Partage international no 425 – février 2024
Interview de Yuval Rahamim par Jason Francis
Le Cercle des Parents – Forum des Familles (PCFF) – est une organisation à but non lucratif basée en Israël et en Palestine qui a été créée en 1995 par Yitzhak Frankenthal et plusieurs familles israéliennes. L’organisation permet la rencontre de familles d’Israéliens et de Palestiniens tués au cours du conflit qui dure depuis des décennies entre les deux peuples. Elle est supervisée par un conseil d’administration israélo-palestinien disposant d’équipes situées à la fois dans le territoire palestinien et en Israël. Yuval Rahamim est co-directeur général du PCFF. Il a été interviewé pour Partage international par Jason Francis.
Partage international : Vous avez perdu votre père en 1967 pendant la guerre des Six Jours. Comment votre parcours vous a-t-il amené là où vous êtes aujourd’hui ?
Yuval Rahamim : Lorsque mon père a été tué pendant la guerre, j’avais huit ans, donc je ne suis pas devenu un militant pour la paix à cette époque. J’ai eu une réaction normale de colère, de haine, de peur et de vengeance. Plus tard, au lycée, j’ai rejoint l’académie militaire parce que mes pensées à l’époque ressemblaient à : « Je vais venger la mort de mon père. » Bien sûr, je ne savais pas qui avait tué mon père, mais tuer des Arabes me paraissait, à l’époque, comme une bonne réaction. Alors, j’ai rejoint l’armée. En Israël, c’est obligatoire. J’ai servi pendant six ans après avoir obtenu mon diplôme d’études secondaires à l’académie militaire. J’ai eu la chance de ne tuer personne. J’étais au renseignement. Puis j’ai quitté l’armée, je me suis marié, j’ai eu des enfants et une carrière.
Peu à peu, j’ai oublié mes pensées de vengeance et j’ai compris que rien de tel ne me procurerait jamais la tranquillité d’esprit. Les guerres se sont poursuivies année après année, avec le Liban et avec les Palestiniens. Il y a eu la guerre du Yom Kippour en 1973. J’ai vu que les guerres se poursuivaient sans cesse et que les gens continuaient de mourir dans les guerres et les attaques des deux côtés. Et que personne ne se sent mieux après s’être vengé. Mais ce n’est que lorsque j’ai atteint l’âge de 50 ans, lorsque mes enfants ont commencé à faire leur service militaire, que j’ai recommencé à m’interroger. J’ai cherché ce que je pouvais faire pour changer le cours des choses et ne pas me contenter d’attendre que nos dirigeants mettent fin à cette guerre. À l’époque, il ne semblait pas qu’ils soient enclins à quoi que ce soit.
Yitzhak Rabin, premier ministre d’Israël de 1974 à 1977 et de 1992 à 1995, a tenté de mettre fin aux conflits avec les Palestiniens. Mais une fois qu’il a été tué, cette piste a été abandonnée et le conflit avec les Palestiniens s’est poursuivi jusqu’à aujourd’hui.
Il y a environ 10 ou 15 ans, j’ai découvert cette organisation, qui semblait être une bonne solution pour agir plus activement en faveur de la paix, de la réconciliation et de la fin de ce conflit.
Voilà, brièvement, mon parcours. Mais, bien sûr, il y a eu de nombreux arrêts et de nombreuses réflexions pendant ce cheminement où j’ai progressivement compris que nous devions écouter les Palestiniens et les considérer comme des êtres humains. Tout ce qu’on nous a dit sur l’autre camp faisait partie du récit normal que chaque nation se raconte pendant un conflit : nous sommes les bons, eux sont les mauvais ; nous sommes les hommes moraux, eux sont les animaux. Chaque nation en conflit éduque son peuple et ses étudiants selon les mêmes principes. On finit par comprendre que c’est complètement faux et que c’est nous qui devons commencer à changer. Une fois qu’on comprend cela, on commence à interagir avec l’autre camp humainement. Il faut changer cela au niveau du peuple et au niveau communautaire.
PI. Les Israéliens et les Palestiniens qui ont perdu des êtres chers dans le conflit partagent-ils un parcours similaire ?
YR. Chacun a son propre parcours. La plupart d’entre eux ne nous rejoignent pas, mais il y en a plusieurs centaines dans chaque camp qui ont décidé à un moment de leur vie, comme moi, que la manière de donner un sens à cette perte était de rejoindre cette organisation et de devenir actifs afin de tendre la main à l’autre camp et chercher la réconciliation. Nombreux sont ceux qui ont partagé le même parcours ou qui ont eu un parcours similaire, et nombreux sont ceux qui restent du côté de la haine et de la vengeance parce qu’on ne leur a jamais proposé d’alternative. On ne leur a jamais présenté l’ennemi sous la forme d’un être humain. Ils suivent le chemin normal de leur nation.
Voir l’humanité de l’autre
PI. Quel est l’objectif général de ce groupe ?
YR. Socialement, nous vivons vraiment séparés les uns des autres, ce qui entretient beaucoup d’histoires et de croyances sur l’autre camp. Notre objectif est de rapprocher les gens afin que les deux côtés puissent voir l’autre comme un être humain pris dans le même cercle vicieux de violence, de haine et de perceptions erronées. C’est à nous de changer cela. Et c’est ce que nous essayons de faire dans de nombreux projets éducatifs, publics et communautaires.
PI. Qu’est-ce que cela apporte aux familles des deux camps opposés de se rencontrer, alors qu’une personne du camp adverse est responsable de la mort d’un proche ?
