Un livre de Rutger Bregman : « L’Ambition morale »

« Cessez de gaspiller votre talent et construisez un héritage de valeur. »

Partage international no 433septembre 2024

par Corné Quartel

Le Sommet de l’Onu sur l’avenir, qui se tiendra à New-York en septembre, a pour objectif de trouver un consensus international et des solutions pour des lendemains meilleurs. Dans le même temps, nombreux sont ceux qui s’interrogent avec impatience : « Quand pouvons-nous enfin espérer une véritable transformation pour le bien de tous ? »

Il semble que la plus grande menace pour compte-rendu de lecture par le monde ne soit pas la crise climatique, l’escalade des conflits ou les inégalités économiques, mais l’inertie des individus – l’inaction passive face aux injustices du monde. Sommes-nous paralysés par les machinations d’un système qui valorise la poursuite du succès matériel au détriment des valeurs humaines, de la justice et de la planète ? Le monde est en feu, la démocratie et l’Etat de droit sont attaqués. Ne devrions-nous pas être plus ambitieux sur le plan moral ?

C’est exactement la question qu’aborde l’historien néerlandais Rutger Bregman dans son nouveau livre intitulé Moral Ambition1 : « Le plus grand gaspillage de notre temps est le gaspillage de nos talents. Des millions de personnes pourraient contribuer à rendre le monde meilleur, mais ne le font pas ; des personnes qui se sont enlisées dans des emplois inutiles ou tout simplement nuisibles. Il existe un antidote à ce sentiment de vide : l’ambition morale. »

R. Bregman est également l’auteur de Utopies réalistes (2017) et Humanité : une histoire optimiste (2020)2 . Moral Ambition (2024) est publié en néerlandais.

 

Des idées courageuses

R. Bregman ne manque pas de courage. Il est devenu viral en 2017 avec son TED Talk3  « La pauvreté n’est pas un manque de caractère, c’est un manque d’argent liquide. » En 2019, il a été invité par le média The Correspondent à parler du revenu de base universel dans la fosse aux lions, la conférence annuelle du Forum économique mondial de Davos, en Suisse – un rassemblement annuel des personnes les plus riches et les plus puissantes du monde. Là, il a jeté un gros pavé dans la mare en dénonçant la très faible participation structurelle de riches particuliers et des grandes entreprises à l’impôt. « Les impôts, les impôts, les impôts, a-t-il déclaré, le reste ce ne sont que des conneries. » Il a également été interviewé par l’émission The Daily Show (Etats-Unis, 2019), mais elle n’a pas été diffusée car elle a été jugée trop radicale. Ces deux interventions peuvent toutefois être visionnées sur YouTube. D’après R. Bregman, l’ambition morale « c’est la volonté de rendre le monde sauvagement meilleur. De consacrer sa carrière aux plus grands défis de notre temps, qu’il s’agisse du changement climatique ou de la sécurité alimentaire, de l’extrême pauvreté ou de la prochaine pandémie. Il s’agit d’un désir ardent de faire la différence. »

Son livre s’adresse aux jeunes qui ne sont pas encore devenus rigides ou trop ancrés dans leurs obligations financières et leur statut. Mais si les « plus âgés » ne sont pas d’accord, il les invite cordialement à prouver le contraire. Selon R. Bregman, il s’agit d’un « livre d’une ambition presque embarrassante qui se veut le point de départ d’un nouveau mouvement et le guide d’un nouveau style de vie ». Provocateur et optimiste, il vise à susciter le courage et la foi dans le potentiel humain, mais il dresse également le portrait d’une humanité déréglée qui s’est engagée sur la voie rapide de la création d’une planète inhabitable. « Nous sommes à un tournant de l’Histoire. La question est de savoir ce que nous voulons faire à ce sujet. » Lorsque R. Bregman parle des « bullshit jobs4 », il ne fait pas référence aux pompiers, au personnel de santé, aux enseignants, etc. « Ils n’ont pas besoin d’un cours sur l’ambition morale parce qu’ils sont au front tous les jours, rendant le monde meilleur. » Certaines professions, cependant, ne sont pas très nuisibles en soi, mais ne contribuent pas beaucoup à la société, comme les banquiers, de nombreux lobbyistes et les spécialistes du marketing (dont 22 % semblent trouver leur propre profession inutile). Il n’est pas surprenant que les recherches montrent également que les salaires élevés s’accompagnent généralement d’une moralité moindre.

 

Excuses ou altruisme efficace

Qu’est-ce qui empêche toute transformation réelle et pourquoi l’altruisme des personnes bien intentionnées n’est-il souvent que marginalement efficace ? R. Bregman cite quelques excuses que les gens emploient pour ne pas agir :

– Dans les milieux conservateurs : « C’était bien pire avant qu’aujourd’hui. » Il est cependant beaucoup plus intéressant de se demander comment nous pouvons créer un avenir meilleur.

