Partage international no 437 – février 2025
par Cher Gilmore
Jimmy Carter, le président américain ayant eu la vie la plus longue, est décédé le 29 décembre 2024 à l’âge de 100 ans. Son décès nous invite à retracer sa vie et son œuvre exceptionnelle.
Jimmy Carter est né en 1924, dans une famille qui, bien que riche pour la région, n’avait ni électricité, ni eau courante, ni équipement mécanisé à la ferme. J. Carter excellait dans des domaines allant de l’agronomie, de l’ingénierie nucléaire et de la technologie du sonar, à la peinture, à la menuiserie et à l’écriture de poésie. Il était également un astronome passionné, ce qui l’a peut-être incité à inclure dans son premier budget des fonds pour le programme qui a produit le télescope spatial Hubble. Il s’échappait souvent sur le toit de la Maison Blanche pour contempler les étoiles – une fois accompagné de l’astrophysicien Carl Sagan. Mais au-delà de ses compétences, on se souvient surtout de lui pour sa fibre morale, ses valeurs humanitaires et son intégrité. Ces qualités se sont exprimées dans ses choix politiques lors de sa présidence, ainsi que dans le choix de ses activités par la suite.
Président, il a négocié un accord de paix improbable entre le président égyptien Anouar el-Sadate et le premier ministre israélien Menahem Begin, accord qui est toujours en vigueur, et il a normalisé les relations de son pays avec la Chine. Il a également soutenu les traités qui ont cédé le canal de Panama aux Panaméens, empêchant un conflit de type vietnamien en Amérique centrale. Son choix a toujours été de négocier la paix plutôt que de recourir à la guerre. Fait significatif, il fut le premier président depuis Thomas Jefferson à ne voir se produire le déclenchement d’aucune guerre.
J. Carter a également été le premier président américain à comprendre la gravité de la crise climatique et à essayer d’agir pour y remédier. Il est bien connu pour avoir installé des panneaux solaires sur le toit de la Maison Blanche (immédiatement retirés par R. Reagan, le président suivant), mais au-delà de cela, il a créé le ministère de l’Energie et signé plus d’une douzaine de textes législatifs environnementaux majeurs. Ces textes visaient à minimiser les impacts environnementaux de l’extraction du charbon, à fournir des incitations pour l’énergie propre, à promouvoir les sources alternatives, les économies d’énergie et la dépollution des sites contaminés.
Lindsay Chervinsky, directrice de la bibliothèque présidentielle George Washington, soutient que J. Carter était très en avance sur son temps. « Ses contemporains se sont peut-être moqués de lui, a-t-elle déclaré, mais aujourd’hui, nous nous souvenons de J. Carter comme d’un président qui a posé les bases de la politique environnementale du XXIe siècle. »
Ses réalisations présidentielles ont été remarquables, mais son travail en tant qu’ancien président n’a pas d’égal. Il a joué un rôle central dans la promotion de l’ONG Habitat pour l’humanité, qui fournit des logements aux nécessiteux. Il a fondé le Centre Carter d’Atlanta avec sa femme Rosalynn et a parcouru le monde pendant des décennies pour promouvoir la démocratie, la paix et les droits de l’homme. Le Centre Carter est reconnu pour avoir presque éradiqué la maladie du ver de Guinée et pour des efforts similaires dans la lutte contre le trachome, la cécité des rivières et la filariose lymphatique. Pour J. Carter, chaque vie avait de la valeur et chaque vie méritait d’être sauvée.
Son livre visant à promouvoir la paix au Moyen-Orient, Palestine : la paix, pas l’apartheid, fut impopulaire et a scandalisé les juifs américains. Son appel à une patrie palestinienne a rencontré une résistance qui se poursuit aujourd’hui. Il n’a cependant jamais renoncé à caractériser la situation en Israël et en Palestine comme étant un apartheid. « L’apartheid, c’est quand deux personnes différentes vivent sur la même terre, et qu’elles sont séparées de force, et que l’une domine ou persécute l’autre. C’est ce qui se passe en Palestine : le mot est donc très, très précis. C’est une pratique largement utilisée, et quotidienne, en Israël. »
Lorsque le Centre Carter a appelé à un cessez-le-feu quelques jours après l’attaque du Hamas en octobre 2023, il a déclaré : « Nous n’apprendrons pas à vivre ensemble en paix en tuant les enfants des autres. » Une fois de plus, J. Carter était en avance sur son temps. En novembre 2024, le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a été inculpé de crimes de guerre par la Cour pénale internationale, aux côtés de son ancien ministre de la Défense et du chef militaire du Hamas, Mohammed Deif.
