A la recherche de sens et de lien (2e partie)

Partage international no 364décembre 2018

Interview de Jeremy Lent par Felicity Eliot

Dans la première partie de cette interview, Jeremy Lent, auteur et fondateur de l’ONG Liology Institute, a montré comment notre perception de la séparation marque notre civilisation et comment l’humanité se définit dans sa relation à la nature (voir Partage international, novembre 2018). Voici la suite de cette conversation avec Felicity Eliot, où il partage sa vision d’un avenir basé sur de nouvelles valeurs.

Partage international : Beaucoup de gens sont à la recherche de sens. Le monde semble être parvenu à un moment crucial de son existence et il semble que nous soyons amenés à prendre de grandes décisions collectives. Lesquelles selon vous ?
Jeremy Lent : Nous allons devoir nous imprégner de notre connectivité à travers les générations. D’un côté nos valeurs découlent des processus de pensée et de l’héritage culturel des générations précédentes, et nous devons être conscients du monde que nous laisserons aux générations futures. J’invite les gens à développer le sens de la « conscience culturelle », le fait de reconnaître les points de notre culture qui nous aident à donner un sens au monde.
Certains sont familiers avec la notion de pleine conscience : observer les idées qui nous traversent l’esprit, mais sans les juger et sans nous identifier à elles. Nous pouvons ainsi développer un sens plus large de notre propre identité et trouver un chemin vers la sagesse.

J. Lent a ensuite évoqué le consumérisme, de tout ce que nous achetons et possédons, tous ces biens qui peuvent conditionner notre vie si nous ne sommes pas vigilants et n’avons pas développé la conscience culturelle. En prenant conscience de l’impact des médias sur notre pensée, nous devenons capables de remettre en question les messages qu’ils nous envoient.

JL. Nous pouvons développer une autre vision du monde afin de participer plus efficacement au progrès de notre civilisation. Le système économique actuel nous mène au chaos et à la destruction ; il s’est développé avec la montée en puissance des sociétés transnationales qui ont été créées uniquement pour maximiser les profits des actionnaires. Ce système épuise la terre et vide nos esprits pour nous transformer en zombies consommateurs, en automates programmés pour acheter par les messages que la société nous envoie depuis notre plus tendre enfance.

PI. Oui, il est impossible de ne pas être bombardé par toute la publicité, les panneaux d’affichage omniprésents. C’est la marque de notre culture populaire moderne axée sur la consommation.
JL. Exactement. Sans parler d’Internet, avec de la pub qui apparaît constamment sur les écrans ; des petites fenêtres qui nous indiquent le nombre de « j’aime » reçu par tel ou tel site, telle ou telle information, etc. Et toutes ces choses contribuent à nous transformer en créatures dociles dont toute l’énergie – notre énergie de vie – est tournée vers la consommation pour rendre encore plus riches les propriétaires milliardaires de quelques gigantesques sociétés. Ce système nous ronge de l’intérieur et détruit la planète.

PI. Un autre gros problème est la vitesse à laquelle cela se produit.
JL. Oui, à un rythme qui conduira à la destruction de notre civilisation si nous ne faisons rien. Mais lorsque nous prenons conscience d’un problème, une nouvelle énergie de vie naît en nous pour trouver les moyens de se mobiliser contre cette destruction.

PI. Je suis frappé par les visages des gens qui passent leur temps libre à faire des emplettes, passant d’un magasin à l’autre, comme des zombies ; voilà ce que nous avons accepté de devenir. Car nous sommes complices et consentants, bien sûr, dans une large mesure. L’un des effets les plus insidieux de la marchandisation du monde est la notion répandue, publicité après publicité, selon laquelle nous devrions posséder tel ou tel produit « car nous le valons bien » ! Comme si la valeur d’une personne se mesurait à l’aune de la possession de certains produits. En même temps, il semble que l’humanité soit en train de vouloir changer, se détournant de concepts liés à la quantité (« combien ça coûte ? », « combien puis-je en avoir ? »), pour leur préférer des critères plus raffinés liés à la qualité.
JL. C’est la raison pour laquelle je propose une alternative à la société axée sur la croissance de la consommation. Beaucoup parlent de décroissance et, même si ces mouvements vont dans la bonne direction, je ne sais pas dans quelle mesure ils réussiront. Ma préférence est de parler de croissance de la qualité de nos vies plutôt que de quantité. Dans ce monde prospère, beaucoup d’entre nous possédons beaucoup plus que ce dont nous avons besoin, mais en termes de qualité, nous sommes encore bien pauvres.
En reconnaissant ce fait et en réduisant la quantité de choses que nous possédons, nous pouvons mettre davantage de qualité dans nos vies. Changer notre perception de tous les objets qui nous entourent et le sens que nous leur donnons conduit à faire des choix très différents, tant dans notre relation aux choses qu’aux êtres humains.

