Partage international no 79 – mars 1995
Interview de Dr Chatsumarn Kabilsingh par Monte Leach
Le Dr Chatsumarn Kabilsingh, maître de conférence en philosophie à l’Université Thammasat de Bangkok et auteur de l’ouvrage les Femmes thaïlandaises dans le bouddhisme est spécialiste et fervente militante des droits de la femme en Asie. Elle fut également présidente de Sakyadhita (les filles de Bouddha) International, une organisation de femmes bouddhistes. Monte Leach l’a interviewée pour Partage International.
Partage international : Vous évoquez souvent le potentiel spirituel des femmes. Pourriez-vous développer ce sujet ?
Dr Chatsumarn Kabilsingh : Le Bouddha fut le premier chef religieux à déclarer que les femmes avaient le même potentiel spirituel que les hommes. En tant que bouddhistes, nous devrions pouvoir exprimer cette potentialité le mieux possible. Mais par exemple, dans certains pays où domine le bouddhiste Theravadan, comme la Thaïlande, la Birmanie, le Cambodge et le Sri Lanka, les femmes bouddhistes ne sont pas autorisées à recevoir l’ordination. Il y a bien longtemps que nous n’avons pas eu d’ordination de femmes. Nous devrions leur procurer cet espace spirituel afin qu’elles puissent s’exprimer au même niveau que les hommes et participer pleinement dans le domaine religieux.
PI. Pensez-vous que le fait d’être ordonnée religieuse bouddhiste est un moyen pour exprimer ce potentiel spirituel ?
Dr CK. Oui, mais l’ordination n’est pas une fin en soi. C’est seulement un moyen. Dès qu’une femme a acquis le statut de l’ordination elle peut s’engager à faire beaucoup de bien pour la société, comme enseigner, prêcher pour les femmes, etc.
PI. Que voulez-vous dire par « prêcher pour les femmes » ?
Dr CK. Leur faire connaître les enseignements bouddhistes. Les femmes rencontrent certains problèmes que les moines ne peuvent résoudre, tels que ceux concernant par exemple l’avortement ou la ménopause. Si des religieuses aidaient les moines à guider les femmes ce serait mieux. Il y a certaines tâches comme prendre en charge un orphelinat, s’occuper des jeunes enfants, que les moines ne peuvent pas faire — du moins ils n’ont pas été capables de le faire dans mon pays. Si nous avions des religieuses bouddhistes, nous pourrions ouvrir la voie vers de nouvelles activités pour les femmes.
PI. L’ordination confère-t-elle un certain respect ?
Dr CK. Une personne ordonnée devient « un champ de mérite ». Les gens pensent que s’ils font une donation à un prêtre ils y gagneront du mérite. Mais s’ils font une donation à une femme ils n’obtiendront rien, car les femmes ne sont pas ordonnées religieuses. Lorsque ce genre de croyance existe dans une société, nous devons aider les femmes à recevoir l’ordination — afin qu’elles puissent remédier plus efficacement aux maux de notre société.
PI. Guérir les maux de la société est-il l’un des buts de votre action ?
Dr CK. Oui, je constate que nous vivons dans un monde en pleine crise. Nous sommes hypocrites sur beaucoup de sujets. Dans cette période de crise, comment pouvons-nous dire : « Vous êtes une femme, ne faites pas cela, c’est réservé aux hommes. » Pourquoi hommes et femmes ne pourraient-ils pas s’entraider afin que nous vivions dans une société plus équitable et dans un monde meilleur, et que nous entrions dans le prochain siècle d’une meilleure façon ?
PI. Quelle a été la réponse de la Thaïlande et du reste du monde à cette approche ?
Dr CK. Au niveau international, les gens ont tendance à être plus compréhensifs. Dans mon action en Thaïlande, je ne parle pas de l’ordination des femmes car s’est un problème très sensible. Je dois travailler à la base et parler au niveau où les gens pourront me comprendre. Je constate que les femmes de mon pays ne sont pas encore prêtes pour l’ordination, car rien ne les y prépare. Pour le moment, nous leur donnons une éducation et une formation bouddhistes. Lorsqu’elles seront suffisamment avancées dans la pratique de leur religion, elles seront alors prêtes à s’engager et réclameront l’ordination. Nous passerons alors à l’étape suivante.
