Partage international no 448 – décembre 2025
par Phyllis Creme
Y. Varoufakis dédie son livre « aux femmes intrépides qui transforment les murmures en rugissements qui élèvent l’âme ».
Les femmes dont l’histoire est racontée ici :
Eleni, mère de Varoufakis, mariée à Yorgo, son père ;
Anna, mère de Yorgo, mariée à Yango ;
Trisevgeni, mère d’Eleni ;
Georgia, grand-mère de Margarita, la première femme de Varoufakis ;
Danae, deuxième épouse de Varoufakis.
Ce livre m’a attirée à la fois par son titre, Raise your Soul (Elève ton âme) et de par son auteur, Yanis Varoufakis, dont les écrits sont connus de nombreux lecteurs de Share International. Intrigant, me suis-je dit : le titre incite-t-il le lecteur à considérer notre « âme » comme une partie de nous-mêmes ? L’auteur ne le dit pas. Cependant, il m’a semblé que le message clé du livre était le suivant : lorsque nous souffrons, face à la brutalité des puissants, nous devons laisser notre âme s’élever au-dessus de tout cela, dans la liberté et la joie. Varoufakis se souvient du dernier message transmis par Radio Athènes avant sa fermeture par les nazis en 1941 : « Frères et sœurs, gardez haute votre âme. »
Ce livre raconte l’histoire de cinq femmes insoumises de différentes générations, toutes liées à l’auteur. Le contexte : la politique de la Grèce du début du XXe siècle à aujourd’hui, en 2025, en particulier pendant et après la Seconde Guerre mondiale, qui a vu le pays d’abord occupé par l’Allemagne nazie, puis divisé par la guerre civile et par ses propres dictateurs aidés par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne : un pays pauvre, en proie à des troubles et à des divisions.
C’est un ouvrage facile à lire, narré de manière captivante, à mi-chemin entre l’histoire, la biographie et même l’autobiographie. C’est aussi un commentaire et, en partie, une explication historique de la croissance effrayante du fascisme à notre époque – « l’animosité massive contre les réfugiés, les migrants, les « autres »», ainsi qu’une sorte de traité féministe. Comme l’indique le résumé du livre, chaque femme « affronte les forces obscures de l’autoritarisme qui hantent encore l’Europe et au-delà, ravivant en nous tous l’espoir de nous relever une fois de plus ». Et dans le prologue, l’auteur dit qu’il espère que les lecteurs auront senti leur âme « s’alléger, ne serait-ce qu’un peu ».
Eleni, la mère de Varoufakis, a été élevée par des parents aimants aux moyens modestes et a eu une enfance heureuse jusqu’à l’occupation allemande de la Grèce pendant la Seconde Guerre mondiale, qui a entraîné la famine, la peur et autres contraintes extrêmes. Eleni a appris à avoir confiance en elle, à faire ce qu’elle estimait juste, grâce à un prêtre qui leur rendait visite à l’époque. Il était devenu prêtre, disait-il, parce que cela lui semblait juste : « La liberté, c’est faire des choses extraordinaires, sans raison, simplement parce qu’elles semblent justes. » Très instruite et intelligente, Eleni a épousé Yorgo et s’est lancée dans la politique en Grèce après 1974 (à la fin du régime fasciste des « colonels »), après avoir essuyé d’innombrables refus d’emploi parce qu’elle était une femme. Elle était « un mélange de moquerie tendre, de franc-parler et de compassion ».
Anna, mère de Yorgo et épouse de Yango, était également engagée politiquement, féministe à une époque où les femmes n’avaient pas les mêmes droits que les hommes. Yango et Anna restèrent politiquement éloignés l’un de l’autre, mais ils passèrent de bons moments en Egypte dans les années 1920, avant le krach financier de 1929. Pendant tout ce temps, Anna tenait secrètement des journaux intimes rebelles et assistait à des réunions de femmes et de syndicats. Elle s’engagea dans de nombreuses activités politiques interdites qui finirent par mettre son mari en danger, et leur mariage prit fin. Elle veilla également à ce que son fils grandisse en tant que militant politique. Pendant la guerre civile en Grèce (1946-1949), remportée par les fascistes nationalistes, Yorgo a été emprisonné et détenu dans des conditions épouvantables pour avoir refusé de signer un document dénonçant ses camarades. A la mort d’Anna en 1951, Eleni a dit à Yorgo : « Viens, la vie est devant nous. Maintenant, élève ton âme. »
Trisevgeni, la mère d’Eleni, semble être le pilier du livre et de la famille. Issue d’un milieu pauvre, elle était intègre, intelligente et déterminée. Nous la rencontrons pour la première fois alors qu’elle téléphone à Yorgo pour lui demander de venir épouser Eleni, juste avant la mort de son mari. Elle a aidé les frères Panayis et Yorgo à échapper à la police du dictateur de l’époque en les envoyant dans son village natal et, plus tard, lorsque le jeune Varoufakis a eu des ennuis, elle a fait en sorte qu’il puisse partir en Angleterre.
La dernière femme de son passé que Varoufakis présente est Georgia, la grand-mère de sa première femme. Mariée à un tyran qui admirait Hitler, elle l’a apparemment accepté comme mari. Georgia est présentée comme une femme différente des autres, incapable d’être féministe – elle était de son temps, mais dévouée et prête à souffrir pour ses enfants. Dans sa vieillesse, elle se trouva isolée ; coupée de tout contact avec le monde ; elle avait perdu la mémoire et a fini dans une maison de retraite. Enfin, nous arrivons à l’épouse actuelle de Varoufakis, Danae, artiste plasticienne aventureuse et intrépide. Ils se sont rencontrés sur une de ses expositions illustrant « notre assaut collectif contre notre planète ». Elle le persuade de l’accompagner dans une tournée des « barrières », notamment le mur de Berlin et le mur de béton en Cisjordanie : des murs, des barrières, des obstacles de toutes sortes, physiques et psychologiques, qui divisent les peuples à travers le monde.
Dans l’épilogue, Varoufakis réfléchit à l’importance de ces cinq femmes remarquables. Il se rend compte qu’elles partageaient une « vertu rare : celle de ne pas se laisser décourager par les difficultés rencontrées sur les chemins les plus difficiles, ceux qui donnent de l’espoir en ce monde désespéré et pessimiste. »
Ce livre inspirant nous invite à vaincre la peur face à la terreur et au mal. Il nous rappelle que nous pouvons nous élever au-dessus des événements banals de notre vie quotidienne pour nous rapprocher un peu de ce que nos âmes nous souhaitent.
1. Yanis Varoufakis, Raise your Soul (Elève ton âme – non traduit), 2025
Auteur : Phyllis Creme, collaboratrice de Share International qui vit à Londres (Royaume-Uni). Elle était l’épouse de Benjamin Creme.
Thématiques : spiritualité
Rubrique : Compte rendu de lecture ()