PI. En parlant de relations… Nous avons parlé du sens croissant de l’interconnexion. Sommes-nous en train d’évoluer, peut-être beaucoup plus rapidement qu’on pourrait le penser à l’heure actuelle, vers de nouveaux modes de relations sociales, en développant la notion de groupe ?
J. Lent développe alors l’idée de la nécessité de transformer notre vie, à trois niveaux : d’abord en se reconnectant à nous-mêmes, pour identifier nos valeurs fondamentales ; ensuite en nous connectant à notre communauté, et enfin en nous connectant à la planète. En prenant le temps d’être soi‑même – sans se laisser distraire par les smartphones, les médias sociaux, etc. Participer à la vie des groupes auxquels nous appartenons – la famille, les amis, les voisins, le village ou le quartier –, participer à toutes les activités communautaires qui contribuent au bien-être et à la résilience des communautés. Il nous faut aussi être actifs et impliqués à l’échelle mondiale.

JL. On voit en permanence des informations sur les grandes forces en jeu à l’échelle mondiale, qui vont dans le sens de la destruction. Nous ne pouvons rester assis à regarder ça. Il est essentiel de reconnaître que ce sont les décisions que nous prenons en tant qu’individus, en tant que membres d’organisations ou de communautés, qui déterminent l’avenir de l’humanité. Il nous faut développer le sens politique global de notre interdépendance. Si nous parvenons à porter notre attention sur chacune de ces trois dimensions, nous pourrons transformer l’avenir de l’humanité.

PI. Nous parlons de la nécessité de changer, de prendre conscience maintenant de nos choix afin de pouvoir transformer le monde. Nous reste-t-il assez de temps et sommes-nous assez nombreux pour effectuer ces changements ?
JL. C’est une question importante. Combien de personnes faudra-t-il ? Vers la fin de mon livre, The Patterning Instinct, je fais référence à une étude très intéressante réalisée par Erica Chenoweth1. Elle a analysé les mouvements du siècle dernier qui ont conduit à la transformation sociale et au transfert du pouvoir d’une minorité vers l’ensemble de la société. Deux facteurs clés ont émergé : premièrement, les mouvements les plus réussis étaient les moins violents. Deuxièmement, et c’est très important, ils ont découvert que, lorsque plus de 3,5 % de la population s’engageait vraiment dans un mouvement, celui-ci semblait passer à un niveau de puissance supérieure capable de contrecarrer tout pouvoir qui tentait de le retenir.

PI. Un point de bascule avec si peu de gens ?
JL. Effectivement, trois et demi pour cent, ça semble un nombre relativement faible. J’estime que nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir pour parvenir à un véritable engagement. Si on regarde les Etats-Unis, par exemple, qui comptent environ 350 millions d’habitants, 3,5 % représenteraient un peu plus de 10 millions d’habitants. Il y a quelques années à peine, avant le sommet de la COP21 à Paris, une manifestation massive à New York a rassemblé environ 400 000 personnes pendant la conférence de l’Onu. Cette marche a eu un immense impact. Les Nations unies et Christiana Figueres (qui dirigeait les efforts pour parvenir à un accord sur le climat) ont déclaré : « En voyant défiler toutes ces personnes, nous avons su que nous étions soutenus et que notre travail allait porter ses fruits. ». Dix millions, c’est 25 fois plus. Alors imaginez 10 millions de personnes qui manifestent, réclamant pacifiquement une véritable transformation de ce pays, et rapportez ce chiffre au reste du monde. On est face à un phénomène d’une toute autre dimension, mais je pense que c’est ce qui est nécessaire si nous voulons vraiment le changement.

PI. L’étude d’Erica Chenoweth dont vous venez de parler est extrêmement inspirante. C’est le pouvoir du peuple qui se mobilise dans tous les domaines de la société et à tous les niveaux. Les gens peuvent parfois être sceptiques quant à l’effet à long terme des mouvements de masse ou se sentir conditionnés par leur propre manque de pouvoir individuel, de sorte qu’ils ne voient pas l’impact que peut avoir un effort collectif concerté. Vous entendez souvent dire : « Je ne suis qu’un individu ; que puis-je faire face à la puissance des pouvoirs en place ? » Mais à en juger par l’étude que vous avez mentionnée, la réalité est bien plus dynamique et positive que nous ne le réalisons.
JL. Oui, c’est le pouvoir du peuple. Curieusement, après avoir pris connaissance de cette étude, vous pourriez commencer à désespérer en pensant « nous ne serons jamais 10 millions », mais cela m’amène à une autre forme d’analyse de ce changement. Un excellent modèle dont je parle dans mon livre ; ce qu’on appelle « la théorie du changement du cycle adaptatif », qui consiste à comprendre comment le changement se produit dans des systèmes complexes.

