Parvenir à la paix dans une ère multipolaire

Partage international no 434octobre 2024

par Jeffrey D. Sachs

Avec la chute de l’Union soviétique en 1991, les Etats-Unis ont supposé qu’ils domineraient le monde en tant que puissance incontestée. Pourtant, cette période « unipolaire » des Etats-Unis s’est avérée de courte durée.

La domination géopolitique des Etats-Unis a pris fin avec l’essor de la Chine, le redressement de la Russie après l’effondrement de l’Union soviétique, et le développement rapide de l’Inde. Nous sommes entrés dans une nouvelle ère multipolaire.

Les Etats-Unis s’efforcent encore de rester la puissance dominante mondiale, mais cet objectif est irréaliste et voué à l’échec. Ils ne sont pas en position de diriger le monde, et ce, même si le reste du monde le souhaitait, ce qui n’est pas le cas. La part des Etats-Unis dans la production mondiale est de 16 % et en baisse constante. Elle était de 27 % en 1950 et 21 % en 1980. La part de la Chine est de 19 %. La production manufacturière de la Chine est environ deux fois celle des Etats-Unis, et la Chine rivalise maintenant avec les Etats-Unis dans les technologies de pointe.

Les Etats-Unis sont également militairement dispersés, avec quelque 750 bases militaires à l’étranger dans 80 pays. Les Etats-Unis sont engagés dans des guerres prolongées au Yémen, en Israël-Palestine, en Ukraine, en Syrie, en Libye et ailleurs. Les guerres des Etats-Unis pour soutenir leur quête d’hégémonie sont financées par la dette, y compris celle contractée auprès de puissances rivales telles que la Chine.

De plus, la politique budgétaire américaine est paralysée. Les riches, qui financent les campagnes électorales, veulent moins d’impôts, tandis que les pauvres réclament davantage de dépenses sociales. Le résultat est une impasse, avec des déficits budgétaires chroniques (désormais au-dessus de 5 % du PIB). La dette publique est passée d’environ 35 % du PIB en 2000 à 100 % du PIB aujourd’hui.

Les Etats-Unis conservent un dynamisme technologique dans des domaines tels que l’intelligence artificielle et la fabrication de microprocesseurs, mais leurs innovations sont rapidement rattrapées par la Chine, qui tire parti des transferts de savoir-faire et de ses importants progrès technologiques. La majorité des technologies vertes et numériques à l’échelle mondiale – les modules solaires de dernière génération, les éoliennes, les centrales nucléaires, les batteries, les puces électroniques, les véhicules électriques, les systèmes 5G et les technologies de transmission d’énergie à longue distance – est fabriquée en Asie, principalement en Chine ou au sein de chaînes d’approvisionnement dominées par la Chine.

En raison de leurs déficits budgétaires, les Etats-Unis se voient contraints de réduire leurs engagements financiers visant à maintenir leur leadership mondial. Ils exigent des alliés de l’Otan qu’ils financent eux-mêmes leur défense militaire, tandis que la contribution américaine au financement des programmes des Nations unies pour le climat et le développement est de plus en plus maigre.

En bref, alors que les Etats-Unis se bercent d’illusions en pensant rester la puissance dominante mondiale, nous sommes déjà dans un monde multipolaire. La question se pose de ce que devrait signifier cette nouvelle multipolarité. Trois possibilités s’offrent à nous.

La première possibilité, qui est la trajectoire actuelle, consiste en une lutte continue pour la domination entre les grandes puissances, opposant les Etats-Unis à la Chine, à la Russie et à d’autres. Le principal spécialiste américain de politique étrangère, le professeur John Mearsheimer, a développé la théorie du « réalisme offensif », selon laquelle les grandes puissances luttent inévitablement pour la domination, avec des conséquences qui peuvent être tragiques, sous la forme de guerres dévastatrices. Notre tâche ne devrait-elle pas être d’éviter de tels dénouements tragiques, plutôt que de les accepter comme une fatalité ?

