Entretien avec le professeur Richard Wolff (2e partie)

Partage international no 449février 2026

Interview de Richard Wolff par Felicity Eliot

Exploiter la colère à des fins personnelles et politiques – le démantèlement de l’ordre mondial établi

Mon entretien avec le professeur Wolff eut lieu en novembre 2025, quelques heures après l’élection de Zohran Mamdani à la mairie de New York. Cet évènement a influencé notre conversation et nous a amenés à aborder des sujets tels que le populisme de l’actuelle administration américaine qui utilise la rage, la peur et la haine des immigrants ou des « autres » comme tremplin pour des politiques nationales et une stratégie géopolitique. Je doute que le terme « stratégie » soit approprié pour qualifier les violences actuelles qui bafouent l’état de droit, les obligations découlant des traités internationaux et la souveraineté des nations – toutes ces violations n’ont eu lieu que depuis novembre dernier, alors qu’on a l’impression qu’elles remontent à près d’une décennie.

Partage international. Nous venons d’évoquer l’importance croissante des médias alternatifs, puisque les médias traditionnels ont été rachetés par des organisations privées pour servir leurs intérêts plutôt que la vérité.
Richard Wolff. En effet, c’est sur ce genre de médias que je présente une émission à la radio et à la télévision ici, aux États-Unis.

PI. Je pense que vous faites référence à « Democracy at work » ? Nous publierons un lien vers cette émission 1.
RW. C’est exact. Et nous avons, vous savez, 600 000 abonnés sur YouTube. C’est un public considérable. Si j’étais un journal, 600 000 abonnés feraient de moi un journal très prospère. Je ne prétends pas cela. C’est une opportunité car, pour moi, dans les médias traditionnels, c’est fini. Ils ne publieront rien de moi.

J’ai posé des questions sur le sentiment général et l’opinion dominante aux États-Unis, ainsi que sur la manipulation des faits ou le sacrifice de la vérité au profit d’une position idéologique générale qui a conduit à une perception déformée de l’identité américaine et de son rôle dans le monde.

RW. Si je devais vous dire quel est le processus économique le plus important qui a façonné les États-Unis au cours du dernier demi-siècle, je vous répondrais que c’est la délocalisation de l’industrie capitaliste hors des États-Unis, principalement vers l’Asie, mais aussi vers l’Amérique latine, l’Afrique, etc.

PI. Bien sûr, il s’agit d’aller là où la main-d’œuvre est bon marché. Mais qui en décide ?
RW. C’est tout à fait ça. Une main-d’œuvre bon marché. Le plus grand bénéficiaire de cette situation est la Chine, sans pour autant minimiser tout ce que les Chinois ont accompli pour bâtir leur réussite économique. Le transfert de la production industrielle vers ce pays, la fermeture des usines ici et leur délocalisation là-bas est une réalité que tous les Américains vivent. Ils savent également que la décision de fermer une usine à Chicago, à Saint-Louis, à New York ou ailleurs et de la transférer à Shanghai est une décision prise par les principaux actionnaires et le conseil d’administration de chaque entreprise. Ce n’est pas le gouvernement qui l’a prise, ce ne sont pas les syndicats qui l’ont prise, ce n’est pas le public qui l’a prise, ce sont eux, les dirigeants d’entreprise, qui l’ont prise. Selon le recensement américain, 3 % de notre population sont des chefs d’entreprise. Les 97 % restants ne le sont pas. Ce sont donc ces 3 % qui ont pris la décision que leur avenir en tant qu’industrie ou entité commerciale se trouvait en Chine. Les salaires y sont beaucoup plus bas, le marché est le plus grand du monde et il connaît une croissance plus rapide que partout ailleurs.

