Aya, inspiratrice de la jeunesse africaine

Partage international no 365février 2019

Interview de Aya Chebbi par Shereen Abdel-Hadi Tayles

Aya est née en Tunisie il y a 27 ans. Son père était colonel des forces armées tunisiennes où il a servi pendant quarante ans. Elle a grandi dans huit villes différentes, ce qui lui a permis de constater les disparités et les inégalités au sein de la société tunisienne. Elle a conservé un caractère nomade, ouvert à toutes les cultures et aux expériences nouvelles, immergé dans la diversité.

L’année 2011 a constitué un tournant pour Aya. La Tunisie était en résistance contre son président de longue date, Zine El Abidine Ben Ali, après qu’en décembre 2010 un jeune homme qui vendait des fruits sur une charrette dans la rue s’était vu confisquer sa marchandise. C’était sa seule source de revenus pour subvenir aux besoins de sa famille. En signe de protestation contre ce qu’il a ressenti comme une injustice, il s’est immolé par le feu. L’histoire a attiré l’attention du monde entier et déclenché la Révolution du jasmin en Tunisie. Cette révolution a finalement réussi à évincer le président en janvier 2011.

C’est à cette époque qu’Aya a acquis une renommée mondiale comme blogueuse. Elle allait sur les manifestations et racontait sur son blog ce qui se passait dans son pays. Ses articles ont été publiés sur OpenDemocracy, Al-Jazeera et Foresight-Africa.

Elle est aussi devenue une oratrice réputée, intervenant sur des événements internationaux comme la conférence Bond1, la Commission de l’Onu sur la condition de la femme, le Congrès américain, TEDx et la chaîne TV allemande Deutsche Welle. Elle dirige également son programme d’éducation de la jeunesse Y-PHEM (Programme de mentorat holistique pour l’autonomisation des jeunes).

Aya souhaite changer la façon dont le monde voit l’Afrique. Elle a produit un documentaire intitulé La transformation consciente du Kenya dans le cadre du projet Africa Inspire, qui met en lumière le rôle des jeunes et des femmes dans le changement social.

Aya a été reconnue en 2016 et 2018 comme l’une des « Africaines de moins de 40 ans les plus influentes du monde » et a reçu le Prix humanitaire panafricain 2017. Elle est la fondatrice du Afrika Youth Movement, l’un des plus grands mouvements de jeunesse panafricains. Elle a récemment été nommée Envoyée spéciale de la Commission de l’Union africaine pour la jeunesse, grâce à ses solides antécédents en matière de plaidoyer et de mobilisation pour les jeunes.

Partage international : Comment le Printemps arabe de 2001 a-t-il changé votre vie ?
Aya Chebbi : Nous l’appelons « la Révolution de la dignité ». Pour moi, la révolution a été la transition d’une « fille rebelle » issue d’une famille conservatrice qui tente de briser le plafond de l’oppression culturelle et sociétale et qui devient une voix politique en défense des droits de l’homme et milite pour la liberté. La révolution m’a politisée et responsabilisée ; elle a réveillé la rebelle en moi d’une manière que je n’aurais jamais cru possible, et surtout elle m’a guéri de la peur. Je suis devenu intrépide et aujourd’hui, plus rien ne me semble impossible.

PI. Qu’est-ce qui vous a inspiré pour créer un blog ?
AC. En 2011, j’ai passé mon temps à participer à des manifestations et à raconter ce que je voyais, par écrit et en photo. J’ai ouvert un blog en anglais que j’ai appelé « Proudly Tunisian » (Tunisienne et fière de l’être) en réponse à l’incapacité des médias occidentaux à rendre compte de manière adéquate de ce qui se passait pendant la révolution tunisienne. J’étais troublée à l’idée que des personnes extérieures à la Tunisie ne comprennent pas pourquoi les Tunisiens se soulèvent pour revendiquer leurs droits et que beaucoup pensent que notre pays mérite d’être une dictature. Je ne pouvais pas supporter la propagande médiatique et la manipulation de nos mouvements sociaux. J’ai voulu raconter la vraie histoire. J’ai pris la parole et dit au monde que ce n’est pas votre « Printemps arabe », mais notre « Révolution de la dignité ». J’avais besoin de faire entendre ma voix.

PI. Et pourquoi pensez-vous que votre blog a reçu tant d’attention ?
AC. Peut-être parce que je parlais de ma vision du monde actuel et du monde dans lequel je veux vivre en tant que jeune femme. J’ai utilisé tous les outils à ma disposition, la vidéo, la photographie et l’écriture pour toucher un large public. Plus tard, j’ai publié un article sur la crise de l’eau dans le camp de Yarmouk en Syrie et sur d’autres histoires dont personne ne parlait. J’ai mis en lumière des problèmes politiques et sociaux en Tunisie, en Afrique et au Moyen-Orient. Avec le blog, ma devise est devenue « Appropriez-vous le récit de votre vie, occupez le terrain » parce que j’ai appris de la révolution qu’on fait l’actualité jusqu’à ce qu’on devienne l’actualité.

