Partage international no 394 – juin 2021
par Cher Gilmore
Beaucoup connaissent le nom de Vandana Shiva, mais un nouveau documentaire passionnant, intimiste et magnifiquement filmé, Les semences de Vandana Shiva1, brosse un portrait plus général de sa vie. Il met en lumière l’ampleur de l’impact de V. Shiva sur l’Inde en particulier, mais aussi sur l’Afrique, l’Amérique latine, ainsi que sa vision globale en matière de politique environnementale, d’agriculture et d’alimentation.
Dès son enfance dans les collines de l’Himalaya, alors qu’elle accompagnait son père dans ses tournées de garde-forestier, Vandana Shiva prit viscéralement conscience de l’interdépendance de toute vie. Il lui apprit à connaître toutes les plantes et tous les animaux qui forment un réseau de vie interdépendant, et cette connaissance inspira ses activités ultérieures en tant que farouche protectrice des personnes et de la nature.
Albert Einstein, qui associait l’intuition au meilleur de la science, inspira également la jeune femme, qui entreprit des études pour devenir physicienne nucléaire. Cependant, sa sœur Mira, médecin, en lui rappelant Hiroshima et Nagasaki et les effets dévastateurs des radiations sur la santé des Japonais, lui fit prendre conscience des limites de la science et de la technologie pour résoudre les grands problèmes.

Vandana Shiva en compagnie des membres du mouvement Diverses Women for Diversity (DWD)
Elle abandonna l’idée de devenir physicienne nucléaire, réalisant qu’« une science qui vous apprend uniquement à modifier la nature sans comprendre les conséquences de cette modification sur le monde en général, n’est pas une science complète ». Mais elle découvrit peu après la théorie quantique et obtint un doctorat dans ce domaine à l’université de Western Ontario, au Canada.
Ces femmes analphabètes étaient les premières « écolos » opposées à la déforestation. En 1981, le gouvernement interdit l’exploitation forestière en haute altitude, après que des études indépendantes de V. Shiva aient montré que le coût des inondations causées par l’exploitation forestière était supérieur à la valeur des arbres abattus.
Chaque expérience d’éco-activisme la conduisit à la suivante. Lors des « guerres de l’eau » de 1982, l’approvisionnement en eau de la vallée de Doon était coupé en raison de l’exploitation à ciel ouvert du calcaire : les déchets miniers polluaient les cours d’eau et les travailleurs étaient exploités et tués.
V. Shiva réalisa de nouvelles études et présenta à la Cour suprême de l’Inde sa conclusion selon laquelle il valait mieux laisser le calcaire en place que de l’extraire, si l’on incluait dans l’équation la réparation des dommages causés aux sources d’eau. Son travail a sauvé la vallée. Elle conclut de ces deux expériences que c’était en travaillant de manière indépendante qu’elle pouvait faire le plus de bien et elle inaugura sa modeste Fondation de recherche pour la science, la technologie et l’écologie dans l’étable reconstruite de ses parents. Elle était convaincue du fait que « lorsque l’argent est votre maître, votre conscience n’est plus votre guide ».
En 1984, elle s’attaqua aux fausses promesses de la « Révolution verte » qui introduisait l’agriculture chimique en Inde. Elle découvrit qu’au lieu de permettre une alimentation plus abondante et de meilleure qualité, « la Révolution verte » avait en réalité entraîné la mort des sols, des rivières et la désertification, et privé de leurs terres 25 % des petits agriculteurs. L’agriculture durable devint alors sa nouvelle préoccupation, et une conférence sur la biotechnologie la sensibilisa à la menace des OGM (organismes génétiquement modifiés).
V. Shiva réalisa que les OGM n’étaient pas conçus pour nourrir le monde, mais qu’ils constituaient le seul moyen pour les entreprises de breveter les semences, ce qui leur permettrait de devenir propriétaire de la vie sur Terre. C’est pourquoi cette industrie faisait pression pour qu’un traité international ouvre les portes des pays aux OGM. L’agriculture industrielle, comprit-elle, a besoin de machines et de monoculture, et doit donc se débarrasser du petit agriculteur. Elle plaça donc les OGM dans sa ligne de mire, et la conservation des semences devint sa passion.
Elle parcourut le pays pour donner des conférences aux agriculteurs sur le partage et la conservation des semences et, avec l’aide de la plus grande organisation agricole, elle organisa de grands rassemblements anti-OGM réunissant entre 200 000 et 500 000 petits agriculteurs, entre 1992 et 1994. En 1994, elle créa une ferme de formation et de recherche, achetant petit à petit des terres pour collecter et cultiver des semences destinées à une banque de semences. Sur une terre qui était auparavant en monoculture de canne à sucre, son équipe parvint à cultiver 260 variétés de riz adaptées au climat local !
En 1999, après les manifestations contre Monsanto à Seattle, dans l’État de Washington, qui interrompirent la conférence de l’Organisation mondiale du commerce, V. Shiva mena en Inde la lutte contre l’OGM Bt2 du coton de Monsanto, qui avait entraîné 284 000 suicides d’agriculteurs.
Les agriculteurs avaient été encouragés à échanger leurs propres semences contre les semences de « meilleure qualité » de Monsanto, qui étaient plus chères (de 8 000 %) et ne donnaient qu’une seule récolte (donc pas de conservation des semences). Cependant, non seulement ces semences n’ont pas réussi à éliminer le charançon du cotonnier comme promis, mais le coton Bt nécessitait davantage de pesticides pour tuer ceux qui sont devenus des super-charançons. L’augmentation du nombre de parasites a entraîné une augmentation des pulvérisations, des dépenses, des dettes et, finalement, des suicides. Les armes de choix de V. Shiva contre l’agriculture industrielle sont l’éducation et la conservation des semences.
Aujourd’hui, il existe 127 banques de semences en Inde, alimentées par un réseau d’agriculteurs et de conservateurs de semences qui reçoivent une formation en agriculture biologique. Et lorsque V. Shiva entendit parler d’une grande campagne d’introduction des OGM en Afrique, elle se rendit sur place pour soutenir les agriculteurs africains et les mettre en garde contre l’expérience de l’Inde. Aujourd’hui, la mondialisation menace les agriculteurs d’Amérique latine, et elle continue de se rendre là où elle en voit le besoin.
Récemment, V. Shiva s’est davantage tournée vers la régénération des sols, car, souligne-telle, les formes d’agriculture non durables sont responsables de 40 % des émissions de gaz à effet de serre à l’origine du changement climatique. Il est possible de cultiver des aliments de manière écologiquement durable et juste, mais un changement de paradigme est nécessaire. Si nous comprenons notre interconnexion sur la Terre, dit-elle, « nous pouvons tous trouver une place pour « être le changement » dans le réseau alimentaire écologique. » Elle nous recommande d’entretenir une quête constante du « Et après ? » et elle est un exemple vivant de cette philosophie.
Pour plus d’informations : vandanashivamovie.com
1. The Seeds of Vandana Shiva, film documentaire.
Inde
Auteur : Cher Gilmore, collaboratrice de Share International basée à Los Angeles (Californie).
Thématiques : environnement
Rubrique : De nos correspondants ()
