Aspects problématiques du futur de la Chine

Partage international no 92avril 1996

par Robert L. Terrell

La manière dont la Chine se prépare à l'avenir est impressionnante à bien des égards. Néanmoins, toute réflexion sur les perspectives à long terme de cette nation débouche sur des questions sociales, économiques et politiques non résolues, et qui deviendront très certainement des problèmes majeurs d'importance historique.

Les fondements du futur de la Chine, conçus par les dirigeants du Parti communiste chinois, sont énoncés dans le neuvième plan quinquennal (1996-2000). Ce plan, libéral et visionnaire sous de nombreux aspects, prévoit d'accentuer les réformes économiques instituées par Deng Xiaoping en 1978, ainsi que l'ouverture de la Chine sur le monde extérieur qu'il avait initiée.

Les mesures qui se succèdent sont une indication très nette de la volonté de changement. Ceci est particulièrement visible dans le domaine économique et dans les efforts déployés par l'Etat pour moderniser l'ancienne infrastructure chinoise.

Dans la Chine du Sud-Est, là où les réformes ont été instaurées initialement, les programmes de construction dans les villes et les campagnes se poursuivent à une échelle rarement égalée dans le monde. Des centaines de milliers de bâtiments de toute nature émergent à une cadence effrénée.

Les villages les plus démunis qui, il y a 15 ans, n'étaient que des localités poussiéreuses, implantées au bord des routes, se transforment en cités modernes dont les principales ressources proviennent des usines de fabrication de composants informatiques de pointe à destination du marché mondial. Une nouvelle classe de dirigeants aisés s'est déjà installée dans ces cités.

De nombreux projets de travaux publics de grande ampleur sont en voie de réalisation. Leur but est d'étendre les programmes régionaux jusqu'à ce qu'ils constituent une plate-forme uniforme pour ce régime orienté vers le profit. Les projets d'utilité publique comprennent la construction de barrages, de voies rapides, de ponts, de voies de chemin de fer et d'aéroports internationaux, ainsi qu'une variété ahurissante de bâtiments gouvernementaux luxueux, dont une grande partie consiste en grands hôtels, restaurants et centres de loisirs.

Les changements actuellement en cours à Suzhou, ville qui existe depuis plus de 4 000 ans, révèlent les dimensions démesurées de ce processus de réforme et ses conséquences néfastes pour les habitants de la région. Suzhou, située à quelque 160 km de Shanghai, était une ville pittoresque où les habitants subvenaient à leurs besoins grâce à la production d'objets d'art, de soieries, de riz et autres produits de l'agriculture.

Mais au cours des dix dernières années, une grande partie du centre ville fut classée zone de développement prioritaire. Des centaines d'anciens bâtiments commerciaux ont été rasés et la ville est maintenant dominée par des tours de style futuriste, abritant des bureaux fréquentés par les membres de la nouvelle classe. Des centaines de résidences remplacent les habitations traditionnelles qui longeaient les bords du canal. De nombreuses fermes et rizières, qui constituent le paysage de la campagne environnante, disparaissent progressivement pour laisser place aux usines et aux entreprises et, bien que la production de soie et de riz soit toujours importante, la haute technologie est de toute évidence destinée à dominer le futur de Suzhou. Il en résulte une transformation radicale du mode de vie, que la plupart des habitants jugent déplaisante.

Entre 1985 et 1995, le commerce extérieur de Suzhou a augmenté selon un taux annuel moyen de 60 %. Suzhou entretient actuellement des relations commerciales avec 120 nations et régions. En outre, la ville accueille environ 4 500 entreprises qui fabriquent plus de 3 000 sortes de produits, dont 92 % sont des produits manufacturés. Plus de 7 000 entreprises, dont les capitaux proviennent de pays étrangers, se sont établies à Suzhou durant les 10 dernières années, représentant un investissement total approchant les 15 milliards de dollars.

Une grande partie de cette folle activité qui embrase Suzhou se concentre dans un gigantesque parc industriel, actuellement en construction, à environ 80 kilomètres de la ville. Cinq villages, hier habités par de pauvres paysans et d'humbles fermiers, ont été littéralement rasés pour fournir l'espace nécessaire à la réalisation de ce projet.

Réalisation conjointe des gouvernements de la Chine et de Singapour, ce parc industriel accueillera environ 600 000 résidents, dont environ 400 000 bénéficieront de salaires élevés. Sont prévus un immeuble de 70 étages, deux terrains de golf de classe internationale, des résidences de luxe, des villas au bord d'un lac et un port de plaisance de grand standing. Chaque bâtiment du parc industriel sera repérable par une couleur qui lui sera propre, et la bicyclette – le mode de transport le plus usité du Chinois moyen – sera bannie de cet endroit. Il coule donc de source que la grande majorité de la population locale, qui subsiste çà et là, regroupée dans de petites fermes, sera également bannie de ces lieux destinés à une élite.

