Partage international no 233 – février 2008
Interview de Dianne Lang par Gill Fry
Née en Afrique du Sud, Dianne Lang a exercé comme psychologue avant de décider en 2000 de donner une nouvelle orientation à sa vie et de se consacrer à l’amélioration des soins et à l’éducation en matière de sida, dans son pays. Dans son dernier livre, Saving Mandela’s Children, (Sauvez les enfants de Mandela), elle raconte son histoire extraordinaire : repartir de zéro pour mettre sur pieds des ateliers et former des soignants dans les quartiers économiquement défavorisés de Middleburg, le sauvetage des enfants abandonnés et la construction d’un foyer pour les accueillir, enfin la confrontation avec les autorités locales pour défendre les droits de ces enfants.
Le Foyer pour enfants Dianne Lang offre aide et abri à des enfants abandonnés dont beaucoup souffrent du sida. Ce centre ne reçoit aucun financement du gouvernement et doit constamment lutter pour sa survie en s’appuyant sur des dons privés provenant essentiellement de Grande-Bretagne. Mais de son côté, après avoir reçu de prestigieuses récompenses pour son travail, Dianne a subi de nombreuses pressions afin de taire la corruption et les manquements du système de protection des enfants. En décembre 2006, suite à des menaces de mort, elle a dû fuir vers le Royaume-Uni. Gill Fry l’a interviewée pour Partage international.
Partage international : Comment s’est passée votre enfance en Afrique du Sud ?
Dianne Lang : Je suis née et j’ai grandi dans une partie de l’Afrique du Sud que l’on appelle le Transkei, où règne un système tribal : j’ai donc un pied dans un monde africain et l’autre dans un monde blanc. J’ai une culture occidentale mais j’ai aussi une profonde compréhension de la culture tribale africaine ; la première langue que j’ai apprise c’est le xhosa et non pas l’anglais. Mes parents étaient des commerçants et je fais partie de la sixième génération née en Afrique. Nous étions les seuls Blancs ; autour, tout le monde était noir.
Le Transkei est autonome depuis 1964. Grâce à cette administration indépendante, nous n’avons pas été touchés par l’apartheid en Afrique du Sud. Dans un système tribal, c’est le chef qui détient l’autorité suprême. Vos parents ne vous punissent pas si vous dépassez les bornes, ils vous envoient chez le chef et vous devez lui expliquer vos mauvais comportements. C’est lui qui décide de votre punition. Je n’ai connu l’apartheid qu’à l’âge adulte, quand je suis arrivée en Afrique du Sud. J’ai été horrifiée par ce système et par cette séparation que je n’avais jamais connue auparavant.
PI. Comment vous êtes-vous impliquée dans cette action ?
DL. Toute ma vie, j’ai toujours cherché à aider les opprimés : je voulais alléger la souffrance des autres et ceci me valait souvent des problèmes. Je ne pouvais pas supporter l’injustice sous toutes ses formes. Quand j’ai vu l’apartheid, j’ai su que c’était injuste. J’ai rejoint des mouvements militants et j’ai commencé à me faire entendre. Je croyais pouvoir influencer les choses. Les enfants étaient battus à l’école s’ils oubliaient leur tenue d’éducation physique, s’ils faisaient des erreurs de calcul ou s’ils ne lisaient pas correctement. J’ai lancé un groupe d’éducation sans peur et finalement les châtiments corporels ont été interdits dans les écoles. Je manifestais devant les établissements scolaires où il n’y avait pas de feux de circulation et j’essayais de sauver des arbres. J’étais toujours occupée dans des actions comme celles-là !
PI. Comment avez-vous vécu la fin de l’apartheid ?