J. Lent explique ici les différentes phases d’un système : une phase de croissance ou de réorganisation ; une seconde phase d’exploitation et de croissance rapide ; puis une phase de consolidation ou de conservation ; et enfin la dernière phase de « relâchement » dans laquelle tout se fragilise et pendant laquelle peut se déclencher un effondrement ou un changement abrupt – comme un krach boursier ou un incendie dévastant une forêt. La phase de relâchement détruit ce qui avait été construit auparavant pour laisser place à la phase de régénération. Ce qui n’aurait jamais été possible auparavant le devient. Cela peut être soit positif, soit négatif. Par exemple, dans les années 1930 en Europe, après l’effondrement de l’économie après la Première Guerre mondiale, des personnes comme Hitler et Mussolini ont été en mesure de prendre le pouvoir. Mais ça peut aussi conduire à une période positive au cours de laquelle de nouvelles idées se développent et se répandent rapidement.

JL. Je crois que nous vivons actuellement les toutes dernières étapes de la phase de relâchement de notre civilisation moderne. C’est comme une course contre la montre. Si l’ensemble de l’économie s’effondrait, nous ne pourrions plus la reconstruire. Nous perdrions les structures développées au cours des millénaires. Ce serait une catastrophe. Serions-nous capables de changer notre système cognitif, la manière dont nous donnons un sens au monde, assez rapidement pour réorienter notre système économique mondial avant que tout ne s’effondre ? C’est une question fondamentale pour notre époque. Cette transition de fond peut-elle avoir lieu assez rapidement au niveau de nos valeurs culturelles pour changer le cours de notre immense « navire Terre » ?

PI. On parle beaucoup de l’effondrement du capitalisme, du rejet des valeurs et des systèmes néolibéraux. Vous avez évoqué les années 1930. C’est très intéressant parce que, tout comme dans ces années-là, nous assistons à la montée du fascisme que ce soit au niveau politique ou en tant que fascisme économique axé sur les consommateurs. Quelle est votre opinion à ce sujet ?
JL. Je pense que nous sommes exactement à ce point. C’est le moment du grand détricotage. Les insatisfaits se tournent vers l’extrême droite, le fascisme ou optent pour un avenir véritablement régénérateur. C’est pourquoi il nous incombe, à nous qui luttons pour la vie, pour l’épanouissement de l’homme et de la nature, de présenter ces idées de la manière la plus réaliste possible, afin d’émouvoir le plus de gens possible et les inspirer à s’engager dans la lutte pour l’avenir. Il est capital de présenter une vision de ce à quoi une civilisation peut ressembler. C’est pourquoi j’ai tourné cette vidéo intitulée Une vision du monde en 2050 (La grande transformation, ou comment nous avons (de justesse) évité une catastrophe climatique).
Je suis de plus en plus enthousiasmé par ce que l’on appelle une « civilisation écologique » – une civilisation fondée sur un ensemble de principes différents de ceux sur lesquels elle repose actuellement. Notre civilisation actuelle est basée sur l’exploitation des ressources et la croissance exponentielle, comme un cancer qui se propage et détruit toute vie, l’humanité et la nature, pour créer de la richesse pour les actionnaires. Une civilisation écologique au contraire reposerait sur les principes de la vie et de l’interconnexion, de l’intégration et de la résilience. L’épanouissement durable des êtres humains dans leur relation entre eux et avec le monde naturel serait à la base de l’organisation de nos institutions, de la manière dont nous échangeons, du développement de notre technologie, de notre alimentation. Tous les aspects de notre vie seraient basés sur un ensemble de principes et de structures fondamentalement différents. Ce qui est excitant, c’est que les germes de tous ces processus de pensée existent déjà. Il n’y a rien à inventer. Partout dans le monde, des gens brillants se rassemblent et vivent déjà dans ce futur qui émerge. Ils font déjà ce dont nous avons besoin pour créer cette future civilisation écologique. Nous n’avons qu’à découvrir toutes ces merveilleuses idées, les nouvelles technologies, nouveaux modes de vie, et les implanter partout. Je ne sais plus qui a dit cette phrase géniale : « L’avenir est déjà là, il n’est simplement pas encore bien distribué. »

Communiqué de Jeremy Lent

Depuis notre conversation (voir notre numéro de novembre 2018), le monde a poursuivi sa dramatique transformation. Voici quelques-uns des faits que je considère comme les plus significatifs :

Un rapport du WWF a établi que l’humanité a éliminé 60 % des mammifères, oiseaux, poissons et reptiles dans le monde par rapport à 1970.

