La solution à notre problème : une économie à trois zéros

Partage international no 447novembre 2025

par Mitch Williams

Dans l’épisode précédent (voir Partage international d’octobre 2025, le Racket) ont été évoquées quelques-unes des caractéristiques de notre problème spirituel collectif centré sur les sphères politique et économique. Nous explorons à présent une solution viable à ce problème, présentée par Mohammad Yunus en 2017 dans son livre A World of Three Zeroes – the New Economics of Zero Poverty, Zero Unemployment, and Zero Net Carbon Emissions (Vers une économie à trois zéros : zéro pauvreté, zéro chômage, zéro émission carbone).

Photo : University of Salford Press OfficeCC BY 2.0, via Wikimedia Commons
Muhammad Yunus

M. Yunus, qui a reçu le prix Nobel de la Paix pour son travail sur la création de la Grameen Bank et le concept innovant de microcrédit et de microfinance, est aussi avec Nelson Mandela, Desmond Tutu et d’autres, l’un des membres fondateurs des Elders.

M. Yunus commence son ouvrage avec le constat que nos systèmes économiques et politiques actuels sont profondément défaillants parce qu’ils sont ancrés dans une forme de capitalisme où, comme il le dit, « l’égoïsme n’est même pas un problème ; c’est en fait la plus haute qualité de l’homme capitaliste ». La croyance fondamentale de ce système est que le profit est le seul et unique moteur du progrès économique, et que les structures sur lesquelles il repose doivent récompenser l’égoïsme, la cupidité et l’exploitation. Il en résulte inévitablement la concentration de la richesse entre des mains de moins en moins nombreuses, et la dépossession grandissante d’une partie de l’humanité.

M. Yunus souligne que cette approche est condamnée à l’échec pour une quantité de raisons, parmi lesquelles celle, non des moindres, que ce postulat n’est simplement pas exact. Car s’il est vrai que beaucoup de gens sont animés par des objectifs de profit, une autre motivation de l’humanité, au moins aussi forte, s’exprime à travers l’altruisme et le désir d’avoir un impact positif sur ses semblables. Nos structures financières doivent être réorganisées en intégrant cette donnée comme principe fondamental.

Déterminé à remédier au fléau de la pauvreté dans son pays natal, le Bangladesh, M. Yunus a commencé au milieu des années 1970 à explorer, appliquer et perfectionner un système de solutions qui a fait littéralement basculer notre capitalisme dysfonctionnel actuel.

En découvrant qu’il était pratiquement impossible pour les gens situés en bas de l’échelle économique d’obtenir une aide financière, il a commencé à se former sur le fonctionnement de l’industrie bancaire et financière, et dans chaque cas rencontré, il a appliqué l’exact opposé de ce qui était préconisé. C’est sur cette base qu’il a créé la Grameen Bank, et qu’est née la pratique du microcrédit.

Alors que les banques traditionnelles, détenues et gérées par des gens riches, prêtant essentiellement sur la base de garanties dans un cadre légal strict de contrats rédigés par des avocats, fonctionnent principalement dans les grandes villes, la banque Grameen appartient aux femmes pauvres de petits villages qui sont ses clients principaux, et est gérée essentiellement par celles-ci. M. Yunus souligne de surcroît que « la banque Grameen ne demande pas de garanties et n’a pas besoin d’avocats ». Les banques traditionnelles traitent des prêts importants qui financent les investissements de grosses entreprises. La banque Grameen, elle, propose des prêts très modestes, de l’ordre de 40 ou 50 dollars, qui permettent aux bénéficiaires de démarrer une petite activité commerciale ou de la développer dans leur propre village.

Pour aider ses emprunteurs à assurer leur succès, la banque Grameen a également mis en place un système de soutien fiable comme des rencontres régulières entre groupes de cinq emprunteurs qui partagent aide, conseils et encouragement mutuels. Le taux de remboursement des prêts de la Grameen se situe autour de 99 %, bien au-dessus de ceux des banques traditionnelles. Un modèle similaire de microcrédits, de petits prêts accompagnés d’un solide système de soutien et accordés à une population démunie, a ensuite été mis en œuvre avec succès à travers le monde, y compris dans des pays occidentaux développés comme les Etats-Unis, avec un taux de réussite à peu près identique.

Dans le processus de réflexion visant à donner aux populations pauvres l’accès au système bancaire, M. Yunus a pris conscience d’autres problèmes qui touchent les pauvres et il a commencé à s’en occuper, un par un, en créant dans chaque cas une nouvelle entreprise dédiée uniquement à la résolution du problème concerné. Il a réalisé à terme que « ses expériences avaient conduit à la création d’un nouveau type d’entreprise », qu’il a nommé « entreprise sociale », sa définition de celle-ci étant « une entreprise sans dividendes dédiée à la résolution des problèmes humains ». L’objectif d’une entreprise sociale consiste à élaborer un projet autonome pour s’occuper de problèmes sociaux urgents plutôt que de se focaliser sur la production de profit.