DL. Quand nous avons eu cette nouvelle Afrique du Sud, j’ai été vraiment heureuse parce que nous avions enfin ce que nous voulions. J’étais pleine d’espoir pour cette Afrique du Sud libre et démocratique. Les Sud-Africains se sentaient tous concernés par la rédaction de la Constitution, avant que Nelson Mandela n’ait été élu président. Nous avons travaillé pour faire en sorte que les droits de tout le monde soient pris en compte. J’ai assisté à de nombreuses conférences, lancé des idées et étudié la Déclaration universelle des droits de l’homme. Je crois que notre constitution est la meilleure au monde.
Nous avons examiné la loi sur la garde des enfants et le code de procédure pénale. Des pans entiers de la législation ont été modifiés afin d’aboutir à une situation équitable pour tous les citoyens. La Cour constitutionnelle est devenue la plus haute juridiction du pays et tous les tribunaux ont dû se conformer à l’esprit de la Constitution, et empêcher les emprisonnements arbitraires. Tout le monde, y compris ceux qui avaient été du côté des racistes avant l’arrivée au pouvoir de l’ANC, étaient rempli d’espoir. Lors des élections, lorsque nous avons voté tous ensemble, nous avons vécu la journée la plus pacifique qui soit. Et en juin 1995, lorsque les Springboks ont remporté la coupe de rugby, toute l’Afrique du Sud s’est réjouie car cette victoire incarnait le rassemblement d’une nation qui avait traversé l’enfer absolu. Les gens se sentaient joyeux et optimistes pour ce beau pays et pour les choses que nous allions faire. Nous serions très différents du reste de l’Afrique.
PI. Que s’est-il passé après le nouveau départ de l’Afrique du Sud ?
DL. Lorsque M. Mbeki est devenu président, j’ai réexaminé ce pays et je me suis demandée où il allait. Nous avons un énorme problème de sida ; les gens meurent comme des mouches et le ministère de la Santé ne nous donne aucun médicament. M. Mbeki a déclaré que le virus HIV ne transmettait pas le sida, qu’il est causé par la pauvreté. Le ministre de la Santé affirme que nous pouvons nous guérir nous-mêmes avec du jus de citron, de l’ail et des betteraves, que les médicaments sont pires que la maladie elle-même, et maintenant nos sorciers disent : « Violez un enfant et vous serez guéri du sida. »
Maintenant il n’y a plus d’emplois, et même des Blancs mendient de la nourriture dans la rue. Si vous êtes Blanc, vous ne pouvez pas obtenir un emploi en raison de la « discrimination positive », qui a été mal appliquée.
Aujourd’hui, seuls ceux qui étaient autrefois défavorisés peuvent obtenir un emploi. Avec ce système, ceux qui ne sont pas qualifiés obtiennent des postes importants au sein de l’administration. Il y a une énorme fuite des cerveaux, les Blancs et les Noirs instruits quittent en masse le pays.
PI. Comment en êtes vous venue à vous occuper d’éducation dans le domaine du VIH/sida ?
DL. Au cours d’un vol, en revenant d’Edimbourg, j’ai réalisé que je ne voulais pas rentrer chez moi en Afrique du Sud. Je fus prise de panique, à la pensée que j’avais passé du bon temps en Ecosse et que je ne voulais pas retrouver, en rentrant, ce sentiment familier de mal-être et de culpabilité.
Alors je me suis dit : « Je ne peux rien contre le chômage et la criminalité mais je peux agir dans le domaine du VIH et du sida. Deux semaines après mon retour, j’avais monté avec mon ami un atelier de prise de conscience sur le sida afin de contrecarrer la campagne d’affichage du gouvernement qui affirme : « VIH et SIDA = MORT ». Je pensai au contraire que le VIH et le sida ne sont pas mortels et que l’on peut vivre longtemps avec.
Nous commençâmes les ateliers sur le sida à Port Elizabeth. Mais je me rendis compte qu’un certain nombre d’ONG étaient déjà présentes dans cette ville et que je devais aller là où la pauvreté était la pire, là où personne n’allait et je trouvai un endroit nommé Middelburg, dans la province du Cap Est. J’utilisai mes propres fonds, ne recevant de l’argent de personne.
