Partage international no 455 – juillet 2026
par Karuta Yamamoto1
Dès le début, ce projet a été le fruit d’une collaboration entre des équipes d’élèves japonais et coréens. Bien que nous vivions dans des pays différents, nous étions animés par une même préoccupation : comment les jeunes peuvent-ils réduire le gaspillage tout en soutenant les familles confrontées à l’insécurité alimentaire ?
Notre parcours a commencé par un phénomène que nous pouvions clairement observer au sein de nos communautés.
Au Japon, l’insécurité alimentaire se cache souvent derrière une dignité discrète. Selon une récente enquête menée par Save the Children Japan (Sauver les enfants – Japon), plus de 90 % des ménages à faibles revenus avec enfants ont déclaré avoir du mal à se procurer suffisamment de nourriture, de nombreuses familles étant contraintes de réduire leurs dépenses, même pour les denrées de base comme le riz, en raison de la hausse des prix.
Les foyers monoparentaux, la plupart avec une mère à leur tête, sont confrontés à des difficultés alimentaires particulièrement importantes et sont souvent contraintes de prendre des décisions douloureuses concernant l’utilisation de leur budget limité. Pour certaines familles, cela signifie devoir choisir entre des moments de célébration et l’alimentation quotidienne. Un gâteau de Noël à 3 000 yens peut apporter de la joie dans un foyer, mais pour un autre, cette même somme doit suffire à acheter 5 kg de riz, de quoi nourrir une famille pendant plusieurs jours.
Parallèlement, au Japon, d’énormes quantités de nourriture encore comestibles sont gaspillées. Les statistiques officielles montrent que des millions de tonnes de denrées alimentaires sont jetées chaque année, dont une grande partie reste pourtant consommable. Les produits saisonniers, tels que les gâteaux de Noël, qui ne peuvent plus être vendus après le 25 décembre, sont souvent jetés. Ce contraste, le gaspillage d’un côté et la faim de l’autre, reflète le défi mondial auquel s’attaque l’ODD (objectif de développement durable) n° 12 : Consommation et production responsables.
En tant que lycéens du Japon et de Corée, nous nous sommes demandé : « Quel rôle pouvons-nous jouer pour combler ce fossé ? »
Nous savions que la sensibilisation à elle seule ne suffirait pas à changer suffisamment les habitudes. Alors, au lieu d’instiller un sentiment de culpabilité face au gaspillage alimentaire, nous avons décidé de passer ensemble à l’action.
Nous avons commencé à l’échelle locale, mais avec un objectif commun.
Au Japon, les élèves du lycée Dalton de Tokyo ont remarqué que les mandarines – l’un des fruits les plus courants du pays – sont souvent jetées intactes, y compris avec leurs écorces et leurs pépins. En Corée, les élèves ont identifié un autre problème : plus de 150 000 tonnes de marc de café usagé sont jetées chaque année, contribuant ainsi aux émanations nauséabondes des décharges et aux émissions de gaz à effet de serre.
Des matériaux différents mais un objectif identique.
Plutôt que de considérer les déchets comme la fin de vie d’un produit, nous les avons perçus comme un point de départ.

(photo : Karuta Yamamoto)
Des recherches montrent que les écorces d’agrumes contiennent des huiles essentielles pouvant être utilisées dans la fabrication de savons et de produits d’entretien. Des études menées en Corée démontrent également que le marc de café usagé peut être transformé en biomatériaux durables adaptés à la création de produits écologiques et à l’impression 3D. Le papier ensemencé, fabriqué à partir de papier recyclé dans lequel sont incorporées des graines, est un autre exemple de la manière dont les déchets peuvent être transformés en quelque chose de régénérateur.
Inspirées par ces idées, nos équipes d’élèves ont mis la théorie en pratique :
- Des élèves japonais ont fabriqué des savons faits main à partir d’écorces d’agrumes jetées.
- Des élèves coréens ont mis au point des vases à clipser imprimés en 3D intégrant du marc de café recyclé, encourageant ainsi les gens à réutiliser les bouteilles et les gobelets vides au lieu de les jeter.
- Ils ont également conçu du papier ensemencé à partir de matériaux recyclés, permettant ainsi aux déchets de se transformer littéralement en fleurs et en herbes aromatiques.