Le problème, c’est que cela provoque la colère de la population, car ici, dans le pays d’origine, prenons les États-Unis, le chômage et les prix augmentent. Mais les élites économiques de ce pays ont fait en sorte qu’il soit tabou d’évoquer ces questions et encore plus qu’on puisse les blâmer. Au lieu de cela, nous blâmons les Chinois. Nous blâmons les travailleurs qui réclament des augmentations de salaire. Nous blâmons tout le monde. Mais la classe dirigeante fait exception : elle n’est pas blâmée. Cependant les gens en sont désormais conscients, n’est-ce pas ? De plus en plus. Dans tous les milieux politiques, que ce soit à gauche ou à droite. Ce qui est intéressant, à mon avis, c’est que ce que nous considérions comme acceptable jusqu’à présent ne tient plus. On trouve donc des gens en colère à gauche comme à droite. Mais il y a une différence, et c’est une différence que je vous explique parce que c’est aussi mon espoir, et je ne veux pas le nier. Chez nous, tout cela est incarné par D. Trump. La droite cherche, par son comportement, à exprimer la frustration amère et la colère d’une classe ouvrière qui a été abandonnée. Lorsque D. Trump tient des propos scandaleux à l’égard des femmes, des personnes non blanches, ou de ses adversaires politiques, il exprime l’amertume et la rage des personnes qui le soutiennent.

PI. Il s’agit donc d’un populisme primaire.
RW.
30 à 40 %, selon les calculs, sont des partisans de MAGA (Make America Great Again : rendre sa grandeur aux États-Unis). Mais ce que fait D. Trump, c’est qu’il essaie d’exprimer la colère de la classe ouvrière abandonnée sans s’aliéner les super-riches qui le financent. Et il doit suivre cette ligne politique étroite, car il doit veiller à ne pas offenser ses donateurs. Les dirigeants du Parti démocrate sont également paralysés, car ils bénéficient du soutien massif des femmes et des personnes non blanches. Mais ils se sont également rendus dépendants de l’argent, car il faut dépenser des milliards pour se présenter aux élections aux États-Unis. Ces deux formationspolitiques sont donc paralysées, car elles doivent tenir compte de ce tabou tout en s’adressant à une population en colère. Le seul groupe qui n’est pas confronté à ce problème est la gauche. Bernie Sanders, A. Ocasio-Cortez, Z. Mamdani cherchent à atteindre leur but : être les porte-parole de la classe ouvrière abandonnée, sans dépendre des donateurs.

Ce que la victoire de Z. Mamdani a montré, c’est qu’il y a plus de milliardaires américains dans la région de New York que partout ailleurs. New York est une ville pour les riches. Je vis à Manhattan. Je vous parle depuis Manhattan, et je peux vous assurer que si vous n’avez pas d’argent, ce n’est pas un endroit où il fait bon vivre. C’est tout simplement trop cher. Les grands donateurs ont donc fait ce qu’ils font d’habitude. Ils ont dépensé sept fois plus que Z. Mamdani. Et ils ont perdu ! Malgré ce que vous entendez dans l’opinion publique, je peux vous assurer qu’ils se réunissent à quelques pâtés de maisons d’ici, et qu’ils discutent avec leurs conseillers de la manière de gérer cette situation : comment s’assurer qu’il n’y aura plus de Z. Mamdani !

Les plus intelligents d’entre eux leur diront qu’ils doivent résoudre ce dilemme. Vous dépendez de l’argent et vous perdez votre base parce que votre dépendance à l’argent vous empêche d’exprimer votre colère. La droite revient et dit : « Non, nous avons la solution. Nous allons prendre les manifestations les plus hideuses de la colère de la classe ouvrière, nous allons les exagérer, les concentrer, les amplifier. Nous allons pendre les Noirs aux arbres comme nous le faisions autrefois. Nous subordonnerons les femmes d’une manière qui rappellera à tous l’expression allemande « Kinder, Küche, Kirche »(enfants, cuisine, église). Vous en souvenez-vous? »

Lors d’une précédente conversation avec le professeur Wolff, nous avions évoqué ce slogan dominant en Allemagne nazie et qui revient aujourd’hui sur le devant de la scène, insistant pour que le rôle des femmes se limite littéralement aux « enfants, à la cuisine et à l’église ». Comparez cela au « pro-natalisme » actuel et aux efforts visant à restreindre les droits des femmes, associés à la promotion du mâle dominant hyper-musclé, celui de la « macho-sphère ». J’ai répondu que je connaissais effectivement cette campagne de propagande. J’ai ajouté que j’essayais d’alerter les gens à ce sujet et sur ses implications pour la société dans son ensemble, mais que tout le monde n’était pas prêt à accepter les conséquences que je pointais du doigt : « Sûrement pas dans notre pays ? Sûrement pas à notre époque ? » Je pense que les gens ne voient pas cela comme un symptôme du fascisme qui s’insinue par la porte de la cuisine.

