Bataille pour des valeurs et des idéaux

Partage international no 377février 2020

par Graham Peebles

Chaque jour qui passe, le conflit qui oppose les forces conservatrices et réactionnaires au mouvement progressiste mondial se fait plus aigu, plus agressif et de plus en plus dangereux ; où que se porte le regard, le combat fait rage entre groupes situés de part et d’autre de cette ligne de fracture. Il s’agit fondamentalement d’une bataille de valeurs et d’idées, qui porte sur le type même de société dans laquelle nous voulons vivre. Cependant, à mesure que s’affirment les extrêmes, particulièrement ceux qui se situent au sein de ce qu’on appelle communément la « droite », l’espace pour un débat rationnel et ouvert se trouve anéanti, laissant s’installer une atmosphère d’intolérance fébrile.

Des décennies d’échec du système, de vandalisme environnemental et d’injustice sociale ont engendré un mécontentement et une colère généralisés dans la population de nombreux pays, une injustice encore aggravée par les calamiteuses politiques d’austérité qui ont suivi l’effondrement bancaire de 2008. Au sein des 38 riches nations membres de l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE), la moitié de la population se déclare désabusée en ce qui concerne le système politico-économique.

Comme le veut l’époque durant laquelle nous vivons – une période où les forces du passé refluent et les énergies nouvelles croissent en puissance – la réaction à ce mécontentement s’avère polarisée. Alors que de nombreuses personnes reconnaissent qu’un changement systémique est nécessaire et demandent une plus grande coopération entre les peuples et les nations, d’autres, bien souvent aussi nombreuses, rejettent la faute sur les influences extérieures et sur l’immigration, et s’enferment dans un nationalisme étriqué, espérant y trouver une sécurité.

Ces antagonismes ont été attisés par des politiciens qui ne comprennent pas les conséquences de leurs discours toxiques, ou qui se moquent tout simplement de leur impact. Les divisions politiques qui en résultent sont vives, et dans de nombreux cas, un compromis entre camps opposés semble impossible, comme on le voit au sujet du financement du gouvernement fédéral aux Etats-Unis (le shutdown), ou sur l’impasse du Brexit. Ce dernier est devenu la principale ligne de fracture au Royaume-Uni, alimentant un débat politique acrimonieux et explosif, ainsi que de profonds clivages nationaux. Un manifestant favorable au maintien dans l’Union européenne a ainsi déclaré au journal The Observer : « C’est comme une guerre civile sans mousquets, c’est épouvantable. »

Partout en Europe et aux Etats-Unis, ces tensions se traduisent par une très forte augmentation des crimes haineux contre les immigrés et d’autres groupes, par une méfiance vis-à-vis des médias dominants et ainsi que par des agressions contre les parlementaires, en particulier les femmes : un rapport de l’Union interparlementaire, faisant suite à une enquête auprès de 55 femmes parlementaires de 39 pays, révèle que 44,4 % des élues ont reçu des menaces de « mort, viol, coups et/ou enlèvements ». En Grande-Bretagne, la BBC rapporte que « la députée travailliste Jess Phillips a déclaré avoir reçu 600 menaces de viols en une seule nuit, et est chaque jour menacée d’agressions ».

D’autres femmes parlementaires du Royaume-Uni, particulièrement celles qui sont noires, asiatiques ou issues d’autres groupes ethniques minoritaires, sont systématiquement victimes de ces attaques révoltantes. Par ailleurs, le 7 janvier 2019, la députée Anna Soubry, membre du parti conservateur et pro-européenne, qui avait déjà fait l’objet de harcèlement en ligne, a été attaquée verbalement et menacée physiquement par un groupe de militants d’extrême-droite favorables à la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Ces hommes l’ont encerclée à l’extérieur de la Chambre des communes, la traitant de « fasciste » et de « nazie », et lui ont barré la route alors qu’elle tentait d’entrer dans le parlement ; selon Mme Soubry, il ne s’agissait pas de « manifestants », mais de « voyous ». De plus, comme l’a démontré de façon tragique le meurtre de la députée Jo Cox le 16 juin 2016, ce genre d’individus peut rapidement passer de l’intimidation verbale aux actes violents.

