Partage international no 181 – septembre 2003
S’exprimant à l’université de New York, le 7 août 2003, à l’occasion d’une réunion organisée par Moveon.org, l’ancien vice-président Al Gore a sévèrement critiqué les méthodes et la politique de l’actuelle administration américaine. Parlant de la guerre en Irak, de l’économie intérieure et de la politique sociale et environnementale, il a expliqué pourquoi il pense que la « direction prise par notre nation est profondément préoccupante ».
« Des millions d’Américains partagent aujourd’hui le sentiment que quelque chose de fondamental est faussé dans notre pays et que certaines valeurs américaines importantes sont en péril. Et ils souhaitent redresser la situation », a-t-il déclaré.
Le peuple américain s’est persuadé de la nécessité d’attaquer l’Irak sur la base de ce que A. Gore qualifie de « fausses impressions ». Réfutant tous les arguments avancés pour justifier la guerre – arguments qui s’avèrent aujourd’hui fallacieux – il a regretté l’absence de débat, le fait que les médias n’aient pas été plus opiniâtres et lucides, que les faits aient été déformés et que de fausses impressions et attentes aient été créées. « Normalement, nous autres Américains mettons cartes sur table, discutons des choix qui s’offrent à nous avant de prendre des décisions. Mais tel ne fut pas le cas avec cette guerre. Cela ne s’est pas passé comme il aurait fallu. »
Au sujet de la politique économique, il a déclaré : « Au lieu de créer des emplois, par exemple, nous en perdons des millions. Trois années consécutives de pertes nettes, cela ne s’était pas produit depuis la Grande Dépression. Et il apparaît que ceux qui profitent le plus du système sont les Américains jouissant du revenu le plus élevé, ceux qui sont malheureusement le moins enclins à dépenser leur argent dans des secteurs pouvant créer des emplois, alors même que l’économie est affaiblie et le chômage en augmentation.
Et bien entendu, les déficits budgétaires sont plus importants que jamais – et le pire est à venir – mais ils sont de loin les plus dangereux que nous ayons jamais connu, et cela pour deux raisons. D’abord, ils ne sont pas temporaires, mais structurels et à long terme. Ensuite, ils ne vont pas cesser d’augmenter. D’ailleurs, dans le monde entier, les marchés ont commencé à reconnaître l’impact sans précédent de cette catastrophe financière naissante. »
Selon A. Gore, l’administration Bush bafoue le processus démocratique : « Les groupes et individus puissants et riches qui s’immiscent dans le « premier cercle » – en accordant leur soutien politique et de grosses contributions financières – sont en mesure d’ajouter leurs petits intérêts personnels à la liste des objectifs poursuivis, sans devoir tenir compte de l’intérêt public ou de la simple raison… Le président semble suivre une politique choisie préalablement aux faits – au profit des amis et supporters. Il a mis en œuvre une propagande très efficace pour que le public adopte la doctrine ayant la faveur de tous les intérêts particuliers, selon laquelle le gouvernement est très mauvais et ses domaines d’interventions devraient être restreints au maximum, sauf lorsqu’il s’agit d’accorder de gros contrats aux industries qui se sont introduites dans le premier cercle.
« Pour promouvoir cette doctrine, ils répandent le mythe selon lequel, en réalité, l’intérêt public n’existe pas. Ce qui compte à leurs yeux, c’est l’intérêt privé. Et ce qu’ils souhaitent en réalité, c’est que ceux qui sont très riches soient laissés en paix au lieu d’être appelés à réinvestir dans la société par l’intermédiaire de la fiscalité.
« La principale fausse impression réside peut-être dans les objectifs sociaux cachés de cette Administration, qui transparaît dans l’expression « conservatisme compatissant » qu’ils emploient. Mais la compassion est sans signification si elle se limite à la simple constatation des souffrances d’autrui. Le test de la compassion, c’est l’action. Ce que l’administration Bush offre d’une main est la rhétorique de la compassion ; ce qu’elle reprend de l’autre, ce sont les ressources financières nécessaires pour faire de la compassion autre chose qu’une impression vague et vide… Certains choix extrêmement importants pour notre avenir vont devoir être faits rapidement, et il est impératif que nous évitions de les fonder sur de nouvelles fausses impressions. »
Al Gore a également averti que l’actuelle Administration avait rejeté le Traité sur la suppression des essais d’armes nucléaires, et qu’elle « souhaite entamer un nouveau programme de fabrication d’une nouvelle génération de bombes nucléaires plus petites (et, espère-t-elle, plus facile à utiliser). A mon avis, ce serait pure folie – et le point de non retour vers le Traité de suppression des essais nucléaires alors même que nos alliés et nous-mêmes nous efforçons d’éviter que la Corée du Nord et l’Iran effectuent des essais nucléaires ».
