Aussi longtemps qu’il faudra

Partage international no 205septembre 2005

Interview de Brian Haw par Gill Fry

Depuis le 2 juin 2001 – soit depuis 1 500 jours – , le britannique Brian Haw (55 ans) campe en face des Houses of Parliament de Londres, pour protester contre la politique de sanction contre l’Irak et les guerres menées contre ce pays et l’Afghanistan par les gouvernements américain et britannique.
Il a obtenu l’annulation de six ordres d’évacuation et, en août 2005, des charges portées contre lui au nom de la Serious Organised Crime Bill [sorte « d’extension » ou « d’affinement » des lois anti-terroristes prises dans la foulée du 11 Septembre]. Cette dernière loi efface 350 ans de droits à manifester pacifiquement à moins de 300 m du Palais de Westminster. Mais du fait que B. Haw a lancé son action avant son adoption, il est le seul sujet de sa gracieuse Majesté à pouvoir manifester ainsi de son plein gré.
Gill Fry s’est entretenu avec lui pour
Partage international un dimanche après-midi, sur fond de klaxons de soutien des nombreux automobilistes qui circulaient dans le secteur.

Partage international : Vous avez été passé à tabac par des étrangers et hospitalisé, arrêté plusieurs fois et délogé à six reprises de votre campement. Et pourtant, vous continuez à délivrer votre message aux députés qui siègent de l’autre côté de la rue.
Brian Haw : Quand je les apostrophe depuis ici, les gens m’écoutent, un sourire amusé aux lèvres. Cela n’a rien d’un discours public, n’est-ce-pas ? Mes conseillers juridiques m’ont suggéré de ne pas utiliser de mégaphone, après que, le 9 mai dernier à minuit, la police est venue me déloger manu militari et détruire mon installation. C’était le matin où le premier ministre chinois devait se rendre au Parlement pour y recevoir les admonestations de M. Blair sur les violations des Droits de l’homme dans son pays.

PI. Vous symbolisez la voix populaire. Vous êtes, paraît-il, la seule personne autorisée à pouvoir manifester ici sans autorisation écrite.
BH. Ce sera le cas jusqu’à ce que le peuple réclame et obtienne ce droit. Comme l’homme qui a été arrêté ici ce matin, quand il est venu parler du Brésilien [Jean-Charles de Menezes] abattu par la police – laquelle a dû reconnaître peu après son innocence. Quand nous avions la peine de mort, on pouvait opposer sans fin les arguments pour et contre, et une condamnation à mort ne pouvait être prononcée que si aucun doute n’était possible sur la culpabilité de la personne arrêtée. Aujourd’hui, avec les attentats-suicides, on peut tuer n’importe qui au moindre soupçon.

PI. Y a-t-il ici des manifestations régulières contre cette nouvelle loi ?
BH. Le 1eraoût, 200 personnes, la bouche fermée par des baillons noirs, ont eu le courage de se lever et de réclamer le droit à la parole. Pourquoi seulement 200 ? Qui veut être arrêté ? En fait, nous laissons régler cette affaire par d’autres.
Tonny Benn et Bianca Jagger étaient là, l’autre nuit. Assez longtemps pour qu’on vienne les menacer d’arrestation, mais, chose étrange, la police est restée à l’écart. Pas plus qu’elle n’a arrêté la sœur de Cherie Blair, Lauren Booth, même quand elle leur a demandé de le faire en leur tendant ses poignets lors de la manifestation du 1er août, alors qu’il y a eu six arrestations. Je suis ici 24 h sur 24 et 7 jours sur 7, l’homme au front, si vous voulez. Mais j’ai une armée derrière moi. Qu’est-ce qu’on entend, ici [au Parlement] ? Tony Blair chante toujours la même chanson, comme ceux de l’autre camp, Michael Howard et, avant lui, Duncan Smith. Ce dernier disait, quand il était dans l’opposition, à ceux qui avançaient que Saddam Hussein ne disposait pas d’armes de destruction massive, qu’ils n’étaient pas réalistes. Mais ces armes n’existaient pas, n’est-ce pas ? Tous ces gens ont été tués par des menteurs.