Mon rêve était de créer dans chaque rue de cet endroit un réseau d’aide à domicile. Après deux ans, une personne qualifiée pour l’aide à domicile était installée dans chaque rue, bien équipée pour assister les gens afin qu’ils ne meurent pas dans la solitude et la peur. J’ai aussi formé un groupe de personnes afin qu’elles fassent passer l’information sur le VIH et le sida par le théâtre, en allant d’une école à l’autre, afin d’éduquer les enfants sur ce sujet. J’ai formé des groupes d’enfants dans les écoles afin qu’ils puissent aider d’autres enfants orphelins touchés par le sida et j’ai formé les formateurs afin qu’ils puissent former d’autres formateurs.
PI. Comment a commencé votre activité d’aide aux enfants abandonnés ?
DL. J’ai acheté une petite maison à Middleburg pour les formateurs et les groupes de soutien, et parce que le sida était encore un mot peu convenable, nous l’avons appelée Maison des Amis de Dianne. Une nuit, alors que j’étais dans la maison, j’entendis frapper à la porte. Je l’ouvris et je vis trois petits enfants.
Dans son livre, Dianne se souvient de cet homme qui se tenait devant sa porte et qui disait : « J’ai trouvé ces trois petits enfants dans un poulailler et je ne peux pas m’en occuper parce que l’un d’entre eux est un bébé et les deux autres sont des filles. Pouvez vous vous en occuper ? » Et avant que je puisse ouvrir la bouche, il était parti… et là se tenaient les trois petits enfants qui me regardaient… J’ouvris la porte un peu plus et leur dit : « Ghana » (entrez). Dans la lumière du couloir, je fus effrayée par ce que je vis. Une des fillettes avait une vilaine plaie sur la jambe et ne connaissait ni son nom, ni son âge. Elle était en haillons, sans chaussures et grelottait de froid. Elle dit qu’elle ne se souvenait pas combien de temps elle était restée dans le poulailler, mais que parfois des gens lui jetaient de la nourriture. L’autre petite fille me dit qu’elle s’appelait Blou (bleu) et que le petit garçon était son frère. Il n’avait pas de nom alors elle l’appelait Boetie (frère).
Les enfants n’avaient pas mangé depuis deux jours et les deux fillettes avaient été violées à maintes reprises. Les trois enfants avaient la gale, des poux, étaient sous-alimentés et très traumatisés. Dianne les nourrit, les lava, les habilla et les mit dans son lit pour la nuit. C’est ainsi que sans que cela soit planifié, le refuge pour les enfants avait vu le jour.
PI. Combien d’enfants y a-t-il maintenant et comment les autres sont-ils venus ?
DL. Nous avons 42 enfants, le plus jeune est un bébé de deux ans et le plus vieux a 17 ans. Beaucoup de ceux que j’accueille sont de petits bébés. Ils ont soit été abandonnés sur le pas de ma porte avec leur cordon ombilical encore attaché, ou bien je les ai trouvés moi-même. Je marche dans les rues en pleine nuit et je regarde sous des boîtes en carton ou je vais dans le dépotoir à l’extérieur de la ville. Les enfants appellent le dépotoir le « restaurant ».
Dans son livre, Dianne décrit sa première visite au « restaurant » :
« Des enfants vivaient dans de vieilles voitures abandonnées, allumaient des feux pour se réchauffer et cherchaient de la nourriture dans les détritus… Il y avait là environ 20 enfants âgés de 3 à 16 ans. Ils vivaient tout seuls, sans adultes pour les accompagner. La plupart sniffaient de la colle. Ils me confièrent que cela les aidait à ne pas sentir le froid et la faim. Tout à coup j’entendis un bébé qui pleurait à l’intérieur d’une des vieilles voitures. » Un garçon plus âgé lui apporta le bébé en pleurs et lui expliqua comment ils avaient trouvé le bébé qui rampait le long de la route de la briqueterie et comment les enfants s’en étaient occupés. Il était recouvert d’une serviette sale et avait une énorme tignasse de cheveux noirs. Dianne le souleva et demanda aux enfants si elle pouvait s’en occuper.