La deuxième possibilité est une paix précaire fondée sur un équilibre entre les grandes puissances, parfois appelé « réalisme défensif ». Puisque les Etats-Unis ne peuvent vaincre ni la Chine ni la Russie, et vice-versa, les grandes puissances devraient préserver la paix en évitant tout conflit direct entre elles. Les Etats-Unis ne devraient pas essayer d’élargir l’influence de l’Otan en Ukraine, suscitant les plus vives objections de la part de la Russie, pas plus qu’ils ne devraient armer Taïwan malgré l’opposition véhémente de la Chine.

En somme, les grandes puissances devraient faire preuve de prudence et éviter de franchir les lignes stratégiques fixées par les autres. C’est certes un bon conseil, mais cela ne suffit pas. Les équilibres de pouvoir peuvent se transformer en déséquilibres, menaçant la paix. Le Concert européen de 1815 visait à maintenir la paix et la stabilité en Europe en assurant un équilibre entre les grandes puissances européennes au XIXsiècle. Il a fini par s’effondrer sous l’effet des changements dans l’équilibre des forces à la fin du XIXsiècle, ce qui a conduit à la Première Guerre mondiale.

 

Réalismes offensif ou défensif – ou paix véritable

La troisième possibilité, négligée au cours des trente dernières années par les dirigeants américains mais qui représente notre plus grand espoir, est une véritable paix entre les grandes puissances. Cette paix serait fondée sur la reconnaissance partagée qu’aucune puissance ne peut dominer le monde à elle seule et que le bien commun nécessite une coopération active entre les grandes nations. Plusieurs fondements soutiennent cette approche, notamment l’idéalisme (un monde fondé sur l’éthique) et l’institutionnalisme (un monde fondé sur le droit international et les institutions multilatérales).

Une paix durable est possible. Nous pouvons beaucoup apprendre de la longue période de paix qui a prévalu en Asie de l’Est avant l’arrivée des puissances occidentales au XIXsiècle siècle. Dans son livre Chinese Cosmopolitanism, la philosophe Shuchen Xiang cite l’historien David Kang, qui a noté que « depuis la fondation de la dynastie Ming jusqu’aux guerres de l’opium – c’est-à-dire de 1368 à 1841 – il n’y a eu que deux guerres entre la Chine, la Corée, le Vietnam et le Japon : l’invasion du Vietnam par la Chine (1407-1428) et l’invasion de la Corée par le Japon (1592-1598). » La longue paix de l’Asie a été brisée par l’attaque de la Chine par la Grande-Bretagne lors de la Première Guerre de l’opium (1839-1842), suivie par les conflits entre l’Asie et l’Occident puis par les guerres sino-japonaises.

La professeure Xiang attribue ce demi-millénaire de paix en Asie aux normes confucéennes d’harmonie qui sous-tendaient la diplomatie entre la Chine, la Corée, le Japon et le Vietnam, contrairement à la lutte pour la domination qui caractérisait la diplomatie européenne. La Chine, durant cette longue période, était la puissance prédominante de la région, mais elle n’a pas utilisé son pouvoir pour menacer ou nuire à la Corée, au Vietnam ou au Japon.

J’ai récemment proposé dix principes pour une paix perpétuelle au XXIsiècle, s’inspirant des cinq principes chinois de coexistence pacifique, auxquels j’ai ajouté cinq mesures pratiques supplémentaires, formant ainsi un mélange d’éthique confucéenne et d’institutionnalisme1 . Mon idée est de mettre à profit l’éthique de la coopération et les avantages concrets du droit international et de la Charte des Nations unies.

Alors que le monde se réunit en septembre pour le Sommet de l’avenir des Nations unies, le message clé est le suivant : nous ne voulons ni n’avons besoin d’une puissance dominante. Nous n’avons pas besoin d’un équilibre des pouvoirs, qui peut trop facilement se transformer en déséquilibre de force. Nous avons besoin d’une paix durable fondée sur l’éthique, les intérêts communs, le droit international et les institutions multilatérales.

[1]. Voir Partage international, septembre 2024, p. 5. 

Auteur : Jeffrey D. Sachs, professeur de développement durable et de gestion de la santé à l’université Columbia, à New York (Etats-Unis).
Sources : manilatimes.net
Thématiques : politique
Rubrique : Point de vue ()