« Nous avons déjà fort à faire pour nous assurer une vie agréable » et « nous voulons nous sentir libres et pouvoir faire ce que nous voulons ». R. Bregman commente : « En tant qu’Occidental disposant d’un salaire moyen, vous appartenez aux trois pour cent les plus riches de la population mondiale. […] Faire ce qu’on a envie de faire ne signifie généralement pas autre chose que faire comme tout le monde, donc ce n’est pas du tout être aussi libre qu’on le pense. » Il ajoute qu’il « ne faut pas confondre la liberté avec l’indifférence ».

– D’innombrables livres de développement personnel (ou la populaire « pensée positive ») mettent l’accent sur la responsabilité personnelle et sur le fait que chacun crée sa propre réalité. Ils encouragent l’amour de soi, mais semblent faire peu de cas de l’amour de nos semblables ou de la pauvreté dans le monde. Cela n’est pas très différent du pseudo-argument de la droite face à l’injustice structurelle, à savoir que « le succès est une question de choix ». Il s’agit bien sûr d’une foutaise, selon R. Bregman, qui cite le journaliste George Monbiot : « Si la richesse était le résultat inévitable d’un travail acharné et de l’esprit d’entreprise, toutes les femmes d’Afrique seraient millionnaires. »

L’Ambition morale présente également des histoires de héros qui ont fait preuve d’efficacité dans leurs combats, des héros qui ont été à l’avant-garde de transformations majeures telles que l’abolition de l’esclavage, la fin de la ségrégation aux Etats-Unis et le droit de vote pour les femmes. C’étaient des gens ordinaires, comme vous et moi, mais ils croyaient qu’ils pouvaient faire la différence. Ils ont simplement commencé, ils ont demandé à d’autres personnes de les rejoindre et ont réussi à créer un effet d’entraînement – il s’avère que la plupart des gens sont prêts à aider s’ils sont sollicités. Par-dessus tout, ces héros étaient idéalistes et pragmatiques.

Selon R. Bregman, certaines des excuses pour l’inaction des « gauchistes » ou des progressistes sont les suivantes :

« Tout est dû au système, aux multinationales, au néolibéralisme ou au système capitaliste », et ils se contentent donc de se plaindre et de ne pas agir.

– Il est important de ne pas se contenter d’être contre quelque chose comme l’inégalité, la pollution ou le racisme. Les gens de gauche manquent souvent de la vision concrète d’un avenir qui vaille la peine d’être recherché.

– On pense parfois que l’idéalisme et les bonnes intentions suffisent ou qu’un changement de conscience conduira automatiquement à un changement systémique. Mais cela ne se produit pas automatiquement. C’est une bataille qui doit être menée. Elle fait appel à notre volonté et à notre courage pour prendre une position morale.

 

Agir ou rester neutre

R. Bregman reprend l’une des citations préférées de J.F. Kennedy, attribuée à Dante : « Il y a une place spéciale en enfer réservée aux personnes qui restent neutres dans les moments qui exigent une prise de position morale. » Ce qu’il faut, c’est l’ambition de gagner cette bataille, avec une combinaison d’idéalisme, de talent organisationnel et d’esprit d’entreprise.

A titre d’exemple : Les « Raiders » de Ralph Nader5, qui ont réussi à forcer les constructeurs automobiles américains à rendre leurs voitures plus sûres par le biais de la législation et qui ont été à l’origine de la loi sur la qualité de l’air de 1970, étaient composés d’« employés de bureau » qui parcouraient des piles de mémos, de lettres, de rapports et de transcriptions. « Au lieu de lancer des cocktails Molotov, ils lançaient des motions (législatives) et des citations à comparaître au tribunal. Ils ont mis en lumière des abus cachés, proposé des solutions et rassemblé une coalition d’activistes, de lobbyistes, de politiciens et d’experts pour concrétiser ces solutions en lois. » Nous avons besoin de tout le monde. Pas seulement des débrouillards, mais aussi des intellos, des étudiants, des avocats – de tous ceux qui veulent travailler pour le bien commun.

