Casser la spirale de la haine et de l’intolérance

Partage international no 373septembre 2019

par Graham Peebles

Valeria Martínez Ramírez avait 23 mois lorsqu’elle s’est noyée dans le Rio Grande avec son père Oscar en juin 2019.

Ils avaient fait le long voyage du Salvador vers la frontière des Etats-Unis avec sa mère et son frère. L’image de Valeria, le bras autour du cou de son père tandis qu’ils gisaient face contre terre sur la rive, généra une très forte émotion. Ils étaient les dernières victimes de l’offensive du gouvernement contre l’immigration. De même que l’image obsédante d’Alan Kurdi qui, venant de Syrie, se noya à l’âge de trois ans en septembre 2015 au large de l’île grecque de Kos, la photographie de Valeria et de son père est une icône contenant toute la douleur d’une tragédie individuelle qui provoque une tristesse collective.

Un nombre sans précédent

Durant la dernière décennie, un nombre sans précédent de personnes ont été chassées de chez elles par la guerre, ou ont migré à la recherche d’une vie meilleure. L’agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) estime le nombre des déplacés à 70,8 millions : 41,3 millions sont déplacés au sein de leur propre pays, 25,9 millions sont demandeurs d’asile (dont plus de la moitié ont moins de 18 ans) et 3,5 millions sont réfugiés, c’est-à-dire des personnes fuyant des persécutions de toutes sortes. Les personnes en cours de déplacement se dirigent vers des pays pacifiques (relativement), économiquement sains et offrant des opportunités pour un nouveau départ.

La décision de quitter leur pays est, pour la grande majorité, prise à contrecœur. Le voyage pour une nouvelle vie est entrepris avec appréhension : des gangs criminels infestent les routes des migrants, l’exploitation est courante et pour la plupart de ceux qui traversent ces dangers avec succès, l’exclusion, les préjugés et l’adversité les attendent.

Les immigrés incarnent parfaitement ce qu’on appelle « l’autre », cumulant un grand nombre de différences : leur façon de paraître, de prier et de parler. Ceux qui sont remplis de haine et sont contaminés par l’idéologie d’un nationalisme tribal font des migrants la cible parfaite de leurs préjugés.

Ces cinq dernières années, les crimes de haine sous diverses formes, abjects et pernicieux, ont augmenté dans pratiquement tous les pays développés, et les immigrés en sont de plus en plus les victimes. Au Royaume-Uni, les crimes de haine ont doublé ces cinq dernières années.

C’est la même chose partout en Europe – Italie et Allemagne par exemple. En Hongrie, avec son gouvernement d’extrême droite et sa politique d’intolérance, les crimes de haine sont cinq fois plus nombreux qu’en 2013. Aux Etats-Unis, où les Afro-américains et les juifs sont les cibles principales, les crimes de haine augmentent année après année depuis cinq ans.

L’augmentation des actes de violence contre les gens différents survient conjointement à l’émergence de groupes de droite et d’extrême droite, politiques ou non, désignés comme populistes de diverses formes. En l’absence de vision, les politiciens faibles refusent de s’occuper des causes systémiques, se retranchent derrière une idéologie et avancent des arguments régressifs pour se faire valoir d’une population découragée et en colère.

Les opinions dogmatiques, les jugements à l’emporte-pièce et l’absence de tolérance ont créé une atmosphère de division putride. Dans ce contexte de peur, des politiques de division sont menées, contribuant à renforcer l’intolérance et soutenant les préjugés. Une spirale de haine et de méfiance se crée et indubitablement nous vivons entre ses limites étroites et sous sa menace omniprésente.

L’exclusion comme politique

Au lieu de s’occuper des causes de la migration (souvent situées aux portes mêmes des pays de destination), et d’installer des centres de gestion des flux migratoires dignes de ce nom, les gouvernements tentent de dissuader les migrants par des politiques et des méthodes inhumaines. Une telle approche prive de choix les candidats à l’immigration et les force à prendre des risques, parfois mortels.

En Europe, l’absence de politique d’immigration compatissante et coordonnée a honteusement contribué à la disparition de dizaines de milliers de personnes désespérées depuis 2010, mortes en traversant la mer Méditerranée sur des esquifs impropres à la navigation. Une politique inhumaine établit une division entre l’un – l’Etat sacré – et « l’autre », le migrant. Une fois cette division instaurée, il se crée un espace dans lequel toute forme d’abus peut survenir – de la part de l’Etat comme de ceux qui sont conditionnés par l’idéologie empoisonnée du nationalisme tribal.

Sous la présidence de Donald Trump, les migrants sont considérés comme une menace, des voleurs qui veulent ce que possèdent les Américains, des ennemis de l’Etat. Exclusion et isolationnisme sont devenus politique gouvernementale – politique de la haine. Dans ce creuset d’intolérance ont pénétré Valeria Martínez Ramírez et son père âgé de 25 ans.

Ils se sont noyés dans les eaux du Rio Grande ; leurs corps entrelacés furent découverts le 24 juin. Les partisans d’une politique de haine affirmeront que ce fut un accident, tragique certes, mais ne relevant de la faute de personne.

Oscar Martínez Ramírez décida d’essayer d’entrer aux Etats-Unis en traversant la rivière avec sa famille car les autorités américaines ne voulaient pas traiter leur demande d’asile. Dans sa frustration et son désespoir, il traversa avec sa fille, sous les yeux de sa femme et de son fils.

Les causes et les effets interconnectés sont complexes, souvent indirects ; mais ils sont certainement morts suite à la politique du gouvernement des Etats-Unis.

Une telle politique nourrit l’intolérance et excite la haine, polluant l’atmosphère collective dans laquelle nous vivons. La violence est légitimée, la maîtrise de soi abandonnée, la peur et la haine fermentent. Pour dissiper ce brouillard suffocant, la tolérance et la compréhension sont indispensables. Comme l’a dit Martin Luther King : « Rendre la haine contre la haine multiplie la haine, augmentant encore davantage la noirceur d’une nuit déjà dépourvue d’étoiles. Les ténèbres ne peuvent chasser les ténèbres ; seule la lumière peut le faire. La haine ne peut chasser la haine, seul l’amour peut le faire. »

Auteur : Graham Peebles, écrivain indépendant britannique et travailleur caritatif, il a créé l’ONG The Create Trust en 2005 et a mené des projets éducatifs en Inde, au Sri Lanka, en Palestine et en Ethiopie.
Thématiques : Société
Rubrique : Divers ()