Au nom du règne animal

Partage international no 385septembre 2020

Interview de Marc Bekoff par McNair Ezzard

Marc Bekoff, PhD, est professeur émérite d’écologie et de biologie évolutive à l’Université du Colorado. Avec Jane Goodall, il a cofondé Ethologists for the Ethical Treatment of Animals. Il est également ambassadeur du programme international Roots & Shoots de J. Goodall, dans lequel il travaille avec des étudiants, des personnes âgées et des personnes incarcérées. Ses domaines de recherche sont l’interaction entre l’homme et l’animal, la protection des animaux, l’écologie comportementale, l’éthologie, les émotions des animaux et la protection des espèces. Il est l’auteur de trente livres, dont Les Emotions des animaux (seul tradu  it en français). McNair Ezzard l’a interviewé pour Partage international.

Partage international : Comment avez-vous commencé à vous intéresser aux animaux et à leurs émotions ?
Marc Bekoff : Je me suis toujours intéressé aux animaux depuis que j’étais bébé, vers l’âge de deux ans. Ma mère avait un grand cœur et mon père était d’une nature très bienveillante. Il était très positif. Ça m’a structuré. Mes parents m’ont raconté que quand j’étais petit, je parlais aux animaux du quartier. Je m’intéressais à leurs sentiments et à ce qu’ils pouvaient penser.

 

Photo reproduite avec l’autorisation de Marc Bekoff
Marc Bekoff et Bessie

PI. Les émotions animales relèvent de la discipline scientifique appelée éthologie cognitive. De quoi s’agit-il ?
MB. Pour moi, c’est l’idée que les animaux sont capables de penser et de ressentir des émotions dans différentes situations. L’éthologie cognitive se développe rapidement aujourd’hui. De nombreuses recherches sont en cours. On voit clairement qu’un grand nombre d’espèces animales ont un mental actif et sont capables de sentiments.

PI. Comment définiriez-vous la conscience chez les animaux ?
MB. Exactement comme pour les humains. La définition simple serait qu’ils perçoivent ce qui se passe, réfléchissent à ce qui se passe. Ils font ensuite des choix sur ce qu’il faut faire dans une situation particulière. Les animaux sont capables d’observer les circonstances qui les entourent et décider de la meilleure chose à faire dans chaque situation. La flexibilité dans le comportement est un bon marqueur de la conscience.

PI. Leur conscience est-elle différente de la nôtre ?
MB. Cela dépend de la façon dont vous définissez la conscience. D’un point de vue biologique et éthologique, c’est la capacité à évaluer une situation et décider de l’action la plus adaptée. Leur manière de s’adapter aux diverses situations est différente de la nôtre parce qu’ils n’ont pas les mêmes capacités sensorielles et motrices. Sinon, la capacité à prendre la meilleure décision dans une situation donnée est une expression de conscience qui se retrouve chez les humains et les animaux.

PI. Dans un article du Seattle Times, vous avez dit que de nombreux animaux sont capables de distinguer le bien du mal. Est-ce qu’on pourrait dire qu’ils ont un sens moral ?
MB. Oui, on le voit lorsque les animaux jouent ; le jeu dégénère rarement en agressivité. Ils s’évaluent mutuellement. Ils sont d’accord sur certaines règles et obéissent à ces règles. Ils se jaugent en permanence. J’appelle cela « la mise au point en cours de route ». Si je jouais avec vous et que nous étions des chiens, je ferais quelque chose et penserais instantanément : « Comment va-t-il ? Est-il content de ce qui se passe ? Dois-je changer mon comportement ? Est-ce que je l’ai frappé trop fort ? Est-ce que je l’ai mordu trop fort ? » Vous pouvez également voir ce genre de décisions morales ou éthiques, si vous préférez, chez les animaux qui partagent de la nourriture ou qui aident une personne en danger. Pendant longtemps, les gens n’y ont pas prêté attention. Ils ont écarté ça comme si c’était impossible. Mais de plus en plus de recherches montrent que ces règles de partage et de justice existent chez une grande variété d’espèces animales.

