Partage international no 277 – septembre 2011
par Luc Guillory
Le troisième symposium public organisé par la Conférence des Nations unies sur le Commerce et le Développement (Cnuced) s’est tenu du 22 au 24 juin 2011 au Palais des Nations à Genève. Des groupes de la société civile se sont joints aux membres des organismes onusiens et aux représentants des Etats membres pour trois journées de débats autour du thème : Le commerce et la finance au service des hommes et de la planète.
Dans son discours inaugural, le secrétaire-général de la Cnuced, le Dr Supachai Panitchpakdi, a mis en exergue le besoin d’une nouvelle architecture de coopération internationale. « Nous devons adopter une approche holistique, s’est-il expliqué, parce que le développement doit être durable et inclusif, il doit devenir la priorité numéro un à l’ordre du jour ». L’humanité n’en prend cependant pas le chemin. Nous n’avançons pas dans la résolution des problèmes du monde, au contraire, la situation s’aggrave. Les statistiques indiquent que l’économie a renoué avec une certaine croissance suite à la crise économique et financière de 2008, mais cette tendance s’est essentiellement limitée à l’Asie et à l’Asie de l’Est. Les nations et les peuples ne connaissent pas véritablement d’amélioration, tandis que la richesse des banques s’est accrue de neuf pour cent au cours de la même période, a affirmé M. Supachai. Il est symptomatique de constater que les bonus distribués sont revenus à un niveau très élevé. « Il existe une conspiration des banques », s’est exclamé le secrétaire-général de la Cnuced, en lien avec le refus catégorique de ces banques de tolérer tout contrôle sérieux et toute régulation de leurs activités. Dans le même temps, la dette extérieure des Etats est devenue « plus qu’exorbitante », a-t-il déclaré, ajoutant qu’il était absolument indispensable de restructurer cette dette, mais que personne ne savait comment y parvenir.
Les panelistes ont convenu que le dollar américain perd de sa valeur chaque année du fait d’une dette nationale devenue insoutenable de plus de quatorze mille milliards de dollars, alors qu’aucune tentative sérieuse n’est prise pour résoudre ce problème ‑ une situation très préoccupante au moment où le besoin d’une distribution équitable des revenus, d’une réduction de l’extrême pauvreté, de la création d’emplois, de l’égalité des genres, de la protection sociale et de la création d’opportunités pour un développement à faible intensité de carbone devient critique.
Heidemarie Wieczorek-Zeul, membre du Parlement allemand, ancienne ministre fédéral pour la Coopération économique et le développement, s’est dite consternée par le fait que les recommandations de la Commission Stiglitz n’aient fait l’objet d’aucun suivi. Elle a notamment exprimé sa déception de voir que le G20 n’accomplit aucun progrès en vue de réguler le système financier international alors que selon les dernières estimations, confirmées par ailleurs par le Dr Supachai, 11,4 trilliards de dollars ont été dépensés pour sauver le système bancaire mondial après le krach de 2008. Qui paie pour les dégâts, s’est-elle insurgée ?
Politiques et mesures d’austérité sont imposées dans presque tous les recoins du monde, il est donc évident que les citoyens ordinaires ont été « élus » par les banques pour payer l’addition de leurs folies.
Cyrille Pierre, directeur adjoint à la Direction de l’économie globale et des stratégies du développement, du ministère français des Affaires étrangères, a présenté l’offre de la France pour l’adoption d’une taxe qui serait prélevée sur les activités mondialisées. « Il faut des ressources innovantes et plus stables pour financer les quelque 160 à 180 milliards de dollars qui manquent aujourd’hui pour atteindre les Objectifs de développement du millénaire », a-t-il argumenté.
Les panelistes sont tombés d’accord pour désigner le manque de régulation financière ainsi que la confiance aveugle dans l’efficacité des marchés comme source de la crise. C’est pourquoi le Dr Supachai voudrait voir plus de coopération entre le G20 et l’Onu, car une meilleure gouvernance mondiale repose nécessairement sur un système des Nations unies renforcé. Pour lui, le comportement unilatéral de certains gouvernements n’est plus acceptable, alors que de nouvelles menaces se font jour sur l’horizon de la finance internationale.
Pour Chandran Nair, fondateur et directeur exécutif du Global Institute for Tomorrow, basé à Hong Kong, l’idée de « moins » est au cœur de l’idéal du « développement durable ». Nous refusons d’admettre le fait que nous vivons dans un monde fini et nous rejetons toute restriction, mais nous ne disposons que de ressources limitées a argumenté M. Nair. Une économie nouvelle et « verte » doit donc être différente et se fonder sur les droits de l’homme, la création d’emplois de qualité et la participation citoyenne ‑ posséder une voiture ne fait pas partie des droits de l’homme s’est exclamé M. Nair pour interpeller l’auditoire.
Cependant, ni les forces du marché qui prédominent ni les institutions qui y sont liées ne seront les véhicules du changement. D’après le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), les 20 % les plus riches possédaient ou contrôlaient 82 % de la richesse mondiale en 1994, mais 91,5 % en 2009
Pour Marcos Arruda, directeur de l’Institut de politiques alternatives pour le Cône sud de l’Amérique latine, il est impératif de réduire le haut niveau de consommation des pays du Nord. « 20 % de la population mondiale consomme 80 % des ressources de la planète. Nous devons déplacer l’axe du développement des entreprises et des Etats vers la société civile, a-t-il poursuivi. Une société durable ne peut reposer sur la compétition, mais uniquement sur la solidarité et la coopération. Nous avons besoin de nouveaux indices qui intègrent des références sociales et écologiques pour supplanter le PNB (produit national brut). Nous devons respecter la Terre Mère, respecter la souveraineté des peuples et des communautés et créer des sociétés dans lesquelles les décisions sont prises depuis la base vers le sommet et non imposées au peuple par une élite dirigeante. Il s’agit de parvenir à réaliser l’unité dans la diversité, non au détriment de la diversité. »
Un représentant d’Oxfam a confirmé par ailleurs que nous consommons les ressources du monde une fois et demi plus vite que la capacité de la planète à les renouveler. De ce fait, il nous faut une nouvelle vision de la manière d’organiser la société, au-delà du « fétichisme de la croissance ». Il nous faut repenser la relation entre l’économie, le social, l’écologie, et considérer que le but du développement économique est de parvenir à une bonne qualité de vie pour tous, une bonne éducation pour tous, ainsi qu’à l’harmonie avec la nature. Certains secteurs économiques devraient être retirés des griffes des forces du marché et être considérés comme des biens communs : l’eau, la terre, les forêts… Le but ultime est de « vivre des vies heureuses, a ajouté Marcos Arruda, une société fondée sur la compétition et la guerre ne peut pas survivre. Nous devons transformer notre manière de penser et comprendre que nous sommes des êtres aimants. Il faut un changement de conscience pour effectuer un changement radical de l’économie mondiale. »
Petko Draganov, secrétaire-général adjoint de la Cnuced, a conclu le Symposium en rappelant à l’auditoire que nous « vacillons d’une crise à l’autre », guidés seulement par des vues à court terme. Le président de la Cnuced, Luis Manuel Piantini Munnigh, a pour sa part exhorté la société civile à participer et faire entendre sa voix aux sommets qui vont se tenir en 2012, en particulier le sommet Rio+20 en juin et la réunion Cnuced XIII qui se tiendra à Doha au Qatar en avril prochain. Ces événements auront une importance capitale en vue de préparer la transition de l’économie mondiale.