PI. Combien de temps pensez-vous rester ici ?
BH. Au début de la guerre, Tony Blair et George Bush disaient qu’ils continueraient « aussi longtemps qu’il faudra ». Le 2 juin, le premier policier qui est venu m’a demandé combien de temps je comptais rester ici. Je lui ai répondu : « Aussi longtemps qu’il faudra ! »

La pluie commence à tomber. Brian ouvre un large parapluie, et nous parlons de la fraîcheur du temps.

BH. Si cela peut vous consoler, je vous dirais qu’en Irak, avec les bombes et les missiles, ils ne se plaindraient pas de la pluie. Tout est relatif.

Une personne d’un certain âge, bien mise, s’approche pour lui donner une tasse de thé et une banane.

PI. Le passant : Je suis pour la guerre en Irak, mais je soutiens votre action.
BH. Vous n’êtes pas en Irak, aujourd’hui. C’est facile d’être pour la guerre, vous ne risquez rien. Je ne suis pas là par plaisir. Nous massacrons ces gens depuis 90 ans. Combien de fois nous ont-ils bombardés ? Comment osons-nous traiter les autres peuples comme ça ! « Je suis pour » – c’est si détaché… Cela ne veut rien dire.

Le passant s’éloigne.

BH. Il se croit qualifié, en position de se prononcer là-dessus. Comment est-ce possible ? Qu’il ait tort ou raison, ça ne lui coûte rien. Les députés se prennent pour Dieu, ils s’attribuent le droit de vie et de mort, comme les empereurs romains – le pouce en bas, le pouce en haut – et ils encouragent les gens à faire de même. Un jeune garçon m’a dit : « Je pense, des fois, que la guerre est nécessaire. » Je lui ai répondu : « Excuse-moi, fiston, tu n’es pas qualifié pour dire ça, tu n’y es jamais allé. Qu’est-ce que tu y connais ? Que veux-tu dire, par « je crois qu’elle est nécessaire ? »
Je parle de génocide, pas de savoir si vous pouvez repeindre votre porte d’entrée en vert quand le conseil municipal voudrait qu’elle le soit en bleu. Nous parlons de vie et de mort, du sort d’une nation entière. Nous parlons de ce qui a été fait au peuple juif, aux communistes, aux gitans, aux penseurs, aux écrivains, aux créateurs, parce que c’est dangereux de l’être. Vous avez vu comme ça l’est – quelqu’un a éprouvé le besoin de m’envoyer tous ces officiers de police. Ce n’est pas ce que le gouvernement veut entendre. [D’importantes forces de police viennent de réintégrer leurs fourgons après avoir dissuadé des manifestants].

PI. Vous êtes ici depuis des centaines de nuits. D’où tirez-vous votre énergie, votre passion ?
BH. Je n’en sais rien. Elle vient de tout le monde. D’un soldat qui pleure sur le trottoir après avoir tué des enfants – il ne peut plus en dormir la nuit et vient me voir pour obtenir une réponse, et une aide. Personne d’autre ne peut la lui donner.

PI. Pensez-vous que, même maintenant, il est difficile aux gens de changer d’opinion sur cette guerre ?
BH. Il est difficile d’admettre qu’on s’est trompé. Pourquoi n’avons-nous pas le courage de ce chauffeur de taxi qui, après m’avoir insulté pendant deux ans à chaque fois qu’il passait ici, s’est arrêté pour me dire : « Je devais m’arrêter pour vous dire que vous avez raison, que j’avais tort. Je tenais à vous le dire », puis m’a serré la main. J’ai beaucoup apprécié, mais c’était trop tard pour beaucoup.