Cette forme d’intolérance et de haine découle de la peur et de l’ignorance, elles-mêmes constamment alimentées par la désinformation. De façon croissante, les gens vivent dans des bulles informationnelles : leurs opinions, aussi extrêmes soient-elles, sont constamment renforcées par ce qu’ils choisissent de lire et de regarder, et par ce qu’ils écoutent ; les points de vue opposés restent inaudibles, et toute objectivité disparaît. Comme l’a expliqué à The Observer un manifestant de droite, qui adhère à une myriade de théories conspirationnistes : « Je fais ce qu’il faut pour me tenir informé, si c’est par l’intermédiaire d’un membre de ma famille, alors c’est comme ça. Le pays doit s’attendre à des émeutes. Ils ne peuvent pas s’attendre à ce que les gens se comportent en citoyens respectueux des lois si le gouvernement est aussi corrompu. Tous ces gens [à l’intérieur du parlement] touchent des pots-de-vin à tous les étages du système. » Ce niveau de suspicion rend la discussion, la coopération et le compromis impossibles, les divisions inévitables, et conduit potentiellement au conflit. Des murs sont érigés, certains bâtis en acier ou en béton, d’autres, encore plus dangereux peut-être, faits de préjugés et de méfiance. Dans un cas comme dans l’autre, ils renforcent l’isolement et creusent les divisions, au niveau national comme mondial, si bien que la gestion d’une crise planétaire, telle qu’une pandémie ou un krach économique, en devient plus risquée.

La polarisation de la vie politique et d’une large part de l’opinion publique résulte de la résistance farouche à toute transformation radicale, systématiquement manifestée par de piètres politiciens de tous horizons ; cette incapacité à répondre aux défis de notre époque a engendré une grande incertitude. Plus cette résistance au changement dure, plus les voies du passé sont reconduites, et plus se renforcent les divisions et l’insécurité.

Ce sont les partis politiques, les institutions et les entreprises à tendance conservatrice qui sont les plus fermement attachés aux systèmes et aux modes de vie existants. D’ailleurs, bien que l’ordre socio-économique actuel ait engendré des niveaux d’inégalité sans précédent, concentré la richesse et le pouvoir dans les mains d’une part minuscule de la population, et enfermé les classes populaires dans l’insécurité économique et bien souvent la pauvreté, c’est précisément cette dynamique qui stimule les groupes réactionnaires œuvrant au maintien du statu quo.

Ce dangereux mouvement vers l’isolement, l’intolérance et la division est une réaction de peur et de cristallisation face à l’irrépressible courant transformateur qui balaie le monde, compte tenu de la détermination des bénéficiaires du système actuel à résister au changement par tous les moyens.

Chaque époque a ses caractéristiques propres. Les deux derniers millénaires ont vu l’émergence de l’individualité à une échelle de masse ; le nationalisme tribal en est l’expression sous une forme extrême et néfaste. L’individualité est une qualité des plus précieuses et désirables, mais lorsque, comme c’est souvent le cas, elle s’exprime par l’égoïsme et une activité autocentrée, elle devient destructrice. Afin de neutraliser les divisions actuelles et de surmonter les multiples crises auxquelles fait face l’humanité, les qualités individuelles, tout comme la diversité et la beauté des peuples et des nations, doivent être mises au service de la grande communauté, et non pas simplement utilisées au bénéfice d’un individu ou d’un pays en particulier.

En s’appuyant sur l’accomplissement que représente l’individualité de masse, l’époque qui débute aujourd’hui verra la réalisation de nouveaux idéaux : unité, coopération et tolérance. Ces qualités nécessitent et encouragent l’abandon d’une vision autocentrée, au profit d’une prise de conscience et d’un sentiment de responsabilité vis-à-vis de la société au sens large et du monde naturel. Le partage est l’élément clé dans la manifestation de ce Principe de Bonté ; sa mise en œuvre engendre la confiance, et lorsque la confiance est présente, les barrières tombent.

Auteur : Graham Peebles, écrivain indépendant britannique et travailleur caritatif, il a créé l’ONG The Create Trust en 2005 et a mené des projets éducatifs en Inde, au Sri Lanka, en Palestine et en Ethiopie.
Thématiques : politique
Rubrique : Point de vue ()