Partout dans le monde, des gens se lèvent, animés par le mécontentement et l’idéalisme, alors pourquoi les résultats obtenus jusqu’à présent sont plutôt décevants ? Pensez au mouvement Occupy, à Extinction Rebellion, aux marches pour le climat et aux manifestations Black Lives Matter. R. Bregman explique : « Autrefois, les médias sociaux n’existaient pas et les militants devaient construire une organisation immense et puissante, et en travaillant en étroite collaboration, ils devenaient un adversaire redoutable. Lorsque Martin Luther King a prononcé son discours emblématique J’ai fait un rêve le 28 août 1963, ses adversaires n’ont pas seulement vu 250 000 personnes. Ils ont également vu l’organisation qui se cachait derrière cette manifestation, et donc la puissance du mouvement des droits civiques. »

Il ne faut pas se laisser abattre ou penser que nous ne pouvons pas faire la différence, mais chercher à être de plus en plus nombreux. Nelson Mandela a déclaré lors de son départ de la présidence de l’Afrique du Sud : « Changer la société n’est pas la chose la plus difficile au monde. La chose la plus difficile est de se changer soi-même. » Or, selon R. Bregman : « Si vous parvenez à choisir la voie de l’ambition morale, les répercussions peuvent être énormes. Actuellement, il faut avoir une vision du monde très individualiste pour penser qu’en tant qu’individu, on ne peut pas faire la différence. Les humains sont des êtres profondément sociaux et, précisément parce que le comportement est contagieux, vous pouvez faire bouger des dizaines, des centaines, voire des millions d’autres personnes. »

Nous ne pouvons pas le faire seuls. L’objectif de ce livre est d’inciter les gens à commencer à prendre au sérieux leur ambition morale. R. Bregman cite l’anthropologue Margaret Mead : « Ne doutez jamais qu’un petit groupe de citoyens engagés et pensant bien puisse changer le monde. Après tout, il n’en a jamais été autrement. » En effet, les recherches menées par Erica Chenoweth, politologue à l’université de Harvard, sur les grandes transformations récentes, telles que la Chute du mur de Berlin, la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, la Révolution orange en Ukraine et le Printemps arabe, montrent qu’aucune cause n’échoue lorsque 3,5 % de la population s’y engage de manière active, non violente et persistante6.

 

Apprendre à recadrer

Etre pragmatique, c’est parfois accepter des compromis. Par exemple, l’abolition de l’esclavage n’a pas semblé réalisable au début, mais l’interdiction du transport d’esclaves à l’étranger l’est devenu lorsque le public fut choqué d’apprendre le nombre de marins britanniques qui y trouvaient la mort. « En Grande-Bretagne, un pays où la traite des esclaves rapportait beaucoup d’argent et où moins de trois pour cent de la population avait le droit de vote, des millions de personnes se sont mobilisées pour renverser l’un des systèmes économiques les plus anciens. »

Peut-être pouvons-nous tirer des enseignements de ce recadrage. Par exemple, si nous voulons une économie mondiale juste, peut-être faut-il insister sur les avantages à long terme pour le monde occidental et pas seulement sur les motifs d’amour et de compassion qui poussent à désirer ce changement. Après tout, selon le rapport de la Commission Brandt pour la Banque mondiale7, l’inaction entraînera une nouvelle déstabilisation mondiale, ce qui, à long terme, nuira à tout le monde, y compris aux privilégiés économiques.

 

Conclusion

L’ambition morale n’est pas un exercice intellectuel sur les raisons de l’échec de nos systèmes, et Rutger Bregman ne propose pas de solutions toutes faites, ce qui lui a d’ailleurs valu de nombreuses critiques. Ces critiques ne sont-elles pas une nouvelle excuse pour l’inaction ? Pourtant, l’Ecole de l’ambition morale, cofondée par l’auteur, propose une solution pratique pour apprendre à mettre en œuvre les idéaux (plus d’informations à ce sujet dans le prochain numéro de Partage international). Terminons sur un encouragement de l’auteur : « Améliorez le monde en vous améliorant ; choisissez un sujet qui vous tient à cœur, commencez, joignez-vous à d’autres, demandez à d’autres de vous aider, et cela créera un effet d’entraînement. » Cela pourrait conduire à un changement de système. En effet, le tout n’est-il pas la somme de ses parties ?

 

1 – L’ambition morale, non traduit. L’ouvrage sera disponible en anglais début 2025.
2Ces deux ouvrages sont publiés aux éditions du Seuil.
3 –
Court exposé sur Internet (15 mn) devant un public et enregistré pour être diffusé.
4 –
« Bullshit jobs » ou « emplois à la con », concept défini par l’anthropologue David Graeber.
5 –
Ralph Nader est un militant politique américain, un auteur, un conférencier et un avocat connu pour son engagement en faveur de la protection des consommateurs, de l’environnement et de la réforme du gouvernement. Il a dirigé un groupe d’étudiants en droit volontaires, surnommés les « Nader’s Raiders » (les attaquant de Nader), dans le cadre d’une enquête sur la Commission fédérale du commerce, qui a conduit directement à la révision et à la réforme de cette agence.
6 –
Voir également Partage international, mars 2020.
7 –
Nord-Sud : un programme de survie, 1980.

Auteur : Corné Quartel, artiste, designer et collaborateur de Share International basé à Amsterdam (Pays-Bas).
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Rubrique : Compte rendu de lecture ()