Ce modèle d’entreprise a bien fonctionné puisque le revenu généré en a assuré la viabilité, tout en procurant dans certains cas un moyen de subsistance aux personnes en charge de son fonctionnement. Les personnes qui ont investi dans l’entreprise ont pu récupérer leur investissement initial, mais non en retirer un profit (elles étaient et sont encore motivées par l’altruisme plutôt que par le profit). Tout fonds additionnel retourne dans l’exploitation ou le développement de l’entreprise pour qu’elle puisse poursuivre son travail pour le bien social. La banque Grameen elle-même fut le premier exemple d’entreprise sociale.

Lorsque M. Yunus a commencé à parler du concept d’entreprise sociale et à le faire connaître, « ce concept a cessé d’être une idée obscure illustrée par une poignée d’entreprises au Bangladesh pour devenir un mouvement mondial avec ses représentants et sa mise en pratique dans le monde entier ». Au cœur des entreprises sociales se trouvent des entrepreneurs individuels passionnés par le bien social dans un domaine ou un autre. Les universités ouvrent des centres d’étude où le concept d’entreprise sociale est examiné, développé et enseigné.

Une population jeune est inspirée par cette idée et « lance des expériences d’entreprises sociales pour s’attaquer aux problèmes sociaux dans ses propres communautés ».

Pour encourager ces initiatives, M. Yunus et ses collègues mettent en place une entreprise sociale pour soutenir le lancement d’autres entreprises similaires. Ils établissent des financements pour fournir le capital de départ aux aspirants entrepreneurs, aussi bien qu’un encadrement et des conseils professionnels pour les aider à assurer leur réussite. M. Yunus explique : « Pour participer au programme Nobin Udyokta (nouveaux entrepreneurs) que nous avons créé au Bangladesh, désigné le plus souvent simplement comme le programme Nobin, tout ce qu’un jeune doit faire c’est trouver une idée d’activité professionnelle. »

M. Yunus remarque que « comme la banque Grameen, le programme Nobin a développé une solide méthodologie. Celle-ci peut être appliquée à n’importe quel pays, n’importe quel endroit de n’importe quelle ville, n’importe quel village ou n’importe quelle communauté. Elle est autonome et financièrement indépendante. Elle peut être mise en œuvre partout où existe le chômage ou le sous-emploi… »

Semblable à l’approche non conventionnelle adoptée par la banque Grameen, le processus ascendant du modèle d’entreprise centré sur le petit entreprenariat renverse les principes du capitalisme conventionnel. M. Yunus pense que les êtres humains sont de manière innée des entrepreneurs créatifs et conteste l’idée que les grosses entreprises sont les seules sources viables de création d’emplois. Il soutient qu’il est nécessaire de renoncer à ce postulat, son travail dans ce domaine ayant prouvé la viabilité du modèle entrepreneurial populaire, et il affirme que ce changement de perspective peut conduire, et conduira inévitablement, à un formidable bouleversement dans la manière dont nous envisageons le domaine économique : « Une fois remplacés les deux postulats fondamentaux de la pensée économique conventionnelle par les nouvelles réalités révélées par l’entreprise sociale, un système économique nouveau, plus complet, précis et efficace pourra émerger ». Ces deux postulats sont que l’égoïsme est la seule force motrice du progrès économique, et que presque tout le monde doit passer sa vie à travailler pour autrui. Une fois ces changements de pensée advenus universellement « nous pourrons utiliser l’entreprise sociale pour faire face aux maux séculaires que sont la pauvreté, la faim, la maladie, la dégradation environnementale et bien d’autres fléaux ».

Les succès internationaux des petites entreprises sociales ont même inspiré les dirigeants de grandes multinationales à s’impliquer dans la création d’entreprises sociales. Danone, l’entreprise française dans le domaine de l’alimentation, s’est par exemple associée à la Banque Grameen et a utilisé ses ressources pour créer une entreprise nouvelle, Grameen Danone Foods, qui apporte des yaourts nutritifs et à prix abordable aux enfants sous alimentés du Bangladesh. Des entreprises sociales ont été constituées en partenariat avec Intel, BASF, SK Dreams, et d’autres, comme Veolia, une entreprise de traitement de l’eau qui a contribué à acheminer de l’eau potable vers les villages du Bangladesh.

