Le retour des valeurs des cultures autochtones

Partage international no 454juin 2026

par Elisa Graf

compte-rendu d’un épisode de podcast

FREE (Forum pour une réelle émancipation économique) est un groupe pour lequel : « L’économie n’est pas seulement une théorie c’est notre loyer, nos emplois, notre quartier, notre histoire et notre avenir. L’économie n’est pas un objet lointain que seuls quelques-uns peuvent modéliser dans l’abstrait, l’économie, c’est nous : des personnes bien réelles, nos relations et nos luttes. »

Représentant une communauté de voisins, d’organisateurs et de penseurs qui travaillent ensemble, « pour découvrir et comprendre les systèmes économiques et sociaux qui façonnent nos vies et pour en construire de nouveaux, fondés sur la solidarité et non sur le contrôle », le groupe vise à ouvrir un dialogue avec le public, à démocratiser l’économie et à apprendre aux gens à reprendre leur destin en main face à cette question profondément politique. Le site web de FREE explique : «  Nous étudions comment les problèmes locaux reflètent et influencent les systèmes mondiaux. Nous imaginons comment ils pourraient fonctionner différemment. Et nous menons ce travail en public, pour et avec les personnes les plus touchées. »

Un épisode récent du podcast de FREE sur YouTube, intitulé « Les erreurs de la gauche américaine : le diagnostic d’un aîné autochtone », présente un entretien mené par l’économiste et universitaire Clara Mattei avec Roberto Mendoza, cinéaste autochtone, militant et organisateur de longue date. Ils abordent, entre autres sujets connexes, le contraste entre les valeurs du capitalisme et celles des cultures autochtones, telles que celles des tribus amérindiennes. L’entretien offre des perspectives importantes sur des paradigmes tels que le communalisme, qui organise l’économie autour du travail coopératif, de la richesse partagée et de la gestion collective des ressources locales.

Mendoza, né en 1943, est membre de la tribu Muscogee et fut profondément impliqué dans le mouvement de libération autochtone, en particulier dans les années 1960 et 1970.

Roberto Mendoza et Clara Mattei

La conversation s’ouvre sur ce que R. Mendoza considère comme les principales faiblesses des mouvements de gauche radicale des années 1960 et 70, avec leur aspect patriarcal qui se traduisait par un sexisme flagrant, mais qui était alors considéré comme normal ou socialement acceptable. Il explique ensuite que c’est John Mohawk, une figure de proue de la pensée autochtone, qui l’a amené à réfléchir plus profondément aux valeurs des peuples autochtones.

Citant l’article de Martin Luther King sur le Vietnam : « En tant que nation, nous devons opérer une révolution radicale des valeurs », R. Mendoza explique que cet appel l’a interpellé : «  Quelles sont ces valeurs ? Il n’a pas eu l’occasion de le préciser clairement. J’ai donc pris l’initiative de déterminer plus en détail quelles étaient nos valeurs, et quelles étaient les valeurs capitalistes. » Il a ensuite rédigé un article présentant ces deux paradigmes et leurs contrastes marqués, dont voici un résumé :

VALEURS AUTOCHTONES : Générosité, partage, refus de l’accumulation.

VALEURS CAPITALISTES: Cupidité, accumulation des profits.

VALEURS AUTOCHTONES : Coopération, travailler ensemble.

VALEURS CAPITALISTES : Compétition, les loups se mangent entre eux.

VALEURS AUTOCHTONES : Communauté, nous sommes tous reliés, cela inclut les plantes et les animaux.

VALEURS CAPITALISTES : Individualisme, moi d’abord, débrouille-toi tout seul.

VALEURS AUTOCHTONES : Réciprocité ; si l’on prend, il faut rendre en retour d’une manière ou d’une autre, non seulement les biens matériels, mais aussi l’énergie.

VALEURS  CAPITALISTES : Exploitation des personnes, de la terre et des êtres vivants ; prendre plus que ce dont on a besoin.

VALEURS AUTOCHTONES : Égalité entre les sexes, les femmes sont respectées et honorées, la filiation se transmet par la mère, les femmes peuvent occuper des postes de direction et sont respectées. Les biens communs appartiennent à tous ; la terre, l’eau, le sol ; rien de tout cela ne peut être acheté ou vendu (c’est essentiel).