(photo : Karuta Yamamoto)
Ces produits n’ont pas été vendus comme des biens caritatifs mais comme des exemples de consommation responsable, démontrant ainsi que les déchets peuvent trouver une seconde vie grâce à notre créativité. Grâce à cette initiative, nous avons directement contribué à l’ODD n° 12 : Consommation et production responsables, qui recommande de réduire les déchets par le recyclage et la réutilisation, ainsi qu’à l’ODD n° 13 : Action pour le climat, en diminuant les émissions grâce à la revalorisation.
Parallèlement, les fonds collectés avaient un objectif bien précis.
Les bénéfices ont servi à venir en aide aux familles en situation d’insécurité alimentaire. Au Japon, nous avons fait un don aux familles monoparentales dont les enfants sont hospitalisés, par l’intermédiaire de l’association Keep Mama Smiling (voir la photo principale de l’article d’opinion).

(photo : Karuta Yamamoto)
Nous avons également fourni des ingrédients de base à la banque alimentaire de Karuizawa. En associant l’action environnementale à l’aide aux familles dans le besoin, notre projet a également contribué à l’ODD n° 2 : Éradiquer la faim.
Grâce à cette expérience, nous avons appris que prendre soin de la planète et prendre soin de nos semblables ne sont pas des objectifs séparés. La réduction des déchets et la lutte contre la faim se sont retrouvées réunis au sein d’une initiative menée par des jeunes, transformant ainsi la responsabilité environnementale en solidarité communautaire.
Mais notre collaboration ne s’est pas limitée au Japon et à la Corée.
Grâce à un partenariat avec la Fondation One Smile (une organisation qui transforme les sourires numériques en dons), nous avons relié nos initiatives locales à un défi mondial. Au cours d’ateliers, nous avons appris que les dons destinés à financer des repas scolaires au Lesotho avaient cessé l’année précédente. Or sans repas réguliers, de nombreux élèves avaient du mal à se concentrer en classe.
Ensemble, nos équipes japonaises et coréennes ont récolté plus de 300 000 yens.

(photo : avec l’aimable autorisation du lycée Rasetimela)
En collaboration avec des partenaires locaux au Lesotho, nous avons organisé une initiative communautaire d’aide alimentaire au lycée Rasetimela, qui accueille 863 élèves. Les programmes de restauration scolaire jouent un rôle essentiel au Lesotho, et les récentes perturbations ont rendu de nombreux élèves plus vulnérables à la faim.
Quatre-vingt-onze des élèves les plus vulnérables ont été sélectionnés selon des critères objectifs, notamment ceux bénéficiant de programmes d’aide sociale et ceux qui dépendaient auparavant de l’aide internationale. Chaque famille sélectionnée a reçu des denrées de base telles que du riz et de la farine de maïs pour préparer un aliment local appelé « pap ». La distribution a été organisée à proximité de l’école afin de garantir la sécurité et de permettre aux parents de récupérer facilement les provisions.
Cette initiative transfrontalière mettant en relation lycéens, ONG, responsables locaux et communautés, reflète l’esprit de l’ODD n° 17 : Partenariats pour la réalisation des objectifs.
Bien que nous vivions dans des pays, des climats et des cultures différents, cette expérience a profondément modifié notre conception de la coopération mondiale. Les élèves du Lesotho n’étaient pas de simples bénéficiaires lointains. Nous sommes devenus des amis dans un monde partagé.

(photo : avec l’aimable autorisation du lycée Rasetimela)
En tant que jeunes, nous pensons souvent que notre impact est limité parce que nous ne disposons pas de ressources importantes. Ce projet a remis en question cette croyance. Nous avons appris que nous pouvons faire bouger les lignes en proposant des solutions, en sensibilisant les gens et en travaillant ensemble.
Nous avons même tenté de mesurer ce que nous avons appelé un « indice de bonheur » en comptant les sourires des élèves qui ont reçu de l’aide. Ces sourires nous ont rappelé que le développement durable n’est pas seulement une question environnementale ou économique : c’est avant tout une question humaine.
Notre expérience montre que les jeunes ne sont pas seulement les leaders de demain. Nous apportons une contribution active dès aujourd’hui. Lorsque créativité et collaboration s’unissent, le gaspillage peut devenir une opportunité, et l’action locale peut se transformer en solidarité mondiale.
Transformer le gaspillage en espoir n’est pas une idée abstraite. C’est un choix, et les jeunes le font déjà.
1. Karuta Yamamoto est la responsable de l’équipe japonaise du projet « Transformer le gaspillage en espoir »
Thématiques : Société
Rubrique : Divers


