Conférences Reith de la BBC en 2025 : « La Révolution morale » 

Partage international no 449février 2026

par Phyllis Creme

« À maintes reprises, de petits groupes de citoyens engagés ont fait pencher la balance de l’histoire vers la justice. Et quel que soit le résultat, il y a de la beauté dans l’effort, dans chaque acte de courage, dans chaque étincelle de vérité, dans chaque vie riche et épanouie. Nous ne pouvons pas construire des monuments en pierre qui dureront éternellement, mais nous pouvons construire des monuments intemporels. » (Rutger Bregman)

L’écrivain néerlandais Rutger Bregman né en 1988 et vivant aux États-Unis est l’un des fondateurs de The School for Moral Ambition (l’Ecole de l’ambition morale). Il a plaidé avec force en faveur d’un revenu de base universel, parmi d’autres réformes sociales. Il a écrit son premier livre, Utopia for Realists (Utopies réaliste, éd. Seuil), à l’âge de 25 ans, en 2014. Fils de pasteur, il est idéaliste, sans appartenir à aucune religion, et a le sentiment profond d’avoir une mission morale qui consiste à contribuer au bien dans le monde.

Il a été choisi cette année pour donner les quatre conférences Reith de la BBC, un événement annuel organisé en l’honneur du fondateur de la BBC (Lord John Reith). Ces entretiens sont toujours intéressants et empreints de gravité. La partie questions-réponses avec le public en direct occupe une grande partie du temps. La série de R. Bregman s’intitulait « La révolution morale ». Ces quatre conférences ont été données depuis le Royaume-Uni et l’université de Stanford aux États-Unis, et R. Bregman avait promis que ses thèmes seraient « la misère », « la rédemption » et « la reconnaissance ou la gratitude ».

Sa première conférence était donc une critique cinglante des grandes entreprises, du matérialisme et du cynisme de la société actuelle. La BBC a censuré sa déclaration sur Donald Trump, qu’il qualifiait de « président le plus ouvertement corrompu de l’histoire américaine ».

Dans ses conférences, R. Bregman a posé la question suivante : « Pouvons-nous remettre la bonté au goût du jour ? » Son message essentiel repose sur le constat qu’il suffit d’un petit groupe de personnes pour que la bonté se propage, presque comme un virus. Les initiateurs d’un mouvement moral sont peut-être agaçants par leur ferveur et leur détermination, mais ils ont le pouvoir de faire évoluer les mentalités. À titre d’exemple, il a raconté l’histoire du mouvement abolitionniste en Grande-Bretagne, mené par William Wilberforce à la tête d’un petit groupe, qui a contribué à faire du Royaume-Uni le premier pays à abolir l’abomination de l’esclavage. R. Bregman a également raconté l’histoire de Thomas Clarkson, un autre abolitionniste moins connu de la fin du XVIIIe siècle, qu’il décrit comme une « locomotive morale ».

Un autre héros pour P. Bregman est Lord Bertrand Russell (1872-1970), érudit britannique qui s’est illustré dans les années 1950 et 1960 pour son engagement dans le mouvement antinucléaire (et qui a été arrêté pour avoir pris part à une manifestation dans un contexte qui rappelle les arrestations actuelles de personnes participant aux manifestations d’Action Palestine). R. Bregman a cité une interview de B. Russell en 1959, dans laquelle ce dernier était invité à dire quelles recommandations il donnerait aux générations futures. Son conseil intellectuel était de voir le monde tel qu’il est, son conseil moral était de tolérer nos différences : « L’amour est sage, la haine est stupide ». B. Russell a écrit : « Trois passions, simples mais extrêmement fortes, ont gouverné ma vie. Le désir d’amour, la quête de connaissance et une pitié insupportable pour la souffrance de l’humanité. Ces passions, telles des vents violents, m’ont ballotté çà et là, dans une course capricieuse sur un immense océan d’angoisse, jusqu’au bord même du désespoir. »

Dans sa dernière conférence, « Fighting for Humanity in the Age of the Machine » (Lutter pour l’humanité à l’ère des machines), R. Bregman pose la question suivante : « Qu’est-ce qui est sacré ? ». Comme il ne croit  plus en un Dieu dans les cieux, la réponse se trouve « ici sur terre », dans notre propre nature humaine. « Le désir d’amour est sacré. La quête de la connaissance est sacrée. Les souffrances insupportables de l’humanité sont sacrées. De même que les petites choses : le rire et le chant, les liens d’amitié, la joie du jeu, les merveilles de l’art, la beauté de la nature, le privilège  d’accorder son attention ; toute l’humanité est sacrée. C’est la révélation qui découle de notre histoire. Nous ne sommes pas des pécheurs déchus. Nous sommes des singes en pleine évolution. Le véritable sens de l’aventure humaine ne se trouve pas dans les cieux, mais dans l’avenir que nous pouvons construire ensemble. » C’est avec ce sentiment de « gratitude » que R. Bregman termine sa série de conférences.

Auteur : Phyllis Creme, collaboratrice de Share International qui vit à Londres (Royaume-Uni). Elle était l’épouse de Benjamin Creme.
Thématiques : Société
Rubrique : Divers ()