« J’allais là-bas la nuit, je regardais autour de moi et je criais, je me taisais et ensuite j’écoutais. Si j’entendais du bruit, j’allais dans cette direction et je trouvais des bébés. C’est le cas d’Anele qui a quatre ans maintenant. Je l’ai trouvé dans la rue sous un carton avec son cordon ombilical encore attaché. Il était encore recouvert de placenta. J’étais là au milieu de la nuit en train de me demander. Mais comment j’allais faire pour le couper ? »
PI. Combien y a-t-il d’enfants abandonnés en Afrique du Sud ?
DL. Il y a 2,8 millions d’orphelins abandonnés dans les rues.
PI. Parmi les enfants que vous recueillez, y en a-t-il beaucoup qui ont le VIH ?
DL. Les enfants porteurs du VIH ne sont pas nécessairement nés avec ce virus. Ils sont infestés parce qu’ils ont été violés et sodomisés. De telles pratiques sont courantes parce que la communauté croit que le viol d’une vierge apporte la guérison du sida ou parce que la moralité de la société s’est tellement dégradée qu’on viole les enfants de toutes les façons. Puis les enfants s’habituent aux viols et lorsqu’ils prennent de l’âge, ils marchandent : « Je te laisse me violer si tu me donnes un morceau de pain. » En effet, il n’ont rien à manger. Ils échangent des faveurs sexuelles contre de la nourriture. Parfois, lorsque j’accueille des enfants plus âgés, c’est un gros travail pour moi parce qu’ils ont tous ces problèmes sexuels dont je dois m’occuper.
Et les enfants n’ont jamais été scolarisés, ils ont vécu dans la rue. Ils ne savent pas comment se servir d’une brosse à dents ou des toilettes, ils n’ont jamais pris de bain. Ils sont recouverts de gale et de poux. Ils n’ont jamais eu de vêtements de rechange, ils ne savent pas comment s’habiller et se déshabiller. Ils n’ont jamais porté de chaussures. Ils ne savent pas comment se servir d’un couteau et d’une fourchette pour manger : ils mangent avec les mains.
PI. Comment avez-vous assuré, sur le plan financier ?
DL. La situation devint nettement désespérée. J’avais dépensé le peu d’argent que j’avais économisé et ne pouvais pas reprendre mon activité de psychologue parce qu’il y avait tous ces enfants dont il fallait s’occuper. Alors j’ai dû vendre ma maison – c’était soit ma maison, soit les enfants. J’avais eu une vie difficile et n’avais jamais rien possédé avant cette maison dont j’étais si fière, mais je m’en séparai ce qui nous permit de continuer pendant quelques années. Je me bats encore beaucoup pour que cela continue. Lorsque des gens me donnent 10 livres, je pense toujours à combien de pains et de litres de lait je pourrai acheter.
Dans l’annexe de son livre, Dianne publie des documents et des courriers qui montrent comment diverses organisations caritatives ont refusé de soutenir son travail. Parmi ces organisations, on trouve Sauvez les Enfants et le Fonds Nelson Mandela, qui rejettent chaque année sa demande de financement pour des raisons telles que : « Nous ne croyons pas à l’institutionnalisation des enfants » ou « Votre projet ne correspond pas à la vision que nous avons de l’aide aux jeunes et aux enfants. »
PI. Les enfants vont-ils à l’école ?
DL. Oui, ce sont des enfants merveilleux. Ils remportent tous les prix de langues parce qu’ils parlent trois langues : un jour nous parlons anglais, le lendemain l’afrikaans (une langue dérivée du néerlandais), et le troisième jour le xhosa. La petite dernière qui a deux ans sait compter jusqu’à 100 dans ces trois langues. Ce sont des enfants brillants : ils sont beaux, intelligents et surprenants. Ils n’avaient évidemment jamais été à l’école avant de venir chez moi, mais ils sont scolarisés depuis qu’ils sont sous ma responsabilité.