Les gens ne comprennent pas par exemple le rapport existant entre le problème de l’ordination et celui des prostituées. J’essaie de le mentionner lors de mes conférences. On refuse l’ordination aux femmes parce qu’elles ont une mauvaise image, alors elles se dirigent vers l’autre extrême. C’est pourquoi la porte des maisons closes leur est ouverte ; mais pourquoi la porte des cloîtres leur reste-t-elle fermée ? Je parle du besoin de voir les problèmes sociaux d’une façon globale — ils ne doivent pas être séparés.
Lutter contre les valeurs négatives
PI. Il est clair que les femmes sont considérées comme des citoyens de seconde classe dans beaucoup de cultures.
Quelle est votre action à ce sujet ?
Dr CK. On dit par exemple aux femmes qu’elles sont impures. Cela n’a rien a voir avec le bouddhisme, mais en Thaïlande et dans la plupart des pays bouddhistes, cela a été transmis dans notre société comme un enseignement du Bouddha. Ainsi, les femmes n’ont pas le droit de circuler dans les lieux saints. Le problème vient de leurs menstruations. Comme les hommes ne peuvent différencier celles qui ont leurs menstruations des autres, ils bannissent toutes les femmes des lieux saints. Cela sépare les individus et donne une valeur négative aux femmes. Les femmes élevées dans ce genre de tradition manquent d’esprit critique — elles pensent simplement qu’elles sont nées inférieures et impures. De plus, il est dit que les femmes sont les ennemies de la pureté des moines. Ceci fait bien partie de l’enseignement bouddhiste. Mais la phrase suivante dit que les hommes aussi sont les ennemis de la pureté des femmes. Comme dans mon pays nous n’avons que des moines, ils ne citent que la première phrase et jamais la seconde. Le résultat est que les femmes ont tendance à avoir une image très négative d’elles-mêmes. « Nous sommes celles qui faisons obstacle au développement spirituel des moines. » Cela revient à dire qu’elles ne peuvent avoir elles-mêmes aucun développement spirituel. Ce genre de valeur sociale doit être reconsidéré.
PI. Comment contribuez-vous à changer cette attitude ?
Dr CK. C’est très difficile. A mon niveau, j’organise des retraites. Les femmes qui sont intéressées par la pratique du bouddhisme y assistent et discutent de ces problèmes, en essayant d’éliminer ces idées négatives. Mais certaines de ces idées sont tellement ancrées que même trois ou quatre retraites ne sont pas d’une grande utilité. Les individus cultivés ont tendance à être plus ouverts, mais ils ne sont qu’une minorité.
PI. D’autres points vous semblent-ils importants pour nos lecteurs, concernant votre action, ou concernant les femmes et le bouddhisme ?
Dr CK. Premièrement, il est très important que les femmes réalisent leur propre potentiel, qu’elles soient bouddhistes ou non. Deuxièmement, elles devraient pouvoir être en mesure de générer ce que vous appelez de l’énergie positive beaucoup plus qu’elles ne le font actuellement. L’énergie positive signifie se sentir positive dans son travail, dans sa vie, être heureuse d’exister. Les femmes doivent ressentir positivement leur statut de femmes. Nous devons commencer à engendrer cette énergie. Par exemple lorsque je vous parle, je me sens positive, je n’ai pas peur. Lorsque je ne ressens aucune peur, je peux vous parler ouvertement.
C’est cette énergie positive que les femmes doivent apprendre à générer en elles-mêmes, à travers l’éducation et la pratique. Lorsque je vous parle de pratique, je veux dire pratique bouddhiste si je suis bouddhiste, pratique chrétienne si je suis chrétienne. Nous devons revenir vers l’esprit du Christ plutôt que vers l’Eglise, car l’Eglise est souvent un obstacle. Revenez vers l’esprit du Christ et essayez de comprendre ce que le Christ signifie pour vous. Lorsque vous faites cela, vous vous renforcez et vous devenez une personne à part entière. C’est important, non seulement pour les femmes mais pour les hommes aussi, d’être une personne à part entière. Je pense qu’il y a une énergie émanant de chaque être. Lorsque vous parlez à quelqu’un de positif, vous êtes heureux car vous ressentez cette énergie provenant de cette personne. Lorsque vous parlez à quelqu’un de négatif, vous vous sentez comme une fleur sur laquelle on aurait versé de l’eau trop chaude.