M. Yunus démontre que cette approche possède le potentiel qui permettra d’avancer vers ses « trois zéros » : zéro pauvreté, zéro chômage et zéro émission carbone (M. Yunus utilise l’expression « zéro carbone net » comme moyen pratique de se référer à la gamme complète des défis environnementaux auquel notre nouveau système économique doit se confronter).

Parmi de nombreux autres exemples d’entreprises sociales, il cite celles qui ont déjà commencé à s’occuper de problèmes environnementaux. Haiti Forest est un projet de partenariat entre entreprises sociales, lancé par Yunus Social Business (YSB) en coopération avec la fondation Virgin Unite de Richard Branson parmi d’autres, dont l’objectif consiste à reboiser la nature dévastée en Haïti. En Ouganda, YSB soutient l’entreprise sociale Savco Miller qui fabrique des produits en plastique recyclé, procurant du travail aux résidents locaux de la capitale Kampala.

M. Yunus fait bénéficier d’autres domaines d’activité de la richesse de son expérience et de ses idées novatrices. Parmi ces domaines on peut citer différentes expérimentations dans le champ éducatif, l’exploitation de la technologie, la création de liens avec le sport et l’athlétisme, et de nombreux exemples sur la manière dont tout cela est déjà utilisé pour permettre aux entreprises sociales de changer le monde.

Il envisage également le futur, avec de profondes observations et recommandations sur la gouvernance, les droits humains et la nécessaire restructuration de nos systèmes économiques et financiers. Le plus étonnant, à mon sens, est que tout cela va bien au-delà d’une simple théorisation économique, mais se fonde sur des stratégies solides et qui ont fait leurs preuves en utilisant des systèmes qui peuvent être répliqués avec succès n’importe où.

Bien que le climat politique ait quelque peu changé depuis la sortie du livre, les problématiques principales de l’humanité restent l’élimination de la pauvreté et des maux sociétaux qui lui sont associés, le partage et la distribution adéquate de nos ressources communes, et la réparation des dommages environnementaux de la planète.

Il faut noter au passage que, fidèle aux stratégies perturbatrices de notre actuel système capitaliste oligarchique, le gouvernement Bengalais dirigé par la première ministre dictatrice Sheikh Hasina a persécuté pendant des années M. Yunus, l’accusant de diverses fraudes financières sans fondement. Toutefois, suite aux protestations étudiantes d’août 2024, Sheikh Hasina fut évincée et exilée, à la suite de quoi M. Yunus fut désigné pour diriger un gouvernement intérimaire jusqu’aux nouvelles élections prévues début 2026.

En me documentant sur la manière dont M. Yunus contribuait à la création de petites entreprises, il m’est apparu que, notamment avec la banque Grameen, il mettait en œuvre une forme de partage réfléchie, intelligente et hautement évoluée – en l’occurrence le partage de ressources financières, d’expertise et de soutien personnalisé – destinée à servir l’objectif spécifique de sortir les gens de la pauvreté en facilitant leur accès à un mode de vie autonome. D’un point de vue ésotérique, ces spécificités m’apparaissent comme le type de partage dans lequel s’incarnent les trois aspects de la vie divine, la détermination, la compassion et l’intelligence en action.

Je me souviens de Benjamin Creme déclarant que la mise en œuvre du partage des ressources pour garantir l’accès de tous à la nourriture, à un toit, aux soins et à l’éducation, libère la créativité de millions d’individus jusqu’alors forcés de se concentrer sur leur seule survie, et que cette vague créative conduira à la résolution des problèmes mondiaux. De la même manière, M. Yunus déclare : « Si nous pouvons transformer le chômage en entreprenariat, la somme de créativité humaine, de talents et de productivité que cela suscitera est presque incommensurable. »

B. Creme a également déclaré que selon Maitreya et les Maîtres, nous aurons besoin dans le futur d’un mélange de 70 % de socialisme et de 30 % de capitalisme pour atteindre une organisation sociétale optimale. Je suis frappé de voir que le travail de Yunus sur les entreprises sociales intègre des éléments de chacune de ces doctrines et réalise cet équilibre au sein d’une même activité !

Je n’ai fait qu’effleurer la surface des précieuses observations de M. Yunus sur la manière dont nous pouvons résoudre notre problème politique, économique et environnemental. Dans A World of Three Zeros, M. Yunus expose ce qui représente à mon sens le plan d’action le plus exhaustif, bien pensé, déjà testé et réalisable dans la pratique dont j’aie jamais eu connaissance pour avancer vers un futur plus viable pour l’humanité. Je conseille vivement la lecture de ce livre qui ne peut que susciter l’espoir et le désir de mettre en pratique ses recommandations.

Auteur : Mitch Williams, auteur, conférencier, et collaborateur de Share International basé à Canton (Illinois).
Thématiques : Économie
Rubrique : Compte rendu de lecture ()