VALEURS  CAPITALISTES : Patriarcat, les femmes sont subordonnées aux hommes ; les religions ont des prêtres masculins, les hommes peuvent contrôler et utiliser les femmes et les filles. Propriété privée ; les propriétaires peuvent délimiter, puis exploiter et extraire pour leur profit personnel.

C. Mattei souligne qu’en examinant ces valeurs, on se rend compte à quel point la société est conditionnée à se comporter d’une manière que reflète nos institutions économiques, par exemple : « Le bien commun face à la propriété privée, et donc l’idée d’exploiter la propriété privée plutôt que de prendre soin du bien commun. Les valeurs autochtones : une spiritualité centrée sur la Terre, selon laquelle tous les êtres vivants sont sacrés et doivent être chéris et protégés. D’autre part, les valeurs capitalistes – le matérialisme, la Terre considérée comme un bien immobilier, les êtres humains comme des marchandises, tout peut être acheté ou vendu dans les Amériques. »

Elle relève également l’incompatibilité intrinsèque de ces deux approches et remarque que les valeurs autochtones privilégient la souveraineté alimentaire, les potagers biologiques locaux et les petites exploitations agricoles, tandis que les valeurs capitalistes privilégient l’élevage industriel à grande échelle, ainsi que l’utilisation de pesticides, d’herbicides et d’antibiotiques.

« Et, ce qui est très important », explique-t-elle, « les valeurs autochtones reposent sur une démocratie directe horizontale, régie par le consensus, et sur un équilibre entre les dirigeants masculins et féminins. » Évoquant le capitalisme, elle montre que : « D’un autre côté, nous avons la hiérarchie, une gouvernance autoritaire descendante, la démocratie représentative qui est, encore une fois, un voile destiné à masquer le fonctionnement non démocratique de notre économie. L’État détient le monopole du pouvoir, avec des dirigeants majoritairement masculins. »

R. Mendoza ajoute : « Oui, je vois ça comme les fondations d’une maison. Tout repose sur ces valeurs – consciemment ou inconsciemment. Et si je les ai mises en avant pour le mouvement, c’est parce que j’ai réalisé que nous avions tous, moi y compris, été élevés dans le respect des valeurs capitalistes. Nous adhérons inconsciemment à ces valeurs. Nous commençons à nous en détacher, bien sûr, lorsque nous nous engageons dans le mouvement. Mais pas complètement. Et parfois, dans les années 1960 et 70, les valeurs capitalistes continuaient d’influencer la façon dont les hommes travaillaient, notamment la manière dont ils traitaient les femmes. Et la façon dont ils pouvaient haïr les personnes homosexuelles. Ainsi, la source de tous les sentiments négatifs que sont le racisme, le sexisme et le patriarcat réside dans les valeurs du système capitaliste. » 

L’entretien se poursuit et explore des alternatives telles que le communalisme. A ce propos, R. Mendoza cite les Zapatistes du sud du Mexique et les Kurdes du Rojava (nord de la Syrie) comme des exemples de réussite contemporains. Ces deux groupes ont rejeté le modèle traditionnel et hiérarchique de construction d’un «  État-nation » au profit d’une autonomie horizontale, d’une démocratie directe et (en particulier au Rojava) d’un engagement militant en faveur de la libération des femmes.

R. Mendoza explique qu’au fond, ce sont les relations, et non le matérialisme, que les cultures autochtones considèrent comme la source du bonheur : «De bonnes relations, non seulement avec sa famille, ses amis et ses frères et sœurs autochtones, mais avec tout le monde ; et je suis allé encore plus loin en affirmant qu’il m’était apparu clairement que nous devions entretenir de bonnes relations avec la Terre et avec tous les êtres vivants.

Nos chefs et nos penseurs avaient ces valeurs, celle de voir au-delà de leur tribu ou de leur famille, et de considérer le monde dans son ensemble. Black Elk [1863-1950, visionnaire spirituel] a mis en avant l’idée que nous, les peuples autochtones, faisons partie d’un cercle de personnes à travers le monde. Et nous formons tous un seul peuple qui doit se rassembler, s’entraider et agir selon ces valeurs autochtones.»

 

Auteur : Elisa Graf, collaboratrice de Share International. Elle vit à Steyerberg (Allemagne).
Sources : https://www.youtube.com/watch?v=lisua-os6Mk ; FREE
Thématiques : Société
Rubrique : Divers ()