Il est très important de regarder positivement vers le futur. Il est primordial que nous n’abandonnions pas nos frères. Il y a tant à faire dans ce monde, nous devons nous aider mutuellement. Nous devons nous sentir responsables ensemble de l’avenir du monde.
L’action désintéressée
PI. Dans vos conférences, vous parlez également d’actes désintéressés.
Dr CK. Pour accomplir des actes désintéressés, nous devons avant tout avoir foi dans quelque chose. Personnellement j’ai placé ma foi dans le Bouddha. Je crois qu’il était un être illuminé. Mais son illumination ne me suffit pas. Je dois aussi croire que je peux être illuminée. Cette foi est la base de mon engagement. Ma foi devient engagement lorsque je me plonge dans l’action. Si j’avais la foi et que je ne l’exprimais pas, cela ne serait pas bon. La foi doit aller de pair avec l’action. Dans la religion bouddhiste on enseigne le détachement. Un journaliste allemand qui m’a interviewée m’a demandée de quelle façon je me comportais avec mon ego. Durant l’action, il est très important de se contrôler en permanence et de ne pas laisser son ego enfler. Il a tendance à le faire facilement. J’ai répondu au journaliste que je gardais tout le temps sur moi une aiguille pour percer cette bulle.
Souvent, et plus particulièrement pendant la méditation qui précède une conférence, je fais le vœu de ne pas accomplir cela pour ma propre gloire ni pour moi-même. Tout ce que je dis est pour le bien des autres. Si dans le groupe d’une centaine de personnes venu m’entendre, une seule écoute mes paroles et change sa vie, cela me suffit. La conférence n’est pas pour ma propre gloire mais pour le bien des autres.
En même temps, vous êtes impliqué dans l’action d’aider les autres. Cela va de pair. Vous devez cependant surveiller votre ego lorsque vous êtes engagé dans l’action sociale, car sinon cela peut se retourner contre vous. Si quelqu’un vous critique et que vous ne pouvez l’accepter, c’est que votre ego est devenu plus important que vous-même. Méditer aide à se rééquilibrer, à redescendre sur Terre et à percer la bulle. Continuez incessamment à crever la bulle, ne la laissez pas devenir plus importante que vous, afin de pouvoir poursuivre vos actions désintéressées.
PI. Comment votre foi vous a-t-elle menée à l’action ?
Dr CK. Si quelqu’un dit : « Je crois en Jésus-Christ, mais je n’ai jamais vécu en fonction de ses principes », c’est parler en l’air. Dans le bouddhisme, vous prenez refuge dans le Bouddha en tant qu’instructeur, vous prenez refuge dans le dharma, son enseignement, et dans le sangha, ses disciples qui vous conduiront vers le sentier.
Lorsque je déclare que je prends refuge dans le Bouddha, je ne parle pas seulement de l’instructeur. Il est mort il y a 2 500 ans, et il est parti. Il ne peut plus m’aider. Mais je prends refuge car je crois en son enseignement. Je crois qu’il était un être illuminé. Je crois que cette illumination est réelle — cela le fut alors, cela l’est maintenant et c’est une réalité pour moi. Cela devient une conviction lorsque vous l’intégrez en vous-même.
Dans ma vie, j’aspire à l’illumination, mais pas pour moi-même. Je souhaiterais devenir illuminée uniquement parce que cela me permettrait d’aider davantage les autres. Ce genre de conviction doit être très profond pour conduire à l’action.
Thaïlande
Auteur : Monte Leach, journaliste radio indépendant et éditeur de la revue Share International pour les Etats-Unis, il réside à San Francisco.
Thématiques : femmes, spiritualité
Rubrique : Entretien ()
