Argentine : le troc au secours des pauvres

Partage international no 177mai 2003

Tandis que les autorités argentines luttent pour trouver une solution à la crise économique, les Argentins ont développé un système d’entraide combinant le troc avec un système similaire aux Sels (systèmes d’échange local) pratiqués dans d’autres pays. Ces clubs d’échanges, créés en 1995, à Buenos Aires, se sont étendus à travers tout le pays. Des coupons de crédit, les creditos, sont utilisés et acceptés dans tous les clubs d’échanges. Plus de 2,5 millions d’Argentins sont membres d’un club d’échanges, si bien qu’un quart de la population de l’Argentine dépend de leur existence. La demande d’adhésion se fait par écrit et requiert l’acceptation des « Principes du réseau global d’échanges », comprenant les clauses suivantes :

– Notre destinée humaine n’a rien à voir avec l’argent.

– Nous ne faisons pas de publicité pour des marchandises et des services, mais nous nous entraidons afin de donner à notre vie une signification plus profonde : travail, compréhension et échanges commerciaux équitables.

– Nous pensons qu’il est possible, en nous aidant mutuellement, de surmonter la compétition, le profit et la spéculation.

Dans ces clubs, des marchandises sont échangées grâce aux creditos, aucun argent n’est utilisé. Chaque membre doit offrir quelque chose pour obtenir un coupon-crédit, grâce auquel d’autres biens pourront être acquis. Les nouveaux membres reçoivent un certain nombre de creditos afin de pouvoir commencer. Les échanges proposés couvrent un large éventail de biens de première nécessité : nourriture, boissons, vêtements neufs ou usagés, livres, CD, etc., aussi bien que les services de professionnels comme les plombiers, les coiffeurs, les juristes, etc. Les organisateurs de ces clubs de troc cherchent à acquérir de l’influence dans les milieux de l’économie, afin d’avoir leur mot à dire en matière de production agricole et industrielle. Ils souhaitent amener les producteurs et les consommateurs à se rapprocher, en éliminant les intermédiaires et les groupes multinationaux.

Graciela Draguicevic, directrice du club d’échanges Sentimento, de Buenos Aires, déclare que le phénomène « troc » et les valeurs sociales altruistes qu’il représente va tout à fait à l’encontre de l’idée que les circonstances dramatiques génèrent la loi de la jungle. Par exemple, Sentimento achète des tonnes de riz à une coopérative agricole avec de vraies devises provenant de la modeste cotisation versée par les membres du centre social. Ce riz est ensuite emballé et étiqueté à Buenos Aires, puis revendu pour la moitié du prix pratiqué dans les grandes surfaces.

Une permanence médicale a été établie au troisième étage du centre, dans laquelle des médecins peuvent pratiquer. Une pharmacie, installée au rez-de-chaussée, vend des médicaments génériques fabriqués par des laboratoires argentins ou brésiliens et mis sur le marché par Sentimento. Le tout est contrôlé par des associations de consommateurs et le ministère fédéral de la Santé, ce qui permet d’éviter les bénéfices habituels.

Soixante millions de creditos sont actuellement en circulation, et chaque jour, 250 000 autres sont distribués aux nouveaux membres. De plus en plus de marchandises courantes sont échangées dans les clubs, et les produits issus de cette économie de troc sont utilisés pour le commerce normal. Beaucoup de petites et moyennes entreprises, qui ne pourraient pas survivre dans les conditions économiques normales, se sont réfugiées dans ces clubs d’échanges. Les creditos deviennent de plus en plus populaires et sont aujourd’hui acceptés par les chauffeurs de taxi, dans les restaurants, les agences de voyage, et même pour l’achat de voitures d’occasion, de biens immobiliers ou la location d’appartements.

Au début, les hommes politiques étaient contrariés par cette organisation de pauvres qui avait créé avec succès un nouveau système d’échanges, sans argent ni supervision de l’Etat, remettant en question l’idéologie capitaliste courante. Mais le gouvernement argentin et les organisations financières internationales commencent à apprécier cette opportunité de mettre un terme à la lutte contre la pauvreté qui coûte si cher, grâce à la création de deux systèmes économiques parallèles : l’économie conventionnelle où l’argent est émis par la banque centrale, les impôts et taxes sont prélevés et la sécurité sociale existe ; et cette nouvelle économie officieuse dans laquelle il y a peu ou pas de taxes et qui n’attend rien de l’Etat.

Certains critiques désapprouvent le gouvernement de ne pas prendre ses responsabilités et d’abandonner la politique sociale aux Eglises et au clubs d’échanges, tout en éloignant les gens de l’économie réelle. G. Draguicevic rétorque qu’en raison de la pression exercée par la droite, les programmes d’aide sociale ont été réduits dans le monde entier, forçant les pauvres à se contenter de charité distribuée au compte-gouttes ou de prêts accordés à des taux d’intérêts élevés. Mais grâce aux clubs d’échanges, les pauvres se sont unis et forment un véritable contrepoids. « Nous montrons une nouvelle façon d’agir et ne dépendons plus du gouvernement, ni du Fonds monétaire international, déclare G. Draguicevic. Le FMI ne peut plus nous dicter notre conduite – nous sommes un marché parallèle et indépendant. »

Argentine
Sources : Deutschlandfunk, Allemagne
Thématiques : Sciences et santé, Société, politique, Économie
Rubrique : Regard sur le monde (Dans cette rubrique, Partage international met en lumière certains problèmes urgents qui nécessitent une nouvelle approche et des solutions durables.)