PI. A quoi jouent-ils le week-end ?
DL. Ils s’amusent tout le temps. Ils ont toutes sortes d’activités. Cela va du théâtre, au chant, à la danse, au tricotage, à la couture et à des programmes d’apprentissages. Le samedi, ils fabriquent des bracelets qu’ils vendent pour récolter de l’argent et gagner un peu d’argent de poche. Ils font des balades, des pique-niques, des soirées pyjama, des snacks de minuit, du pop-corn, des soirées cinéma et disco.
PI. Qu’est-ce qui motive votre service en faveur des enfants ?
DL. Le fil conducteur qui me guide est l’amour – aimer c’est agir. Ces enfants ont besoin de se sentir aimés. Ils n’ont pas besoin qu’on le leur dise, ils ont besoin de se sentir aimés et protégés. Je dois surveiller mes paroles. Je dois constamment trouver le courage de penser, de parler et d’agir de façon parfaitement honnête afin d’être cohérente, et c’est ce qui est le plus difficile. Je ne dois jamais quitter des yeux mon objectif qui est de sauver et de protéger les enfants parce que sinon les obstacles seraient insurmontables. Ils le sont toujours, si bien que je me concentre sur le jour où tous les enfants seront libres – libérés de la douleur, des viols, libres d’aller à l’école, d’être aimés, libres de courir joyeusement à travers la campagne, sans crainte des conséquences pour moi-même, parce que la seule chose durable dans cette vie, c’est la vérité et l’amour.
PI. Pourquoi êtes-vous partie pour venir en Angleterre ?
DL. La décision n’a pas été vraiment difficile à prendre. J’avais douze heures pour partir. J’avais été prévenue que si je ne partais pas, je serais morte le lendemain. J’avais reçu ces menaces pendant deux ans et j’étais accompagnée d’un garde du corps car on avait attenté plusieurs fois à ma vie.
PI. Il semble extraordinaire que vous ayez été persécutée à cause du travail que vous faisiez.
DL. Oui. Les autorités sud-africaines ont claironné toutes sortes d’accusations contre moi : détournement de fonds du gouvernement ; trafic de drogue ; blanchiment d’argent ; crime organisé. Toutes sortes d’accusations. Ils m’ont littéralement terrorisé et ont essayé plusieurs fois de me tuer. C’était affreux.
PI. Il est incroyable que quelqu’un qui en fait autant pour aider des enfants qui n’ont rien et qui seraient morts dans une décharge, soit ainsi persécuté. Est-ce parce que vous dénonciez la corruption et les viols d’enfants ?
DL. Oui. Le seul moyen que les gens ont de se protéger et de préserver leur emploi est de discréditer celui qui dénonce les abus.
PI. Vous devez parfois vous sentir seule. Etes-vous en relation avec des initiatives similaires ailleurs dans le monde ?
DL. Je connais une femme qui fait le même genre de travail au Brésil, mais à plus petite échelle. Un certain nombre d’autres femmes faisaient la même chose que moi en Afrique du Sud, mais elles ont cessé à cause des menaces et des persécutions. Je me suis contentée de continuer sans me laisser intimider. Mais je peux comprendre pourquoi elles ont arrêté : elles ont des enfants et un mari.
PI. Comment tenez-vous le coup ? Est-ce la foi qui vous permet de continuer ?
DL. Oui. C’est le mahatma Gandhi qui m’inspire. Il a dit : « Il faut toujours dire la vérité. » Tous les grands livres traitant de spiritualité recommandent constamment de dire la vérité. C’est une autre chose difficile à faire : dans l’ensemble, les gens n’ont pas le courage de dire la vérité.