RW. Et ils vont devenir incontrôlables. Regardez ce que D. Trump a fait au cours des deux derniers mois. Il a ordonné à l’armée de détruire des bateaux dans les Caraïbes et dans le Pacifique occupés par des êtres humains… Personne ne savait qui ils étaient, ce qu’ils faisaient, ce qu’il pouvait y avoir dans le bateau. Ils n’avaient aucune information. Ils ne les ont pas arrêtées. Ils ne leur ont pas donné d’avocat. Aucune preuve n’a été présentée à qui que ce soit, par qui que ce soit, pas de jury, pas de juge, juste une exécution sommaire !

Ici, aux États-Unis, nous arrêtons sans cesse des gens pour trafic de drogue. C’est un problème grave. Mais personne n’est jamais tué pour cela. Ce n’est pas un crime capital. Dans de nombreux États des États-Unis, personne n’est exécuté. Ils ont droit à un procès. Ils ont droit à un avocat. Ils ont des droits. Mais dans ce cas, nous condamnons à mort, sans autre forme de procès, ces personnes qui ne sont même pas des citoyens américains, qui se trouvent dans un bateau à des milliers de kilomètres de nos côtes et qui ne représentent donc aucun danger imminent pour les Américains. Et pourquoi ? C’est un exutoire pour exprimer la rage de la classe ouvrière qui est en colère et qui veut voir les méchants punis plutôt qu’elle-même. C’est la même chose que le mouvement ICE (Immigration and Customs Enforcement : service de l’immigration et des douanes) : les forces de l’ICE descendent dans la rue et provoquent des incidents afin de pouvoir arrêter des manifestants sans procédure régulière, qui sont tout simplement placés en garde à vue.

PI. Vous dites que c’est le même phénomène ?
RW. Eh bien, laissez-moi vous expliquer à quel point cela est extraordinaire. Le plus grand soutien à l’ICE vient du Midwest et du Sud, qui sont les bases électorales de D. Trump. Or, c’est dans le Midwest et le Sud que le christianisme fondamentaliste est le plus fort. Ce sont des gens qui prennent très au sérieux leur pratique religieuse. Ils vont à l’église le dimanche, écoutent attentivement, enfin plus ou moins, le pasteur et savent que la Bible parle d’accueillir l’étranger. Vous savez, Joseph et Marie étaient des réfugiés. Ils ont été accueillis dans une étable. Comme vous le savez, il n’est pas si facile de convaincre des chrétiens, censés tendre l’autre joue et accueillir l’étranger, de soutenir l’ICE qui s’en prend à des personnes dont le seul crime est d’avoir fui une situation horrible qui les a poussées à quitter leur maison, leur église, leur école, leurs voisins, leur langue et tout le reste.

PI. Pourquoi ces mêmes chrétiens pratiquants sont-ils à l’aise avec l’ICE ?
RW. La réponse est qu’ils sont tellement en colère. Ils sont tellement désabusés qu’ils ont besoin d’un exutoire ou d’un soulagement psychologique. Quelqu’un doit payer pour les souffrances qu’ils endurent. Et on leur a dit qu’il était normal de blâmer les immigrés, d’en faire des boucs émissaires. Mais laissez-moi vous dire que si cela change, si la gauche l’emporte, vous verrez la base de D. Trump se retourner contre lui. Et ça ne va pas être beau à voir. Je ne sais pas si vous connaissez ce qui est arrivé à Mussolini à la fin du fascisme italien. Eh bien, si j’étais D. Trump, je m’en inquiéterais. Je veux dire, vous savez, peu après notre première conversation, il y a eu le meurtre de Charlie Kirk. Et certains de ses partisans se détournent de D. Trump parce qu’ils voulaient avoir accès à des informations occultés, par exemple, les dossiers Epstein, etc., et aussi le soutien à Israël. Tout cela a contribué à créer une société très trouble et étrange.