PI. Vous avez un vrai talent pour inspirer les jeunes et les pousser à agir. A quoi l’attribuez-vous ?
C. Je suis reconnaissante envers tous les jeunes avec qui j’ai travaillé et qui me poussent jour après jour à contribuer à la naissance d’un monde meilleur pour tous. Ce sont ces mêmes jeunes qui, inspirés par mon travail, me donnent l’énergie nécessaire pour faire encore plus.

PI. Personnellement, je crois que les jeunes peuvent changer le monde et qu’ils vont le faire. Comment les aidez-vous à croire en eux-mêmes et à agir ?
C. Ma mission est de radicaliser les jeunes pour qu’ils conduisent le changement social. Les jeunes sont victimes de violence parce qu’ils ne trouvent pas d’espace pour exprimer la diversité de leurs identités dans la non-violence, sans misogynie ni discrimination.
Je suis fille unique dans une famille élargie conservatrice musulmane. Je me suis rebellée très tôt et j’ai fait des choix radicaux (selon la perception des autres) sur la façon dont je veux vivre, les vêtements que je veux porter, mes études, le travail et ce en quoi je veux croire – avec l’aide d’un père qui m’a toujours soutenue. Je suis née dans un village à la frontière algérienne où les filles étaient soumises à certaines traditions. Très jeune, j’ai subi des abus patriarcaux, des violences psychologiques et des discriminations. Depuis, j’ai transformé ces traumas de l’enfance en force de résistance, en combats et en quête de libération. L’activisme a commencé pour moi en défendant mes droits au sein d’une famille et d’une société conservatrices, puis en guérissant et en libérant mon corps et mon esprit, en désapprenant pour apprendre autre chose, puis en passant à l’action et en devenant une voix politique.
Mon parcours me donne la capacité d’encourager d’autres jeunes à devenir ce qu’ils veulent, à se libérer des systèmes d’oppression qui partent de leurs propres conditionnements, à devenir politiquement conscients et actifs, à dénoncer les injustices et à lutter contre les inégalités.

PI. Qu’est-ce qui vous pousse à être « panafricaine » ? Vous auriez pu simplement concentrer votre énergie sur la Tunisie ?
AC. Le tournant dans ma carrière s’est produit en juin 2011 lorsque je me suis portée volontaire pour travailler dans le camp de réfugiés de Ras Ajdir, à la frontière libyenne. J’y ai passé plus d’un mois. Mon père a pu m’aider car avant la prise en charge du camp par le HCR, il était géré par l’armée tunisienne. Dans le camp, j’ai vu la souffrance, mais j’ai aussi été touchée par des récits de travailleurs migrants africains en provenance de Libye, par la danse et les rythmes traditionnels de la Guinée, des rituels du Ghana, etc. Ce séjour m’a fait faire une exploration de l’historiographie africaine et m’a ouvert des voies de compréhension insoupçonnées.
J’ai commencé à voyager à travers le continent dans une trentaine de pays pour travailler avec des milliers de leaders de mouvements sociaux, de groupes féministes, de collectifs d’artistes et de jeunes militantes du continent. Je les ai soutenus et formés sur les thèmes de la mobilisation, le blogging et la non-violence. Voilà comment je suis devenue panafricaine.
J’ai créé un groupe Facebook en 2012 qui a grandi jusqu’à atteindre 500 membres, des jeunes que j’avais rencontrés, formés parfois. En juillet 2014, j’ai lancé une discussion sur Google Hangouts dans le but de réunir ces jeunes acteurs, de bâtir une communauté de jeunes africains audacieuse et de développer cette identité commune grâce à une action collective stratégique.

PI. Quelle est votre vision pour l’Afrique ?
C. J’ai compris que les jeunes Africains partagent des difficultées communes, principalement la marginalisation et que, dans notre marginalisation commune, nous pouvions développer un sentiment d’identité commune et une conscience critique qui nous permettraient de remettre en cause le statu quo et conduire la révolution africaine.
La vision et la mission du mouvement ont été façonnées par des dialogues participatifs en ligne, des conversations sur les réseaux sociaux et une série d’échanges sur Google Hangouts au cours des six premiers mois. Nous comblons un vide en reliant les jeunes Africains autour de la vision du panafricanisme, en leur donnant les moyens de participer et en les mobilisant pour mener le changement dont l’Afrique a besoin. Le mouvement compte aujourd’hui plus de 10 000 membres provenant de 40 pays d’Afrique et est devenu l’un des plus grands mouvements panafricains dirigé par des jeunes. Après ces sept années à promouvoir l’unité, la solidarité et l’intégration transnationales pour les jeunes Africains, je pense être devenue une féministe panafricaine à temps plein et j’espère laisser un héritage qui contribuera à combler le fossé entre le Nord et le Sud du Sahara.

Plus d’information sur ayachebbi.com

1. La conférence annuelle Bond (au Royaume-Uni) et les récompenses du même nom constituent le plus grand événement de développement international en Europe, attirant plus d’un millier de personnes de tous horizons issus des secteurs du développement international et de l’humanitaire. Elle rassemble des ONG, des leaders de la société civile, des chercheurs, des bailleurs de fonds, des gouvernements et des entreprises du secteur privé pour partager des idées et étudier les nouvelles tendances mondiales.

Auteur : Shereen Abdel-Hadi Tayles, collaboratrice de Share International basée à Edmonton au Canada.
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Rubrique : Entretien ()