PI. Qu’est-ce qui vous a poussé à venir vous installer ici ? La foi ?
BH. Quelqu’un qu’on appelle Dieu Tout-Puissant. Je faisais de l’artisanat d’art. Des petites pièces uniques, que je vendais quelques pennies chacune. Et cette pièce unique, c’est vous. Toute personne est unique. C’est ça que je trouve sidérant. Les milliards d’hommes sur la Terre sont des pièces d’art uniques. Nous avons commencé comme un petit tas de gelée informe et, après quelques millions d’années, nous sommes devenus cette personne unique. Mais si l’enfant de mon prochain est né dans un pays étranger, on tient sa vie pour sans valeur. Alors que la vie est sans prix, hors prix. On ne peut acheter d’enfant dans les grands magasins.

PI. Pour Partage international, le partage est la clé de tous les problèmes du monde. Qu’en pensez-vous ?
BH. Le partage ? C’est une belle idée. Les Nations unies ou la formule « tous les hommes ont été créés égaux » sont de belles idées aussi. Quand allons-nous les mettre en pratique ? C’est la seule chose qui donne un sens à nos vies, dans ce monde, la seule qui le maintienne entier.
C’est fou de voir le monde gaspiller des milliards en armes quand une fraction de cette somme suffirait à satisfaire les besoins fondamentaux de tous – nourriture, eau, éducation, logement – et on se sert de cet argent pour assassiner les plus pauvres des pauvres simplement parce qu’on n’accorde aucune valeur à la vie, et qu’on considère celle de quelqu’un né en Asie, en Afrique ou en Arabie comme moins précieuse que celle de quelqu’un né à New York ou à Londres. Ne me dites pas qu’il y a la moindre différence entre ces enfants. Nous devons mettre un terme à cette folie.
Ce n’est pas du partage, c’est du remboursement. Le temps de rembourser est venu. Nous sommes les plus grands voleurs, les plus grands pilleurs de la planète. Vous connaissez l’esclavage, dans l’Ancien Testament – après sept ans, on devait vous laisser partir. Ce n’est pas comme notre esclavage à nous, où l’on tient les gens avec un collier et une chaîne. L’Afrique a toujours été en esclavage. Autrefois physiquement, dans les chaînes, et maintenant avec le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, les accords du GATT. Nous donnons des babioles aux pauvres du monde pour les duper.
Vous avez lu la lettre que j’ai envoyée à Cindy Sheehan, l’Américaine dont le fils soldat a été tué en Irak. Nous donnons des babioles à notre peuple aussi. Que penseriez-vous de recevoir un morceau de drapeau ou une pièce de métal en échange de votre fils, de votre mari adoré. On vous les a pris, et en échange, on vous donne un morceau d’étoffe, ou de métal, une « médaille ». Tout se ramène à du matériel, vous avez remarqué ? La Sierra Leone devait mourir pour ses diamants, le Chili pour son cuivre, et aux Malouines, il y avait le pétrole. Chaque fois qu’il y a une guerre, demandez-vous s’il y du pétrole.

PI. Vous avez dû être témoin de la veillée du 15 avril pour la reconnaissance du commerce équitable. A quoi cela a-t-il ressemblé ?
BH. Quel matin c’était ! 25 000 personnes venues de nulle part, descendant Whitehall des petites bougies à la main, la rue entière illuminée – quel spectacle ! Il y avait toutes sortes de gens et de jeunes : des pratiquants chantaient, c’était beau et paisible. 25 000 personnes ont passé la nuit ici, et les médias n’en ont rien dit ! Si ça avait été 25 000 chasseurs de renards, ça aurait été une autre affaire ! La grande affaire du jour !

PI. Comment faites-vous, en hiver ?
BH. Je pense aux Afghans et aux gens du monde entier que je rencontre, et, en quelque sorte, leur amour me tient chaud. Un homme originaire d’Afghanistan est venu me voir et m’a dit que dans les villages de montagne – où ils n’ont ni télévision ni téléphone, où ils sont coupés du monde – ils connaissent tout de mon action, de moi, et ce qu’il ne peut pas leur dire, c’est que j’aime leurs enfants comme le mien, et que je pense qu’ils sont aussi précieux que le mien. N’est-ce pas là la chose la plus triste que vous ayez jamais entendue, de me dire que cela fait de moi une exception ? N’est-ce pas dans le christianisme ? C’est certainement aussi dans les traditions musulmane et juive.

