La zone d’intérêt

Un film écrit et réalisé par Jonathan Glazer, 2023

Partage international no 429mai 2024

par Phyllis Creme

Après avoir vu le film, j’ai imaginé une discussion avec un voisin :
« C’est un bon film ?
– Oui. La réalisation est complexe et captivante, et le son excellent.
– Quels sont les thèmes ?
– L’inhumanité, l’aveuglement, la complaisance de l’humanité… Les forces de la matérialité, du mal… Un mur… Le commandant d’Auschwitz et sa famille ; surtout, la juxtaposition d’une vie de famille ordinaire avec les camps de concentration d’Auschwitz. »

La zone d’intérêt, librement inspirée d’un roman de Martin Amis, retrace la vie de famille du commandant d’Auschwitz, Rudolf Höss, en1943, pendant la Seconde Guerre mondiale. L’appellation « Zone d’intérêt » – en allemand, Interessengebiet – a été donnée à une zone de plus de 40 kilomètres carrés administrée par les SS, qui avait été créée au début de l’année 1941 pour accueillir les Polonais et les Juifs des villages proches du camp après leur expulsion. Ce nom glaçant reflétait l’approche froide et clinique du régime nazi. Fait inhabituel, le film ne parle pas des victimes mais des coupables. La famille Höss vit juste à côté de l’un des camps du complexe d’Auschwitz – Auschwitz II, le « camp de la mort » – dont elle n’est séparée que par un mur assez bas ; ce mur est l’image la plus importante du film, car il représente la façon dont la famille peut continuer à vivre comme si elle n’était pas consciente de ce qui se passait de l’autre côté. J. Glazer considère le mur comme une image de la « compartimentation rendue flagrante ». La maison familiale est splendide, avec un beau jardin ; le mur lui-même est presque totalement couvert de plantes grimpantes. Mais de l’autre côté, la cheminée du crématorium domine le jardin, tout près du mur. La bande sonore du film contient des cris et des pleurs d’enfants que le public ne peut ignorer, mais la famille ne semble pas s’en rendre compte. Après avoir vu le film, je suis ressortie avec un sentiment d’angoisse.

La mère doit s’occuper d’un nouveau bébé et de plusieurs enfants plus âgés. A un moment donné, les pleurs du bébé semblent durer trop longtemps. La mère de celle-ci se rend alors chez elle et une scène montre la femme nommant les plantes à sa mère. Cette scène semble également durer trop longtemps. On voit un coquelicot rouge sang en gros plan, grossissant de plus en plus jusqu’à remplir l’écran : la fleur qui saigne. Personne ne parle du camp. C’est comme s’il n’existait pas. Mais alors que le film ne pénètre pratiquement pas à l’intérieur du camp, tout au long du film, on entend les bruits terribles qui s’en dégagent. J. Glazer a décrit ses personnages non pas comme des monstres, mais comme des « horreurs non pensantes, bourgeoises, aspirant à une carrière » – des personnes qui parviennent à transformer le mal profond en « bruit de fond ».

La vie familiale n’est pas vraiment idyllique, juste « ordinaire » et heureuse, d’une manière insouciante ; les enfants jouent, le père nage, on célèbre l’anniversaire du père avec un gâteau extravagant. Mais il y a des signes de ce qu’ils ignorent : la grand-mère a soudain disparu, elle est partie sans un mot. N’a-t-elle pas pu supporter cela ? Les enfants jouent avec les restes des morts, comme des fausses dents, tandis que la mère essaie un manteau de fourrure volé à une victime d’Auschwitz et se regarde d’un air satisfait dans un miroir.

Une scène glaçante nous fait sortir de l’action principale pour montrer des hommes – qui ont l’air de technocrates ordinaires – discutant froidement des aspects techniques des cheminées des incinérateurs du camp. Vers la fin, le film nous montre l’actuel musée d’Auschwitz, une salle caverneuse souterraine dépouillée, avec deux femmes qui nettoient simplement les vitres de façon routinière. Toutes les horreurs sont présentées comme une routine. Le commandant reçoit un appel téléphonique concernant le train qui amènera des milliers de Juifs hongrois à l’abattoir – encore une fois, c’est clinique et routinier : un simple appel téléphonique. La mère mentionne Hitler comme s’il s’agissait d’un leader ordinaire que l’on peut persuader.

L’énormité de la situation est soulignée lorsque R. Höss annonce à sa femme qu’il a reçu l’ordre de partir. Elle est bouleversée et insiste sur le fait qu’elle veut rester –  elle a construit une si belle vie avec les enfants. Pendant ce temps, le bruit des horreurs du camp se poursuit en arrière-plan et le seul indice de quelque chose d’anormal avec le commandant arrive à la fin : on le voit dans un long plan en train de vomir sur le sol d’un grand bâtiment. Même cela est représenté « cliniquement », à distance.