Lorsqu’il a reçu le prix Nobel de la paix en 2002 pour « des décennies d’efforts inlassables » en faveur des droits de l’homme et du rétablissement de la paix, une phrase de son discours de lauréat a souligné sa vision du monde : « Les défis mondiaux doivent être relevés en mettant l’accent sur la paix, en harmonie avec les autres, avec des alliances solides et un consensus international. » Lorsqu’on lui a demandé quel était le plus grand défi auquel le monde était confronté, il a répondu : « J’ai décidé que le problème le plus grave et le plus universel était le fossé croissant entre les personnes les plus riches et les plus pauvres de la planète. […] Dans le monde industrialisé, il y a une terrible absence de compréhension ou d’intérêt pour ceux qui endurent une vie de désespoir. Nous n’avons pas encore pris l’engagement de partager avec les autres une part appréciable de notre excès de richesse. »
Il a écrit ailleurs : « Le lien de notre humanité commune est plus fort que les divisions issues de nos peurs et de nos préjugés. Dieu nous donne la capacité de choisir. Nous pouvons choisir d’atténuer la souffrance. Nous pouvons choisir d’œuvrer ensemble pour la paix. Nous pouvons faire ces changements – et nous devons le faire. »
[Sources : The Guardian ; The New York Times]
Un lycéen échange avec Jimmy Carter
Monsieur le Président,
Je prépare un exposé scolaire sur la guerre froide. Nous nous demandons si la guerre froide était vraiment une guerre froide, et nous voudrions donc obtenir autant d’informations que possible. Comme vous avez exercé le pouvoir aux Etats-Unis à l’époque de la guerre froide, j’aimerais vous poser quelques questions à ce sujet.
Réponse manuscrite de Jimmy Carter à Berend van de Bunt (voir traduction ci-dessous).
Question : Comment était-ce d’être président des Etats-Unis à cette époque ? Comment était-ce de diriger les Etats-Unis, de gérer l’économie et la situation avec l’Union soviétique ?
Jimmy Carter : C’était difficile mais agréable.
Q. Comment vous êtes-vous occupé de la guerre froide ? Et quelles ont été les conséquences de votre action ?
JC. J’ai préservé la paix et promu les droits humains.
Q. Quelle a été la réaction de la population à votre égard pendant cette période ? Etait-elle d’accord avec votre politique à l’égard de l’Union soviétique ?
JC. Certains pensaient que j’étais faible, mais la plupart m’approuvaient.
Q. Aviez-vous de bonnes relations avec le dirigeant de l’Union soviétique ?
JC. Oui.
Q. Combien de temps avez-vous passé en Union soviétique pendant votre présidence ?
JC. Je ne suis pas allé en Union soviétique. J’ai rencontré le président Brejnev en Europe de l’Ouest.
Q. Pensez-vous que la guerre froide était en quelque sorte la troisième guerre mondiale ?
JC. Oui, mais sans violence.
Q. Pensez-vous que le traité SALT (Accord de limitation des armes stratégiques) était un bon moyen de résoudre le problème des armes nucléaires entre les Etats-Unis et l’Union soviétique ?
JC. Oui.
Q. Comment avez-vous perçu la paix entre Israël et l’Egypte ?
JC. J’étais très heureux et plein de gratitude.
Q. Pourquoi avez-vous autorisé la CIA à fournir de l’aide et de l’équipement à une ville d’Afghanistan ?
JC. Pas à une ville, mais à ceux qui s’opposaient à l’invasion soviétique.
Q. Pourquoi avez-vous coupé l’aide militaire et économique américaine à l’Argentine et au Brésil ?
JC. Pour faire pression sur ces nations afin qu’elles ne développent pas l’arme nucléaire.
J’espère que vous aurez le temps de répondre à ces questions. Je vous en remercie d’avance.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le président, l’expression de mes salutations distinguées,
Berend van de Bunt
Auteur : Cher Gilmore, collaboratrice de Share International basée à Los Angeles (Californie).
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