PI. A quoi sert votre action ?
BH. Elle donne de l’espoir aux gens. Trop nombreux ont oublié depuis longtemps ce que c’est, spécialement là où l’on meurt beaucoup, où la vie humaine est sans valeur – comme au Cambodge, en Irak, en Palestine, en Afghanistan. Nous devons donner aux gens l’espoir que les choses pourraient changer, qu’il peut y avoir quelque chose de meilleur. On a besoin de croire en quelque chose qui nous dépasse parce qu’on a besoin d’aide, non ? On ne peut pas s’en tirer tout seul – la pagaille est trop grande, et plus on la sonde, plus sale elle apparaît. On ne parle que d’argent, de méga-business. Et la seule façon de résister à cela, c’est de regarder le visage de nos voisins.
Il y a pas mal de gens qui rentrent un peu fous, de cette guerre, un peu comme pour le Vietnam. On récolte ce qu’on a semé. J’aime semer du bien : amour, confiance, honnêteté. Le partage, c’est la réponse, et plus on remboursera, matériellement, plus nous y gagnerons.
Quand on donne une livre sur les dix que nous avons, on pense s’être appauvri d’une livre. La Bible dit de donner le dixième de nos biens à Dieu (la dîme). On croit qu’une fois cela fait, sous forme de dons à des religieux, on est quitte avec Dieu. C’est juste, mais c’est le minimum. Dieu donne 100 % – il me donne chacune de mes respirations – je n’ai rien eu à payer pour aucune d’elles, n’est-ce-pas ? Nous considérons tout comme allant de soi, naturel : la pluie, la germination. Si cette semence ne germait pas, que pourrions-nous y faire ? C’est ça, le don de la vie. Chacun de nous l’a reçu. Ma vie ne m’appartient pas – elle m’a été donnée. Et chacun de nous a une dette à payer. Chacun de nous doit une vie à notre Créateur. Alors, quoi de mieux que de consacrer la sienne au bien ?

PI. Avez-vous quelques souvenirs particuliers sur les personnes qui sont venues se joindre à vous ?
BH. Il y a eu une Chilienne nommée Pila, une petite dame, grêle, mais pleine de joie, de lumière et d’énergie, d’une telle vigueur, d’une telle passion. Elle est venue protester ici à propos de Pinochet : « Tony Blair, Etats-Unis, arrêtez de protéger Pinochet. N’oubliez jamais le 11 septembre 1973 – Chili. » Elle était cancéreuse, en phase terminale, et souffrait beaucoup. Mais malgré cela, elle était ici, sur les barrières, criant pour son peuple. Alors qu’il y avait des « beaufs » qui partaient à cause de quelques gouttes de pluie, ou bien du froid, quand ce n’était pas pour un match de foot… Avant de mourir, elle est venue chez moi et a dit à son mari, un Espagnol correspondant pour CNN, de nous faire passer sur cette chaîne. C’est ainsi que le jour de Noël, nous sommes passés en Amérique latine et Etats-Unis, pendant 3 minutes. Imaginez-vous Brian en bas de Big Ben en train de parler de paix un jour de Noël !Aucun de nous ne sait combien de temps il vivra, mais ce n’est pas la durée qui compte, c’est la façon dont on a employé sa vie. L’existence abrégée de cette femme a été plus remplie que les longues vies de bien des gens. Quand nous réveillerons-nous ? Trop de gens meurent. Quand allons-nous nous lever et dire : « Cela suffit ! ».

Lieu : Londres, Royaume Uni
Date des faits : 2 juin 2001 Auteur : Gill Fry, collaboratrice de Share International basée à Londres (G.-B.).
Sources : www.parliament-square.org
Thématiques : Société, politique
Rubrique : Divers ()