La déconnexion vécue par la famille Höss a été démontrée de manière frappante dans une interview que Inge-Brigitt Höss, la fille de Rudolph Höss, a accordée à Thomas Harding pour le journal The Observer le 24 mars 2024 : « C’était un père merveilleux, a-t-elle déclaré. Le dimanche, la fumée de son cigare embaumait toute la maison. Nous prenions le petit-déjeuner, le déjeuner ou le dîner, comme une gentille famille. Elle a ajouté : Nous ne savions même pas ce qu’était vraiment son travail. »
J’ai parlé de ce film à plusieurs personnes qui m’ont répondu : « Oh non, je ne veux pas le voir, c’est trop déprimant » : ce qui illustre bien son message. A l’exception de quelques personnes très courageuses, la plupart d’entre nous ignorons la souffrance qui, de nos jours, nous confronte en permanence aux médias et à chaque sans-abri que nous croisons sur nos trottoirs. « La vie doit continuer, disent-elles, nous ne pouvons que vivre notre vie du mieux que nous pouvons. »

Naomi Klein, écrivaine et militante canadienne, a écrit dans une critique du Guardian que pour tous ceux qui lui ont parlé de ce film, il évoquait les événements de Gaza. A propos de la scène où la famille fouille dans une boîte contenant des objets pris aux prisonniers tués, N. Klein écrit : « Je ne sais pas comment on peut regarder cette scène sans penser aux soldats israéliens qui se sont filmés en train de fouiller dans les armoires des Palestiniens dont ils occupent et détruisent les habitations à Gaza, ou qui se vantent de voler des chaussures et des bijoux pour leurs fiancés et leurs petites amies, ou qui prennent des selfies de groupe avec les décombres de Gaza en toile de fond. »

« Le film montre, poursuit-elle, les façons de rendre banal le génocide, la façon dont ceux d’entre nous qui sont un peu plus éloignés des murs peuvent occulter les images et ignorer les cris, et simplement … continuer. […] »

Elle cite Aaron Bushnell, un jeune pilote militaire des Etats-Unis, qui n’a pas fait abstraction de ces cris et s’est immolé pour protester contre le massacre à Gaza devant l’ambassade israélienne à Washington, après avoir lucidement écrit dans sa dernière publication sur les médias sociaux : « Que ferais-je si mon pays commettait un génocide ? La réponse est : vous êtes en train de le faire. En ce moment même. » (23 mars 2024)

 

Nous sommes tous complices

Les médias modernes nous rapprochent tant de ce qui se passe juste au-delà des nombreux murs que nous érigeons, de sorte que les horreurs deviennent floues. La plupart du temps, nous poursuivons notre vie ; certains d’entre nous participent à des manifestations ou perdent le sommeil. Quelques-uns font des films ou écrivent. Ce film met en évidence la complicité de l’humanité, nous met au pied du mur et nous met au défi d’agir.

Dans les moments difficiles, nous avons plus que tout besoin d’espoir – mais pas, comme le montre si clairement ce film, de complaisance, dont Benjamin Creme disait qu’elle était l’une des plus grandes faiblesses de l’humanité. Lorsque notre espoir est réel, il nous pousse à agir, à résister – comme de nombreuses personnes qui se joignent aujourd’hui aux manifestations régulières contre l’invasion de Gaza et qui recherchent d’autres formes de résistance.

Dans l’ensemble, le film a une esthétique naturaliste, obtenue par des artifices cinématographiques : par exemple, dans les scènes de la maison, dix caméras sont utilisées simultanément. Mais il y a deux courtes séquences qui sont tout à fait différentes : elles sont filmées sans lumière, en noir et blanc – « en vision nocturne ». On y voit une jeune fille, de dos mais au visage blanc fantomatique, dépourvue de traits, ramasser quelque chose. Dans la seconde séquence, elle étale des pommes le long d’un talus ; en outre, la scène est frappante par la façon dont l’adolescente « brille » dans l’obscurité. Ces séquences sont basées sur des faits réels : dans sa jeunesse, Aleksandra Bystroñ-Kolodziejczyk (1927-2016) aidait à donner de la nourriture aux prisonniers affamés. La maison familiale utilisée comme décor dans le film est celle où elle a vécu.

Dans son discours de remise des Oscars, Jonathan Glazer, lui-même juif, a comparé l’Holocauste à la guerre à Gaza et a résumé l’objectif qu’il s’était fixé en réalisant le film : « Notre film montre où mène la déshumanisation, dans ce qu’elle a de pire. Elle a façonné notre passé et notre présent. En ce moment même, nous nous retrouvons ici en tant qu’hommes qui réfutons notre judéité et que l’Holocauste soient détournés par une occupation qui a conduit à un conflit pour tant de personnes innocentes, qu’il s’agisse des victimes du 7 octobre en Israël ou de l’attaque en cours sur Gaza, toutes les victimes de cette déshumanisation. Comment fait-on pour résister ? »

Il a dédié son film à Aleksandra Bystroñ-Kolodziejczyk, une personne qui a « résisté » et qu’il a rencontrée peu avant sa mort, à un moment où il était profondément troublé par son message. Il l’a décrite comme « la fille qui brille dans le film comme dans la vie » et qui lui a donné de l’espoir. Son apparition dans le film est onirique, mais c’est aussi une vision d’espoir. En raison de sa spécificité, elle persiste dans la mémoire. Cette vision de la résistance est peut-être notre espoir. En tant que spectateurs, nous sommes confrontés à notre complicité. Mais nous pouvons aussi, ne serait-ce que de manière ténue, choisir de nous identifier à la résistance courageuse de cette enfant. J. Glazer a dit d’elle : « Je cherchais la lumière quelque part et je l’ai trouvée en elle. Elle est la force du bien. »

Auteur : Phyllis Creme, collaboratrice de Share International qui vit à Londres (Royaume-Uni). Elle était l’épouse de Benjamin Creme.
Sources : The Guardian ; The Observer ; Vulture.com
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Rubrique : Divers ()