié ce Sommet d’« événement qui fera date dans la poursuite de notre combat pour éradiquer la pauvreté. »
« Quand on accorde des crédits aux plus démunis, en particulier aux femmes, elles deviennent des acteurs économiques ayant le pouvoir d’améliorer non seulement leur vie personnelle, mais aussi par répercussion, dans un cercle de plus en plus vaste, celle de leur famille, de leur communauté et de leur nation… La microfinance, bien qu’elle ne soit pas une panacée, s’est avérée être un instrument remarquable pour sortir les démunis de leur situation critique. »
« En conséquence, je souscris pleinement à l’objectif de ce Sommet en vue d’atteindre 100 millions des familles les plus pauvres du monde d’ici l’an 2005… Dans notre lutte commune, vous pouvez compter sur l’ONU pour être à vos côtés tant que durera cet effort. »
Le président de l’Unesco, Federico Mayor, a déclaré pour sa part qu’il nous fallait être audacieux dans nos efforts pour combattre la pauvreté. « Nous devons apprendre à partager, a-t-il précisé, nous devons oser partager. »
John Hatch, fondateur de la Finca, organisme non lucratif pionnier du microcrédit en Amérique latine, a déclaré que ce Sommet donnait naissance à l’« un des efforts humanitaires les plus importants jamais tentés par la famille humaine… Nous avons lancé un mouvement trop puissant pour échouer, un mouvement que dirigent non pas les gouvernements, mais leurs citoyens. Il tire sa force de l’énergie la plus puissante de toutes : l’amour qu’une mère prodigue à ses enfants. »
Le président de la Banque mondiale, James Wolfensohn, a déclaré que son institution, la plus grande agence de crédit du monde, apportait son appui enthousiaste aux efforts du Sommet. « Nous nous engageons à être vos associés à ce Sommet. Nous vous aiderons de toutes les façons que nous pourrons. Si nous n’y parvenons pas, vous nous direz comment y parvenir. Travaillons ensemble comme associés en essayant d’atteindre cet objectif de 100 millions et en essayant de laisser à nos enfants un monde plus pacifique et plus sûr. »
Le résultat financier
Les organisateurs du Sommet estiment qu’il en coûtera 21,6 milliards de dollars en subventions, prêts à faibles intérêts et prêts commerciaux, pendant les neuf prochaines années, pour atteindre le but du microfinancement de 100 millions de familles d’ici à l’an 2 005.
M. Yunus a, entre autres remarques, rappelé à l’assistance que le Sommet n’était pas destiné à collecter des fonds, mais que des engagements financiers étaient annoncés. Parmi eux, Microstart, nouveau programme pilote du PNUD, lequel a engagé 40 millions de dollars pour soutenir les efforts de la microentreprise dans 25 pays.
Les participants au Congrès ont signé une déclaration de soutien à l’objectif du Sommet, et ont élaboré des plans d’actions détaillant la manière dont chacun travaillerait pour atteindre cet objectif. La plupart des plans d’action institutionnels devront être terminés en 1998. Les « plus audacieux et les plus inspirés » de ces plans seront publiés par les organisateurs du Sommet quand leur version définitive sera au point. En 1999, le secrétaire du Sommet présentera une estimation des progrès accomplis en direction de l’objectif à atteindre.
Le sens de cet objectif, tel qu’il a été exprimé par Makgomo Mangena, chef d’une microentreprise d’Afrique du Sud, est clair : « Pour ma part, je serai heureux si mes enfants et moi-même vivons longtemps. Je suis décidé à ce que chacun d’entre eux ait un avenir meilleur. »
