Civilisation en transition : incertitudes et opportunités

Partage international no 341février 2017

par Graham Peebles

Le cinéaste britannique Adam Curtis a récemment sorti un documentaire intitulé : HyperNormalisation. Ce film ambitieux dresse le portrait d’une civilisation en crise. Il montre comment les politiciens cyniques et incompétents ont trompé le public à maintes reprises au cours des quarante dernières années et comment leurs décisions ont engendré un monde qui leur échappe. « Nous vivons une époque étrange, des événements extraordinaires se produisent qui sapent la stabilité de notre monde, déclare le réalisateur, et pourtant, les responsables semblent incapables d’en prendre la mesure. Personne n’a la vision d’un avenir différent ou meilleur. »

Il est manifeste que nous assistons au déclin final d’une civilisation en ruine. C’est une période de transition et d’incertitude – mais aussi d’opportunités. Les structures actuelles, politiques, économiques et sociales, qui régissent nos vies, ne répondent plus aux besoins de l’humanité. Et pendant que les politiciens et leurs bienfaiteurs semblent aveugles à cela, des millions de personnes dans le monde le perçoivent et réclament avec insistance un changement profond dans l’organisation de la société.

La crise économique qui a débuté en 2008 et qui, selon de nombreux économistes et observateurs, n’est pas encore terminée, était peut-être le symptôme le plus sévère de cette désintégration systémique, notamment en Occident. Mais par manque de vision et abusés par leur propre rhétorique du : « Il n’y a pas d’alternative », tous les efforts ont été consentis pour sauver les banques et maintenir en place ce système instable et injuste. Le modèle néolibéral, cette forme extrême du capitalisme dont la perte terrifie les politiciens et l’élite dirigeante, est intrinsèquement injuste et a engendré des niveaux extrêmes de richesse et d’inégalité de revenus entre les individus et les nations. L’inégalité continue de croître, concentrant la richesse, et avec elle le pouvoir politique, entre les mains d’un nombre de plus en plus réduit d’individus. Ce modèle constitue la source empoisonnée des nombreux problèmes du monde, de la traite des personnes à l’exclusion en passant par les conflits armés et la faim.

On observe partout autour de nous les symptômes de la désintégration et du désespoir, bruyants, laids et souvent violents. Toutes les formes d’extrémisme idéologique, religieux, politique et économique se sont répandues, fomentant l’intolérance et les préjugés, provoquant la division et le conflit. La rhétorique réactionnaire manipulatrice nourrit l’intolérance et la bigoterie. La malhonnêteté et la méfiance dominent. La « politique post-vérité », comme on l’appelle, abonde et l’espace pour des alternatives novatrices, pour un débat ouvert et un véritable changement est, du moins en apparence, fermé.

De l’avidité au partage

Pourtant, un nombre croissant de personnes, principalement mais pas exclusivement parmi les jeunes, se réunissent, organisent et agissent. Beaucoup reconnaissent l’urgence d’un changement systémique ainsi que la nécessité de passer de l’individualisme compétitif et de l’avidité à la prise de conscience de notre unité essentielle et, en conséquence, à plus de coopération et de partage.

Certains ont exprimé leur frustration et leur colère dans les urnes. Le Brexit au Royaume-Uni et l’essor de Donald Trump aux États-Unis en sont deux exemples frappants et à bien des égards le geste de personnes qui se sentent ignorées, exploitées et trahies par des gouvernements à la solde des multinationales et leur politique en faveur des marchés. Le doute n’est plus permis sur le message que les gens envoient par ce vote et leur volonté de changement, un message toutefois déformé, conditionné par le discours politique ambiant. Ces notions de changement ont été réduites à des corrections du modèle existant.

Des millions de personnes, poussées par les mêmes frustrations sont descendues dans la rue : depuis la chute du mur de Berlin en 1989, un nombre sans précédent de personnes, souvent mais pas exclusivement jeunes, se sont unies et ont manifesté. Il s’agit d’un mouvement mondial, non coordonné mais connecté, avec des enjeux et des revendications communes : la justice sociale, la liberté politique, la fin du pouvoir d’institutions telles que le FMI et la Banque mondiale ; avant tout, afin d’être entendu par des politiciens arrogants et cyniques, mariés aux banques et à l’argent des multinationales.

La réaction de la classe politique et de l’élite dirigeante à l’égard de ces manifestations du « pouvoir des peuples » et de leur incapacité à répondre aux exigences de l’époque a été faible et réactionnaire. Craignant de perdre le pouvoir, manquant de vision, d’imagination et de compréhension, les politiciens ont résisté au changement, ont ignoré les gens et ont essayé d’appliquer des remèdes usés pour réparer un système qui meurt. « Plutôt que de faire face aux véritables complexités du monde les politiciens et les financiers se sont repliés, affirme Adam Curtis, et ont construit une version simplifiée du monde pour s’accrocher au pouvoir » : une construction complaisante enracinée dans le passé, qui n’offre aucune solution aux calamités
actuelles.

La « version simplifiée du monde » est un lieu faux et laid, où la méfiance envers « l’autre » est cultivée, où la plupart des gens sont condamnés à une vie de seconde voire de troisième classe et où la dignité humaine est bafouée. Cette forme extrême du capitalisme, que l’écrivain indien Palagummi Sainath appelle le « fondamentalisme des marchés », est le cadre idéologique de ce monde divisé où la compassion est rejetée. Il encourage les pires aspects du comportement humain et nous a réduit à des individus gourmands et matérialistes obsédés par le désir égoïste. Le mécontentement et la dépression, la suspicion et la haine en sont quelques-unes des multiples conséquences. Celles-ci alimentent à leur tour un éventail de maux sociaux, de la dépendance aux drogues et à l’alcool, au suicide et à la violence.

Dans l’illusion « simplifiée », les valeurs séparatrices sont favorisées, la concurrence défendue. Il s’agit d’un « monde imaginaire » insoutenable comme le décrit Curtis, qui « a permis aux forces obscures et destructrices de se répandre et de se développer, des forces qui reviennent maintenant pour briser la coquille de ce monde artificiel que nous avons soigneusement construit ». Les forces du totalitarisme idéologique, la méfiance et la haine doivent être contrées par la tolérance et la compréhension, par la coopération et la compassion.

HyperNormalisation, un documentaire de la BBC réalisé par Adam Curtis, 2016.

Auteur : Graham Peebles, écrivain indépendant britannique et travailleur caritatif, il a créé l’ONG The Create Trust en 2005 et a mené des projets éducatifs en Inde, au Sri Lanka, en Palestine et en Ethiopie.
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