PI. Eh bien, permettez-moi de vous poser une question, s’il y a autant de rage et de tension Je me souviens que Bernie Sanders a dit que c’était différent cette fois-ci, comme si la soif de pouvoir avait explosé, motivée non pas par la cupidité. Pour moi, il ne s’agit pas seulement de cupidité et de division, mais aussi d’une soif de pouvoir et d’une sorte de cruauté. Cela m’amène à me demander si une société aussi rongée par la colère et les tensions ne finit pas par atteindre un point où, psychologiquement, culturellement, socialement et certainement économiquement, il se produit une sorte d’explosion ou d’implosion. Qu’en pensez-vous ?
RW. Je suis tout à fait d’accord. Je pense que ce sera toujours le cas, je ne devrais probablement pas le dire, mais c’est ce que je pense. Il y aura donc toujours un certain mystère autour de ce qui fait basculer les choses, vous voyez, ce qui fait que tout s’écroule . Quel est ce moment qui devient le catalyseur et qui fait tout basculer ? Parfois, cela peut sembler être quelque chose d’insignifiant.

PI. C’est vrai. Comme la Première Guerre mondiale, qui a commencé d’une façon similaire.
RW. Oui, c’est vrai. À partir de quelque chose d’insignifiant, de sorte que quand on y repense, il n’y a aucun moyen de justifier la Première Guerre mondiale, parce qu’un obscur archiduc a été assassiné par un obscur anarchiste ou quoi que ce soit d’autre. Ici, aux États-Unis, on fait des suppositions sur ce que cela pourrait être. Par exemple, il existe une opinion assez répandue selon laquelle, sous la surface de ce que nous savons de l’affaire Epstein, se cache une histoire beaucoup plus importante et que l’administration Trump a déployé des efforts considérables, en accord avec d’autres qui ne veulent pas que le reste de l’affaire soit rendue publique. Il y a un processus de dissimulation et de destruction de documents. Mais suffisamment de gens en savent assez…

Le professeur Wolff a évoqué l’impopularité croissante du président en ce qui concerne l’affaire Epstein et la façon dont le scandale a provoqué une scission au sein de ses partisans de droite, auparavant très fervents. Il y a également des critiques à l’égard d’Israël qui continue de bombarder Gaza, mais sur le plan intérieur, les dossiers Epstein ont attiré l’attention du public.

RW. Ce sujet suscite beaucoup d’intérêt malsain. Il sera partout dans la presse. Même les médias privés les plus dociles devront s’y intéresser, car il sera dans l’air du temps. C’est une chose, et il y en a une autre. D. Trump a remporté l’élection en partie parce qu’il a adopté une position extraordinaire tout au long de sa campagne : il est contre la guerre. Il l’a répété à maintes reprises. Il est contre ces guerres sans fin, c’est-à-dire en Ukraine, à Gaza, en Iran, en Irak et au Vietnam. « Je mettrai fin à la guerre. » Vous vous en souvenez ? « J’y mettrai fin dès la première semaine. Je passerai un coup de fil. Je le ferai, je le ferai, je le ferai. »
Qu’a-t-il fait ? Eh bien, jusqu’à présent, pratiquement rien. Israël continue de se comporter dans la bande de Gaza comme auparavant. C’est un cessez-le-feu des plus étranges. La guerre en Ukraine se poursuit sans interruption. Il a accusé l’Iran, donc cette guerre est toujours là. Pendant ce temps, il menace le Venezuela. Ces derniers jours, il a menacé le Nigeria et il a également menacé le Mexique. Et il menace constamment le Canada. Au lieu de mettre fin aux guerres, M. Trump les multiplie. Et la vérité, c’est qu’à un moment donné, quelqu’un va y voir une opportunité politique. Je pense que ce sera un républicain, d’autant plus que tous les candidats soutenus par D.  Trump lors des élections d’hier ont été battus. Tous ceux qui ont gagné étaient des adversaires du candidat qu’il soutenait. Cela l’affaiblit, et c’est son second mandat. Il n’est pas du tout certain qu’il puisse obtenir un autre mandat. Je pense qu’il n’y parviendra probablement pas, et qu’il est donc ce que nous appelons ici un « canard boiteux ». Cela signifie que d’autres républicains, à commencer par son propre vice-président, auront tout intérêt à commencer à essayer [de le mettre sur la touche ou de le destituer] sans l’offenser.

1. https://www.democracyatwork.info/

 

 

 

Lieu : New York, Etats-Unis Auteur : Felicity Eliot, rédactrice en chef de Share International, basée à Amsterdam (Pays-Bas).
Thématiques : politique
Rubrique : Entretien ()