L’une des choses les plus difficiles pour les gens est d’avoir le courage de se montrer tels qu’ils sont véritablement et de dire la vérité. Ils trouvent toujours difficile de dire la vérité parce qu’ils ne veulent pas blesser les gens, ni se sentir gênés, alors ils disent ce qu’ils croient que les autres souhaitent entendre, ils craignent les conséquences, ou ils ne veulent pas se sentir concernés. Ils préfèrent fermer les yeux.
PI. Pourquoi pensez-vous être différente ?
DL. Il y a des années, j’ai volontairement pris la décision de toujours dire la vérité, de m’efforcer de ne blesser personne en disant la vérité, mais de toujours dire la vérité. Si je dis que je vais faire quelque chose, je le fais, et rien ne m’en empêchera. Si j’ai pris une décision, je m’y tiens quoi qu’il arrive. Tout cela est en rapport avec la vérité.
PI. Vous avez vécu la période de l’apartheid, mais rien ne vous avait préparé au traitement que vous avez subi ces dernières années.
DL. Ce qui est effrayant, c’est que pendant l’époque de l’apartheid, le monde était à vos côtés et condamnait l’apartheid. Aujourd’hui, le monde ferme les yeux, croyant que tout baigne dans une démocratie sans nuages. Des éditeurs (qui ont lu mon livre) n’arrivaient pas à y croire.
Personne ne sait que nos enseignants et nos fonctionnaires étaient en grève en 2007 ; que le parti de l’opposition ne peut pas s’exprimer pendant plus de huit secondes ; que des enfants en Afrique du Sud ne mangent que tous les quatre jours ; que les droits humains sont de plus en plus bafoués ; que nous avons des coupures d’électricité (la maison de mes enfants a quotidiennement jusqu’à quatre coupures de courant, chacune pouvant durer jusqu’à trois heures) parce que nous fournissons de l’électricité au Zimbabwe. Et ceci n’est que la pointe émergée de l’iceberg. Mais ce que les médias montrent, c’est Nelson Mandela inaugurant une immense statue à Trafalgar Square à Londres.
PI. Qu’espérez-vous ?
DL. Rien ne changera tant que la population britannique et américaine n’exercera pas des pressions sur les médias pour qu’ils disent la vérité sur l’Afrique du Sud. Lorsqu’ils diront la vérité au lieu d’endormir le public avec des reportages montrant que tout est rose dans ce pays, le public commencera à pousser les gouvernements britannique et américain à se pencher sur le problème des droits humains en Afrique.
Je souhaite la liberté pour les enfants d’Afrique parce que c’est eux qui sortiront l’Afrique des ténèbres de la corruption et des viols et qui la conduiront vers la lumière de l’amour et de la vérité.
PI. Depuis votre exil en Angleterre, vous occupez-vous toujours de l’hébergement des enfants ?
DL. Oui. Je dispose d’une très bonne équipe de gestion à la Maison des enfants. Je les forme afin qu’ils prennent ma suite pour le cas où, pour une raison quelconque, je ne pourrais pas continuer. Je suis chaque jour en contact avec eux par téléphone et par email. Je sais toujours exactement ce qu’il se passe avec tous les enfants. Nous nous parlons régulièrement. Cette année les enfants ont écrit au Père Noël et la plupart d’entre eux lui ont demandé de me renvoyer à la maison, même si ce n’est que pour un seul jour. Ces lettres m’ont brisé le cœur.
PI. Vous pourriez à présent choisir d’avoir une vie plus facile. Qu’est-ce qui vous fait courir ?
DL. On m’a souvent demandé pourquoi je faisais ce que je fais. J’ai toujours répondu : « Pourquoi pas ? » Et si je ne le fais pas, qui le fera ? J’aime les enfants. Je les aimerai toujours. Et si je ne leur donnais pas un toit, qui le ferait ?
Pour plus d’informations : www.diannelang.com
Dianne Lang, Saving Mandela’s Children, Authorhouse, UK, 2007.
