Partage international no 363 – novembre 2018
Interview de Jeremy Lent par Felicity Eliot
Jeremy Lent est un auteur dont les écrits explorent les schémas de pensée qui ont conduit notre civilisation à la crise qui menace aujourd’hui sa survie. Il est le fondateur du Liology Institute, organisation à but non lucratif qui développe une vision du monde qui pourrait permettre à l’humanité de s’épanouir de manière durable. Il a écrit deux livres The Patterning Instinct et Requiem of the Human Soul. Felicity Eliot s’est entretenue avec lui en septembre de cette année.
Partage international : Nos lecteurs vous connaissent déjà après l’article que vous avez écrit dans le numéro de mai, sous le titre Elaborer une nouvelle vision du monde. Vous dites que l’humanité doit changer de direction ; que nous avons peut-être besoin de modifier notre vision de la vie et notre façon de nous définir.
Jeremy Lent : Oui, avec une nuance : je ne pense pas que l’humanité doive changer, mais que nous devons nous reconnecter aux valeurs fondamentales qui font de nous des êtres humains, valeurs que l’évolution de notre civilisation nous a fait oublier.
PI. C’est plus qu’une nuance. Elle est importante et je la retiens. Pouvez-vous développer ?
JL. Notre civilisation repose sur le contraste entre séparation et connexion. Il faut examiner ces notions. Nous avons évolué à partir d’une séparation originelle qui a fait de nous des êtres humains, conscients de leur identité séparée et de leur capacité à formuler des concepts, à développer une culture, une langue, et fabriquer des outils pour commencer à dominer la nature.
Jeremy a poursuivi en décrivant d’autres moments importants de séparation, tels que ceux apparus avec le développement de l’agriculture, qui ont amené les gens à se séparer les uns des autres et de la nature. Mais un changement majeur est survenu dans la Grèce antique : la montée de la pensée dualiste.
JL. Ce fut une étape unique et différente de toutes les autres : la naissance de la pensée dualiste qui considérait la réalité comme divisée : d’un côté un univers éternel, parfait mais dans une autre dimension et, d’autre part, le monde matériel éphémère et transitoire dans lequel nous vivons, où l’on ne peut faire confiance à rien ni personne. Puis avec des penseurs comme Platon est née la notion que les humains aussi sont divisés ; d’un côté l’âme et de l’autre le corps. L’âme immortelle nous relie à la divinité et fait de nous des êtres essentiellement parfaits ; le corps lui, est faible et impur. Quand il meurt, il libère l’âme et lui permet de retourner dans l’éternité. Ce concept implique que nous devrions nous éloigner du corps et perfectionner notre âme.
PI. C’est donc le problème de la séparation qui a un effet polarisant sur tous les aspects de la vie ?
JL. Exactement. Et une fois que vous acceptez cette notion de séparation entre le corps et l’âme, logiquement, vous avez perdu la perception de la divinité du monde matériel. C’est ce qui a conduit à la cosmologie dualiste du christianisme qui voyait le monde comme une sorte d’étape mécanique du drame divin : l’âme cherchant le salut éternel, tandis que le corps nous met face à toutes sortes de tentations. Par la suite, avec la révolution scientifique, Descartes et la pensée cartésienne ont porté la séparation et le dualisme à un niveau encore supérieur.
PI. Ce qui n’a pas été forcément négatif…
JL. C’est vrai. On ne peut pas dire que la révolution scientifique a été mauvaise ; elle nous a permis de faire d’énormes progrès et d’acquérir des connaissances étonnantes.
PI. Mais est-il possible que certains aspects de notre vie aient été surestimés ?
JL. Oui, effectivement. La science a aggravé le déséquilibre entre notre sentiment de puissance et notre vision purement mécanique du monde naturel.
PI. … Que nous pouvons dominer et maîtriser…
JL. Oui. Le monde est une machine que nous étudions afin d’en comprendre les détails les plus infimes, et nous le conquérons.
PI. A partir de là, il nous a été facile d’étendre cette notion à autrui, à d’autres pays et d’autres cultures.