Les jeunes gens fiers et élégants qui animent les visites guidées de ce parc industriel nous informent qu'il s'agit d'un projet sur dix ans, qui coûtera 20 milliards de dollars. Ils ajoutent que les habitants des cinq villages rasés pour permettre la construction du parc comprennent que leur perte va dans le sens des intérêts de la Chine.

Comme nous venons de le voir, de nombreux aspects du processus de développement mis en œuvre dans la ville de Suzhou et dans de nombreuses autres villes du Sud-Est de la Chine suscite respect et admiration. Le niveau de vie s'élève pour des millions de gens ; des emplois sont créés à un rythme sans précédent et la plupart des habitants jouissent de conditions de vie bien supérieures. Il en résulte que de nombreux aspects du futur, notamment la qualité de vie des habitants, prendront le pas sur la pauvreté et la misère qui sévissaient dans cette petite ville chinoise et dans les campagnes avoisinantes.

Cependant, les réformes, ainsi que le boom économique qui a suivi, ont de nombreuses conséquences néfastes.

Par exemple, de nombreuses personnes expulsées pour la création de terrains de golf, la construction de villas au bord du lac et l'implantation d'usines appartenant à des entreprises étrangères, constatent qu'il est difficile, voire impossible de se réinsérer. N'ayant ni la formation ni la compétence requises pour postuler aux emplois proposés dans cette industrie de pointe, elles sont devenues chômeurs, sans abri et nomades. Chaque parcelle de terre cultivable ou pouvant accueillir une ferme est déjà utilisée, si bien que leurs perspectives en tant qu'agriculteurs sont très réduites.

Cette situation conduit des millions de ruraux expulsés de leurs terres à migrer vers les villes, bien que ceci soit illégal sans autorisation officielle. Leur avenir s'annonce sombre, car les zones urbaines chinoises sont déjà surpeuplées de pauvres gens cherchant un emploi et un toit. Quelques-uns de ces nomades en viennent au crime pour subsister. Le brigandage, la prostitution, le trafic de drogue, la corruption et toutes autres sortes de ravages – qui étaient extrêmement rares en Chine avant la mise en œuvre des réformes – augmentent à une vitesse alarmante.

Il n'est pas surprenant que les réformes économiques produisent un clivage considérable entre la nouvelle classe et les centaines de millions d'individus jugés inaptes à assumer les fonctions proposées par les entreprises publiques et privées essentiellement axées sur l'efficacité et la rentabilité.

On pourrait également noter que le boom économique qui transforme le Sud-Est de la Chine et quelques autres villes ou régions choisies avec soin, doit s'étendre à de nombreuses autres parties du pays, tout particulièrement à l'ouest de la Chine et dans de nombreuses régions principalement peuplées de minorités.

L'instabilité est inévitable, à moins que les énormes revenus issus des réformes économiques ne soient utilisés de manière cohérente et systématique. Mais, à ce jour, rien ne laisse présager une intégration des régions et des populations exclues.

En outre, le boom économique et la stratégie politique qui l'accompagne ne sont pas soutenus par quoi que ce soit qui pourrait ressembler d'une manière ou d'une autre à une prise de décision démocratique. Les dirigeants du Parti exercent un contrôle unilatéral sur les réformes et sur pratiquement tous les autres aspects de la vie chinoise. De plus, ils rappellent régulièrement à la population qu'ils n'ont aucune intention de mettre en œuvre des réformes sociales ou politiques quelles qu'elles soient dans le cadre de ce programme d'expansion économique. Il en résulte que quiconque élèverait une objection contre ces réformes économiques ou nourrirait des projets de réformes politiques et sociales de même envergure, aurait peu de chances d'exprimer publiquement son point de vue.

Il est trop tôt pour déterminer comment les problèmes résultant de la course vers la modernisation seront résolus. Cependant, il est déjà clair que les défis énormes qui se profilent constitueront une part significative de l'héritage que laisseront les dirigeants actuels à leurs successeurs.

En supposant le meilleur, les dirigeants de cette nation se montreront sages et inspirés, et par conséquent capables d'élaborer des politiques et des solutions qui maintiendront le progrès et la stabilité sociale. En supposant le pire, ils perdront graduellement le contrôle de la situation et se trouveront submergés par l'ampleur et la complexité des forces mises en mouvement par leurs réformes économiques.

Quelle qu'en soit l'issue, la taille et l'importance stratégique de la Chine sont telles que l'évolution rapide de la situation intérieure qu'elle connaît actuellement exigera de la part du monde entier une attention toute particulière pour les années à venir.

Chine Auteur : Robert L. Terrell, professeur en communication à l’Université de Californie, à Hayward, aux Etats-Unis
Thématiques : Société, Économie
Rubrique : Divers ()