PI. La conscience chez les animaux signifie-t-elle que les animaux ont une âme ?
MB. Je n’ai pas étudié ce sujet en profondeur, mais si nous admettons que les animaux humains ont une âme, il n’y a aucune raison de penser que les animaux non humains n’en ont pas. Une grande partie du débat provient des différences de positions religieuses ou théologiques. C’est un sujet intéressant, mais qui me dépasse. Que signifie avoir une âme ?…

PI. Quels sont selon vous les animaux les plus conscients ou les plus intelligents ?
MB. Je ne pose pas la question de cette façon. Les animaux doivent faire ce qu’il faut pour « avoir la carte » de leur espèce. Parler de différences d’intelligence d’un point de vue biologique n’a pas beaucoup de sens pour moi. Par exemple, les rats peuvent faire beaucoup de choses que les primates non humains ne peuvent pas faire. Les rats ont certaines facultés olfactives que les gorilles n’ont pas. Les rats peuvent résoudre des problèmes ou des labyrinthes et pas les gorilles, mais personne ne dirait que les rats sont plus intelligents que les gorilles.
Par contre, si les gorilles, les chimpanzés ou les chiens font quelque chose que les rats ne peuvent pas faire, la plupart des gens n’hésitent pas à dire qu’ils sont plus intelligents que les rats ou les souris. D’un point de vue biologique, nous devons examiner ce qu’un individu doit faire pour survivre et s’épanouir. Suite à mes recherches sur les chiens, on me demande toujours : « Les chiens sont-ils plus intelligents que les chats ? Ou les chats sont-ils plus intelligents que les chiens ? » Là n’est pas la question. Les chats font certaines choses. Les chiens font certaines choses. S’ils peuvent survivre et prospérer, alors c’est la preuve qu’ils se débrouillent bien en tant que membre de leur espèce.
Mais il existe des différences au sein d’une espèce. Des animaux apprennent mieux certaines tâches. On voit aussi des intelligences différentes au sein d’une espèce. Il y a des chiens qui ont de l’intelligence sociale par exemple et des chiens qui sont intelligents dans la rue ; des chiens qui sont capables de résoudre certains problèmes mieux que d’autres, mais je ne dirais pas qu’ils sont plus intelligents. Ce sont juste des types d’intelligence différents. Beaucoup de mes chiens étaient très brillants, mais seuls deux ou trois d’entre eux auraient bien réussi seuls dans la rue.

PI. Chez l’homme, on a démontré la réalité de moyens de communication non verbaux, ou extra-sensoriels, comme la télépathie. Cela existe-t-il dans le règne animal ?
MB. Ce que j’ai appris en passant d’innombrables heures à observer différentes espèces d’animaux, c’est que moi, en tant qu’humain, je ne partage pas  leurs mêmes capacités sensorielles. Je n’ai ni la capacité olfactive ni la capacité auditive d’un chien. Je ne vois pas ce que voient certains animaux. Je suis incapable de communiquer au niveau des ultrasons ou des infrasons. Les animaux utilisent des capacités sensorielles que nous n’avons pas. J’entends constamment des gens dire que leur chien ou leur chat est télépathe. En tant que scientifique, je vais laisser la porte ouverte et dire simplement : « Vraiment ? Je ne sais pas. »

PI. Les animaux éprouvent-ils le même genre d’émotions que les humains ?
MB. Nous, les humains, connaissons les émotions que sont la joie, le chagrin, l’embarras, la tristesse ou le bonheur, mais nous les manifestons de différentes manières. Je ne sais pas si votre joie est la même que ma joie, ou si votre chagrin est le même que mon chagrin, mais nous connaissons tous parfaitement ces émotions. De la même façon, il y a des différences d’une espèce animale à l’autre. Quand on me dit que les chiens, les chats, les rats et les épaulards ne ressentent pas la même chose que nous, je dis : « D’abord, on n’en sait rien. Ensuite cela n’a pas vraiment d’importance car vous et moi ressentons aussi les choses de manières différentes – le chagrin, la joie, la jalousie… »

PI. En 2012, des scientifiques se sont réunis à l’Université de Cambridge et ont publié un manifeste appelé la Déclaration de Cambridge sur la conscience. Ils ont conclu que les animaux non humains ont une conscience analogue à celle des animaux humains. Pensez-vous que cette conclusion a constitué une surprise pour le public non scientifique ?
MB. Non, je ne crois pas. La Déclaration de Cambridge sur la conscience était attendue depuis longtemps. J’espérais à l’époque qu’elle allait avoir un effet sur la façon dont nous traitons les animaux. Treize scientifiques distingués ont signé cette déclaration – dont un ou deux seulement ont étudié le comportement des animaux non humains. Stephen Hawking était là. C’était partout dans les médias.
Ce manifeste aurait pu porter tant de fruits… Mais ce fut une grande déception. Il n’a eu que très peu d’effet sur le bien-être des animaux utilisés pour la recherche, pour l’alimentation, les loisirs et la chasse. Cela n’a pas eu beaucoup d’impact sur la manière dont nous interagissons avec les autres animaux.