JL. Oui, ça nous a conduits à la conquête du reste du monde. La civilisation européenne a considéré que, tout comme elle était distincte des animaux, elle était distincte d’autres cultures considérées alors comme « primitives »…
PI. … Et inférieures…
JL. … Et ayant besoin d’être éclairées et élevées jusqu’à notre niveau scientifique. Tout ceci nous a conduits à un monde où les six hommes les plus riches du monde possèdent autant que la moitié la plus pauvre de la population mondiale. Et, ajoutez à cela les sévices infligés à l’environnement ; le désastre imminent dû à la dégradation du climat, mais aussi tant d’autres voies sans issue provoquant la déforestation, la destruction de la vie marine, l’épuisement de l’eau potable à un rythme beaucoup trop rapide, et la dégradation des sols. Où que l’on regarde, on voit la destruction des ressources de la terre, qui nous conduit à ce qui pourrait être l’effondrement de notre civilisation, ou une scission dramatique entre une élite riche et le quasi-anéantissement du reste de l’humanité.
PI. En réalité, nous pouvons déjà voir les conséquences de cette scission dans la surexploitation extrême des ressources de la planète, la richesse et la pauvreté extrêmes ; il est clair qu’il faut changer quelque chose.
JL. Pour la plupart d’entre nous, l’idée de l’effondrement de notre civilisation serait un désastre absolu. Même parmi ceux qui la critiquent, personne ne veut vraiment assister à sa disparition.
La plupart d’entre nous, excepté nos élites, aurions le sentiment qu’il y a quelque chose de fondamentalement immoral dans une situation où la plupart de l’humanité souffrirait tandis que quelques riches se retireraient dans une sorte de techno-utopie qui pourrait les ?
JL. Sur la base de nos valeurs humaines fondamentales, la fraternité, notre relation équilibrée avec la nature, je crois que nous serons capables de créer un cadre pour ce que j’appellerai une « civilisation écologique ». Un type de civilisation différent construit sur le sentiment de notre lien avec la nature et qui nous permette de nous réaliser pleinement en harmonie avec Gaia. C’est la direction que nous devons prendre.
PI. Beaucoup de gens considèrent comme acquis que nous faisons partie d’un système totalement interconnecté, que toutes les formes de vie sur notre planète, y compris la planète elle-même, sont interdépendantes et vivantes. Qu’est-ce qui déclenche ce changement de conscience ? Sommes-nous en train de nous rendre compte de quelle façon tragique nous avons exploité la nature ?
JL. Je vois trois facteurs sous-jacents à cette nouvelle prise de conscience. D’abord le simple fait que notre système global ne fonctionne pas ; il est en panne. Les nouvelles générations le voient bien. Il y a des gens qui sont catastrophés par la destruction de la beauté naturelle avec laquelle ils ont grandi.
Ensuite, il y a la manière dont notre système économique mondial inique engendre la souffrance. Et ça peut conduire à une séparation encore plus grande en termes de montée du racisme et des communautarismes. Les gens sont mécontents et peuvent soit glisser vers des opinions extrêmes, soit affirmer que nous avons besoin de créer un nouveau paradigme.
Il y a aussi le fait que cette génération est la première qui ait réellement accès de manière approfondie à toutes les traditions spirituelles : les traditions des peuples indigènes, les traditions bouddhistes, taoïstes et védiques, etc. Les enseignements de certaines de ces traditions ont parfois été romancés et transformés en une sorte d’orientalisme, mais toute personne recherchant des modes de pensée alternatifs a facilement accès à ces enseignements et peut en voir les points communs. Cet accès facile à la sagesse millénaire de l’humanité toute entière me semble contribuer de façon importante à la naissance d’une nouvelle conscience.
Le troisième facteur est selon moi la pensée scientifique moderne. Les grands progrès de la science ont été réalisés en grande partie grâce à la pensée réductionniste, qui consiste à essayer de comprendre le monde naturel en le réduisant à ses plus infimes parties indivisibles pour voir comment il fonctionne. Cette façon de procéder a bien sûr permis des avancées phénoménales, mais ne voir dans l’univers qu’un ensemble de parties séparées qui se cognent au hasard les unes contre les autres a aussi ses inconvénients.
En envisageant les choses de cette manière, on perd de vue l’autre aspect de la compréhension scientifique, qu’est l’approche systémique, holistique, qui explore les interactions. Malheureusement, cette conception est parfois qualifiée de croyance, que l’on oppose à la science.
