Il est significatif qu’au moment où s’accentuent les tensions mondiales, aggravées par les menaces de la Russie et d’Israël de recourir à l’arme nucléaire, le prix Nobel de la paix 2024 ait été décerné à Nihon Hidankyo, une organisation japonaise dont les travaux ont donné naissance au « tabou nucléaire ».
De 1945 à 1956, le monde est resté dans un état que l’on peut qualifier d’« ignorance délibérée » quant aux effets de tels armements, préférant s’occuper de la reconstruction d’après-guerre. C’est alors que les hibakusha, les survivants des bombes atomiques larguées sur Hiroshima et Nagasaki en 1945, ont commencé à réclamer de meilleurs soins de santé et une interdiction totale des armes nucléaires.
Le 11 octobre 2024, Jørgen Watne Frydnes, président du comité Nobel norvégien, en annonçant le lauréat du prix, a expliqué :
« Ce mouvement populaire constitué de survivants des bombes atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki reçoit le prix de la paix pour ses efforts en faveur d’un monde exempt d’armes nucléaires et pour avoir démontré, par leurs témoignages, que les armes nucléaires ne doivent plus jamais être utilisées.
En réponse aux attaques atomiques d’août 1945, un mouvement mondial a vu le jour, dont les membres ont travaillé sans relâche pour sensibiliser le public aux conséquences humanitaires catastrophiques de l’utilisation des armes nucléaires. Progressivement, une norme internationale puissante s’est développée, stigmatisant l’utilisation des armes nucléaires comme étant moralement inacceptable. Cette norme est connue sous le nom de « tabou nucléaire ». […]
Il est donc alarmant de constater qu’aujourd’hui, ce tabou contre l’utilisation des armes nucléaires est remis en question. […] A ce moment de l’histoire de l’humanité, il convient de nous rappeler ce que sont les armes nucléaires : les armes les plus destructrices que le monde ait jamais connues. »
Comparé à certains des 286 individus et organisations nommés, Nihon Hidankyo n’a pas été un choix controversé du comité Nobel. A l’inverse de l’UNWRA, principal fournisseur d’aide humanitaire aux civils de Gaza, qui a fait l’objet d’une pétition de plus de 12 000 signatures en sa défaveur, ou de la Cour internationale de justice, principale instance judiciaire de l’Onu, qui examine actuellement les allégations de génocide contre Israël à Gaza, un autre candidat.
Nihon Hidankyo est peut-être un choix sûr, mais il est également tardif. Les hibakusha ont passé des dizaines d’années à parcourir le monde, à raconter et à répéter leurs histoires bouleversantes à leurs propres frais, nous aidant, selon J. W. Frydnes, « à décrire l’indescriptible, à penser l’impensable et à saisir, d’une manière ou d’une autre, la douleur et la souffrance incompréhensibles causées par les armes nucléaires ».
Le prix consiste en un diplôme, une médaille d’or et un million de dollars américains. Dans le monde d’aujourd’hui, cela peut sembler peu, mais le fait d’être reconnu de cette manière, et en ce moment, a apporté une grande joie au groupe et à son coprésident de 82 ans, Toshiyuki Mimaki, qui a déclaré que cela les aiderait à continuer. Il a cependant estimé que le prix aurait dû aller à ceux qui luttent pour la paix à Gaza.
Dans des interviews ultérieures, Toshiyuki Mimaki s’est attiré les foudres d’Israël en expliquant que « Gaza est comme le Japon d’il y a 80 ans » et a remis en cause l’idée communément admise que le monde est en sécurité parce qu’il y a des armes nucléaires : « Nous y sommes absolument opposés. Il est impossible de maintenir la paix dans un monde doté d’armes nucléaires. »
Auteur : Pauline Welch, collaboratrice de Share International basée au Royaume-Uni. En tant qu’auteure, elle s’intéresse principalement aux tendances environnementales et politiques.
Sources : nobelprize.org ; dw.com ; BBC ; Middle East Eye ; Reuters ; NHK
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