 Il ne reste, selon le Giec, que douze ans pour éviter un point de basculement climatique qui conduirait à d’irréversibles boucles de réactions amplifiantes.

Jair Bolsonaro a été élu président du Brésil en jurant de se retirer de l’Accord de Paris et de doubler la dévastation de l’Amazonie pour l’exploitation minière et la monoculture.

 Les démocrates ont reconquis la Chambre des représentants aux Etats-Unis. La jeune élue progressiste Alexandria Ocasio-Cortes propose un New Deal vert et radical pour le programme du parti démocrate, pour les élections présidentielles de 2020, qui pourrait faire des Etats-Unis un leader visionnaire en ce qui concerne le climat.

 Extinction Rebellion, mouvement vert activiste nouvellement formé, a adopté l’action directe et la désobéissance civile en fermant cinq ponts à Londres.

Il n’a jamais été aussi vrai que l’avenir est ce que l’on crée collectivement. Des périodes de turbulences toujours plus grandes entraîneront inévitablement des transitions profondes dans nos systèmes culturels, politiques et économiques. Comme je l’ai écrit dans un récent article : « Au fur et à mesure que le système actuel commencera à s’effondrer dans les années à venir, un nombre croissant de personnes dans le monde se rendront compte qu’une alternative fondamentalement différente s’impose. Qu’ils se tournent vers des mouvements fondés sur les préjugés et la peur ou qu’ils s’associent à une vision d’un avenir meilleur pour l’humanité dépend, dans une large mesure, des idées dont ils disposent. »

Chaque lecteur de cette revue a un rôle à jouer dans la décision collective de l’humanité de laisser un héritage de prospérité ou de mort aux générations futures. Les enjeux n’ont jamais été aussi élevés.

 

PI. J’apprécie beaucoup la manière dont vous parlez d’une nouvelle Organisation des Nations unies forte ainsi que de la nécessité absolue de mettre en œuvre et de respecter des lois pour protéger notre planète. Je crois qu’il nous faut poser de nouvelles fondations, une Déclaration des droits de la vie, une constitution pour la vie humaine.
JL. Exactement ! L’une des grandes réalisations de l’humanité est la Déclaration des droits de l’homme, élaborée après les ravages de la Seconde Guerre mondiale. C’est la base de notre système de valeurs en tant que communauté mondiale. Nous avons maintenant besoin de quelque chose de similaire concernant les droits de la nature.

PI. Et aussi reconnaître le droit d’être un être humain à part entière ; vous savez, comme si nous ne n’étions que la moitié de nous-mêmes, tronqués, à moitié vides.
JL. Exactement.

PI. Grâce aux nombreux auteurs et penseurs qui sont tournés vers l’avenir, nous sommes conscients de l’impact du matérialisme et du consumérisme. Avec des priorités basées sur la consommation, nous ne sommes que la moitié de nous-mêmes. Pas étonnant que les gens disent qu’ils ressentent un vide. J’aimerais voir l’élaboration d’une nouvelle constitution des Nations unies garantissant la réalité et les droits de tout être humain, reconnaissant la personne dans son ensemble, y compris dans sa dimension spirituelle. Ce serait quelque chose à travailler collectivement, pour définir ce qu’est véritablement l’être humain, en reconnaissant tous les autres systèmes dont nous faisons partie, avec leurs propres droits.
JL. Je suis d’accord. C’est une idée merveilleuse. Et pour aller un peu plus loin, devenir un être humain à part entière, comme vous le décrivez, c’est reconnaître que notre identité même ne se termine pas avec notre propre organisme, avec notre individualité. Il ne s’agit pas d’une sorte d’époque post-hippie qui consiste à « se réaliser », à faire quelque chose pour soi-même aux dépens des autres d’une manière libertaire. Le véritable épanouissement, c’est réaliser sa connexion avec la communauté et la nature au sein desquelles nous vivons, c’est voir que nous faisons partie d’un immense système ; c’est faire l’expérience de notre identité au sens le plus large.

www.jeremylent.com
1. ericachenoweth.com
The Patterning Instinct — A Cultural History of Humanity’s Search for Meaning ; Why Civil Resistance Works : The Strategic Logic of Nonviolent Conflict (Columbia Studies in Terrorism and Irregular Warfare) par Erica Chenoweth and Maria Stephan.

Auteur : Felicity Eliot, rédactrice en chef de Share International, basée à Amsterdam (Pays-Bas).
Thématiques : éducation
Rubrique : Entretien ()