PI. Quel est votre point de vue sur le débat entre la science et la religion ?
JL. Personnellement, je ne vois pas d’opposition. Je considère la science comme une méthodologie pour observer et comprendre le monde. Elle est l’un des grands progrès de l’humanité. Mais la science peut aussi conceptualiser des systèmes complexes, biologiques, sociaux, technologiques afin d’étudier la manière dont les choses sont interconnectées. Ce faisant, nous trouvons une manière très différente de nous relier au monde par rapport à la méthode réductionniste. Nous voyons que la façon dont les choses sont connectées ne peut jamais être parfaitement prédite. Et dans ce scénario, on découvre que l’observateur n’est plus seulement observateur mais acteur de la réalité, une partie intégrante du système observé.
PI. Vous parlez du concept quantique selon lequel le scientifique ou l’observateur influence la réalité observée, je pense ?
JL. C’est ça. Nous sommes des acteurs du système dont nous faisons partie. Comme les choses ne peuvent pas être prédites complètement, cela crée un sentiment d’humilité, et nous devons accepter que nos actions aient une influence plus profonde que ce à quoi on pourrait s’attendre. Cela conduit à une manière très différente de voir l’espèce humaine en faisant soi-même partie de ce grand réseau interconnecté. Lorsque vous mettez ensemble ces différents éléments – l’insatisfaction liée à la dégradation de nos systèmes actuels, la reconnaissance des sagesses anciennes de toutes traditions, et les conclusions de la pensée systémique moderne – vous constatez qu’elles se recoupent et se complètent.
A mon sens, l’une des choses les plus excitantes est la possibilité d’intégrer la compréhension scientifique moderne aux enseignements des sagesses anciennes afin de créer une vision du monde véritablement durable, fondée sur le lien.
A ce stade, j’ai mentionné à quel point j’avais apprécié un court métrage de fiction situé en 2050, réalisé par Jeremy pour son site web et intitulé La grande transformation, ou comment nous avons évité (de justesse) une catastrophe climatique1. Le film est drôle et aussi profond car il met en évidence les divers facteurs qui ont conduit à nos crises actuelles. On a brièvement parlé du film et je me suis interrogé sur un système de réseau qui y est présenté, là encore, étroitement lié à la connectivité et à sa pertinence pour l’avenir. Jeremy a développé le sujet en parlant d’interdépendance et d’ « inter-être », un mot inventé par Thich Nhat Hanh [moine bouddhiste vietnamien, enseignant, auteur, poète et activiste pour la paix].
JL. Cela donne ce que j’appelle « le réseau de sens » : les choses sont liées non seulement en termes de compréhension mutuelle ou de façons dont l’humanité peut travailler ensemble pour apporter des changements, mais le sens lui-même naît en fonction de notre connectivité. Pour moi, c’est absolument fondamental. L’une des idées que j’ai acquises au cours de mes recherches pour mon livre est que le sens que nous créons à partir de notre existence est ce qui conduit au système de valeurs qui amène les cultures à façonner l’histoire.
Jeremy a développé sa compréhension de la connectivité en donnant du sens aux personnes, aux objets et aux lieux. Plus il y a de connectivité, plus il y a de sens.
JL. Si nous tirons du sens de notre interconnexion globale, alors ce que nous choisirons de faire sera basé sur ce sens. Nous pouvons également considérer nos perceptions spirituelles comme la source du lien plus profond que nous avons avec nous-mêmes et avec l’univers.
Lorsqu’une personne a le sentiment que la vie n’a pas de sens, elle ne ressent pas non plus de connexion avec autrui ou avec l’environnement. La connectivité est la source à partir de laquelle nous pouvons donner du sens à la vie. Elle peut également guider les décisions que nous prenons et les valeurs qui guident notre vie, les choix que nous faisons chaque jour, les groupes ou organisations auxquels nous appartenons, les changements que nous essayons de promouvoir dans le monde.
La seconde partie de cet entretien sera publiée dans le numéro de décembre de Partage international.
1. www.youtube.com/watch?v=H0VsHVizM6Y
Auteur : Felicity Eliot, rédactrice en chef de Share International, basée à Amsterdam (Pays-Bas).
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Rubrique : Entretien ()
