Au delà de la croissance, vers la maturité

Partage international no 74octobre 1994

par Mike Nickerson

L’économie est devenue une religion d’Etat fondée sur la croyance selon laquelle la croissance, l’efficacité et la compétition amélioreront pour toujours la condition humaine. Cette croyance convenait autrefois, lorsque l’humanité industrielle était jeune et disposait de vastes espaces à conquérir. A présent, l’espace est comblé. L’adolescent humain en bonne santé qui a atteint la plénitude de sa croissance physique se tourne vers la croissance sociale, intellectuelle et spirituelle, qui définit la maturité adulte. De même, ayant atteint ses limites en termes d’environnement, il est temps que l’humanité fasse le pas en avant qui lui fera passer de la croissance physique à la maturité. Ce pas exige une nouvelle croyance, aux termes de laquelle la gestion à long terme, la qualité de vie et la coopération remplaceront la croissance, l’efficacité et la compétition en tant que valeurs déterminantes.

Les éléments suivants m’ont semblé intéressants pour définir les bases de cette nouvelle croyance. Premier point : L’ordre économique actuel est incompatible avec une saine gestion à long terme. Il est à présent largement admis que les trois : Réduction, Réemploi et Recyclage, sont des étapes essentielles vers une gestion à long terme. L’application de ces principes devrait prévaloir pour tous. Est-ce exact ? Pas nécessairement.

La réduction et le réemploi impliquent d’acheter moins, ce qui aboutit à moins de travail rémunéré pour d’autres personnes. Dans l’ordre économique actuel cela signifie chômage et vie difficile. Le fait que l’ordre économique actuel soit incapable de gérer une réduction de la consommation signifie qu’il est inapte à relever le défi écologique. Il doit être remplacé par un système fondé sur le principe que tant qu’il y aura des gens dans le besoin ou que des processus vitaux seront en danger, il y aura du travail. Quand il n’y aura plus de travail ce sera le moment de faire la fête.

Deuxième point : La croissance est davantage mue par l’exigence des riches voulant augmenter leur capital, plutôt que par le désir d’éliminer la pauvreté. Depuis qu’entre l’an 1000 et 1200 de notre ère, il est devenu socialement acceptable de faire payer des intérêts, il a été admis que l’argent épargné/investi devait rapporter des intérêts, c’est-à-dire croître à un taux exponentiel. Comme l’argent lui-même n’a aucune valeur intrinsèque, il a fallu que le travail et les richesses naturelles soient convertis en produits d’une valeur marchande toujours plus élevée pour compenser l’approvisionnement monétaire toujours croissant.

L’exploitation forestière, l’agriculture et la pêche qui produisaient traditionnellement cet accroissement annuel sont incapables de soutenir plus longtemps cette croissance. Pour compenser le manque, des accords de libre-échange et des programmes d’ajustements structurels incitent à présent des populations entières à travailler pour créer les richesses nécessaires afin que ceux qui détiennent l’argent puissent continuer à accumuler des intérêts. Les nations réduisent les dépenses touchant à l’éducation, à la santé et même à l’approvisionnement en nourriture pour honorer la convention sociale selon laquelle la masse monétaire ne doit cesser de s’accroître.

Troisième point : Nous jouons à un Monopoly mondial. Dans le jeu du Monopoly, lorsqu’un des joueurs obtient l’avantage, il est dans la nature du jeu que son avantage augmente. La règle veut que le jeu ne se termine que lorsque tous les joueurs, à l’exception du vainqueur, font faillite. En réalité, la plupart des joueurs abandonnent la partie lorsque l’issue est évidente. A l’échelle planétaire, il existe de gros inconvénients à jouer jusqu’à ce que tous soient en faillite ou affamés. Il est temps d’identifier les vainqueurs, de les féliciter, de distribuer quelques médailles, de ranger le jeu et de passer à un autre. Et que diriez-vous d’un jeu qui s’appellerait durabilité et dont le but serait de faire travailler le monde pour 100 % de l’humanité ?

Quatrième point : L’argent n’est qu’un outil comptable grâce auquel les gens font face à leurs obligations mutuelles. Il y a une communauté au Canada, où les membres ont décidé de ne pas vendre la couverture boisée de leur vallée contre de l’argent. Sans l’apport des dollars de cette vente, ils manquaient de liquidités pour opérer les échanges découlant de leur travail. Le chômage devint un problème. La question suivante fut alors posée : pourquoi avons-nous besoin de l’argent extérieur pour travailler les uns pour les autres ? Nous avons les capacités et les besoins. Alors ils créèrent leur propre monnaie, fondée sur leur engagement mutuel à honorer leurs obligations réciproques, et les gens recommencèrent à travailler.

Depuis nos toutes premières expériences, le développement était quelque chose d’important pour nous. Durant les premières dizaines de millénaires de notre existence collective, nous avons eu besoin de nous développer en tant que communauté par l’accroissement de la population, afin d’assurer notre place sur cette planète. Ensuite, nous avons jeté les fondements de notre système économique, convaincus que la croissance de la masse monétaire était absolument nécessaire. Si nous acceptons les responsabilités de l’âge adulte en adhérant à une discipline morale de partage et de coopération, nous nous rendrons compte que si les enfants ont toujours besoin de grandir, ce n’est pas le cas de l’argent et de la population.

* Mike Nickerson coordonne l’association Guideposts for a Sustainable Future, PO Box 374, Merrickville, Ontario K0G 1N0, Canada, et prépare du matériel pédagogique sur la durabilité, à l’usage des citoyens. Cet article a été préparé et distribué par le People-Centered Development Forum sur la base de matériaux fournis par l’auteur. Son nouveau livre Planning for Seven Generations, est disponible auprès de l’association Guideposts pour 4,95 $.

Auteur : Mike Nickerson, Coordonne l’association Guideposts for a Sustainable Future (Canada)
Thématiques : environnement, politique, Économie
Rubrique : Point de vue ()