PI. Parlons du coronavirus SARS-CoV-2. On pense que le virus est parti de chauves-souris et a été transmis aux humains par l’intermédiaire d’autres animaux. Ce type de transmission de maladie indique-t-il une mauvaise relation entre nous et le règne animal ?
MB. On m’a beaucoup posé cette question mais je ne suis pas un expert. Ceci étant, il ne fait aucun doute que dans nos interactions avec d’autres animaux, comme sur les marchés d’animaux vivants en Chine et ailleurs, des virus peuvent être transmis des animaux à l’homme.
A la suite de cette histoire, beaucoup de gens qui n’étaient pas nécessairement végétariens ou végans ont décidé de changer leur régime alimentaire parce que cette relation avec les animaux n’est pas claire. La manière dont nous traitons les animaux et les consommons est un facteur important dans la perpétuation de cet horrible virus.

PI. Avez-vous de l’espoir pour l’avenir en ce qui concerne notre relation au règne animal ?
MB. J’ai bon espoir, mais cela va prendre du temps. Beaucoup de gens sont stressés et souffrent énormément pendant cette pandémie. Leur demander de changer d’attitude envers les animaux est difficile. On peut le leur suggérer mais il faudra du temps pour qu’ils changent. Mais ce changement devra se produire, sinon nous sommes condamnés. Nous ne pouvons pas continuer à tuer d’autres animaux, à nous en nourrir, à voler leurs habitats et penser que la Terre le supportera éternellement.

PI. Pourtant, nous faisons ces choses depuis si longtemps, en toute impunité…
MB. Oui, nous touchons les limites de ce rapport erroné au monde animal. Nous allons devoir changer, et j’ai bon espoir. J’ai eu l’occasion d’échanger avec des personnes qui ne connaissaient pas, par exemple, la relation entre les animaux et les humains et la transmission du virus SARS-CoV-2. Peut-être que l’un des aspects positifs de cette crise est que les gens changeront d’attitude et que les hommes et les animaux pourront mieux vivre ensemble.

PI. Parlez-moi de votre livre, The Animal Manifesto [Le Manifeste des animaux – non traduit].
MB. Le livre a été écrit du point de vue de ce que les animaux nous demanderaient de faire pour améliorer leur vie. Je présente l’idée de ce que j’appelle l’empreinte de compassion, à mettre en parallèle avec le concept d’empreinte écologique. Je soutiens que tout le monde a la capacité d’augmenter son empreinte de compassion et de mieux traiter les animaux. Nous devons les respecter pour ce qu’ils sont et respecter leurs besoins dans un monde dominé par les humains. Arrêtons de leur faire du mal et de les tuer. Ils sont nos frères.

PI. Pouvez-vous nous dire comment votre travail pour comprendre la conscience et les émotions des animaux vous a affecté personnellement et a affecté votre vision de la vie sur cette planète ?
MB. Quand je suis confronté à des animaux – et j’ai eu des rapports avec beaucoup d’animaux, des fourmis aux baleines, en passant par les abeilles, les chiens et les chats, les éléphants et les pingouins – j’essaie toujours de me mettre à leur place, de pénétrer leur esprit, leur cœur, et de comprendre ce qu’ils veulent vraiment. Ce sentiment de proximité m’aide à accéder à leur pensée, à leurs besoins, et à ce que moi et les autres humains pouvons faire pour améliorer leur vie dans un monde de plus en plus dominé par l’espèce humaine.
Notre époque est appelée l’anthropocène, l’âge de l’humanité. Moi je l’appelle la « rage de l’inhumanité ». C’est l’âge de la domination totale de la planète par l’homme. Quand je regarde l’incroyable destruction que nous provoquons sur cette planète, je pense que ce serait formidable si plus de gens se demandaient ce dont ils ont réellement besoin pour vivre heureux dans la paix et la sécurité. Ils s’apercevraient que les animaux ont exactement besoin des mêmes choses.

PI. Pourquoi pensez-vous que l’humanité a préféré adopter une relation de domination sur les règnes inférieurs – minéral, végétal et animal  plutôt que de les gérer avec sagesse et compassion ?
MB. La première raison est que nous avons la capacité et la liberté : de faire ce mauvais choix. Beaucoup de traditions religieuses affirment que seuls les humains ont été créés à l’image de Dieu et que nous avons le droit de dominer les autres règnes. Le règne animal se trouve sous la responsabilité des humains, mais cette responsabilité s’est transformée en domination, par opposition à une coexistence pacifique et une saine intendance. La domination n’est pas inéluctable. Il nous appartient de restaurer des rapports harmonieux avec le monde animal. Il n’y a pas d’autre voie.

Auteur : McNair Ezzard, correspondant de Share International à Los Angeles (Etats-Unis)
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