YR. C’est leur choix de faire cette rencontre. Nous n’obligeons personne à rencontrer l’autre camp. Certains souhaitent cette rencontre et c’est ainsi qu’ils nous trouvent. Peut-être ont-ils rencontré l’autre camp avant de nous rejoindre ou peut-être ne le feront-ils qu’après leur adhésion. Mais quiconque rejoint cette organisation sait que nous rencontrons l’autre et partageons nos histoires. Ainsi, les Palestiniens connaissent mon histoire. Et je peux entendre leurs histoires et saisir le côté humain, et la douleur est la même.
Dans chaque camp, de nombreuses personnes pensent que l’autre camp ne se soucie pas de ces morts, que ce qu’il veut, c’est voir la mort de l’autre côté, quel qu’en soit le prix. Ce n’est pas vrai : toutes les mères pleurent lorsqu’elles perdent leurs enfants – peu importe qu’elles soient palestiniennes ou israéliennes. Elles sont blessées pour le reste de leur vie. Ces rencontres sont probablement la seule occasion pour les Israéliens et les Palestiniens de se rencontrer humainement.
PI. Pourriez-vous partager avec nous quelques exemples qui vous viennent à l’esprit de la façon dont une réunion a affecté ou changé une personne qui a perdu un membre de sa famille à cause de la violence ?
YR. Cela arrive souvent aux Palestiniens qui, au début, ne peuvent pas croire que les Israéliens puissent être humains. Ils sont exposés aux Israéliens en tant qu’occupants, soldats et colons. Beaucoup d’entre eux prennent la décision de ne jamais parler à un Israélien. Il y a beaucoup de ressentiment et certains, lorsqu’on leur propose de rencontrer un Israélien, refusent tout simplement. Ceux qui ont osé le faire rapportent que ces rencontres ont changé leur vie. En écoutant l’histoire d’une mère, d’un père ou d’un fils endeuillé, ils ont compris pour la première fois que les Israéliens sont des êtres humains qui souffrent de l’occupation et du conflit militaire depuis de nombreuses années. C’est un énorme changement.
Actuellement la plupart des Palestiniens et des Israéliens ne sont pas exposés à ce genre de rencontres. Quand ils le sont, c’est un énorme changement. C’est ce qui arrive à notre public. Nous avons réussi à organiser de nombreuses rencontres avec des étudiants en Israël au fil des années, au cours desquelles un Israélien et un Palestinien entrent dans une salle de classe et partagent leurs histoires. Et les étudiants ont la possibilité de poser des questions, même des questions difficiles. Pour les étudiants israéliens, c’est probablement la première fois qu’ils rencontrent un Palestinien endeuillé qui parle hébreu et leur raconte sa vie en Cisjordanie sous l’occupation.
Beaucoup d’entre eux sont complètement choqués. Bien sûr, cela les pousse à s’interroger et explorer ce qui se passe dans l’occupation. « Nous n’avons jamais appris cela à l’école », disent-ils. C’est fascinant, cela change leur point de vue sur tout ce qu’ils ont appris. Il existe de nombreux exemples d’Israéliens et de Palestiniens qui ont entendu cette histoire une fois, et cela a complètement changé leur opinion et leur point de vue sur l’autre camp.
Comprendre l’histoire de l’autre
PI. Pourriez-vous parler du projet Témoignages ?
YR. C’est un projet qui dure depuis plus de 10 ans. Nous avons déjà accueilli plus de 55 groupes, chacun composé de 15 Israéliens et 15 Palestiniens. La plupart du temps, ils partagent des points communs. Parfois, il s’agit d’un groupe composé uniquement de femmes ou d’éducateurs, d’agents de santé, d’avocats.
Lors de nos séminaires, nous les emmenons voyager pendant quelques jours ou quelques semaines. Ils se rencontrent à un niveau très personnel car ils passent beaucoup de temps ensemble lors de séances, de dîners, de fêtes et de visites qu’ils effectuent. La discussion porte sur les récits personnels et nationaux des deux côtés. Ils partagent ensemble en groupes pour que petit à petit ils se fassent confiance car le temps passé ensemble est vraiment intime et sécurisant. Ils commencent alors à voir les autres sous un angle complètement différent.
Certaines séances sont des jeux de rôle dans lesquels je dois être un Palestinien, par exemple, et décrire le conflit du point de vue palestinien. Ou ce que ça fait d’être Palestinien. En tant qu’Israélien, je dois expliquer au groupe ce que je ressens en m’imaginant Palestinien. C’est une expérience incroyable. Nous comptons déjà près de 1 500 anciens élèves. Tous ont fait état d’un changement très profond de perspective à l’égard de l’autre camp. Et ils continuent de se réunir après la fin du séminaire.
Voilà le projet Témoignages que nous menons. C’est une expérience très efficace et profonde que d’amener les gens d’un point de vue à un autre. Et il ne s’agit pas seulement du conflit. Lorsqu’ils apprennent à comprendre le récit de l’autre côté, ils peuvent le relater à leurs familles et à leurs voisins. Si quelqu’un d’autre a une histoire et un discours différents des vôtres, cela ne veut pas forcément dire que l’un de vous a tort. C’est une très bonne leçon de vie. Si vous parvenez à mettre cela en œuvre, ce peut être une très bonne voie vers la réconciliation.
Après le 7 octobre 2023
PI. Comment les attaques terroristes du Hamas contre des citoyens israéliens le 7 octobre 2023 et la réponse beaucoup plus violente d’Israël contre la population de Gaza ont-elles affecté ce que votre groupe tente d’accomplir ?
YR. Nous sommes aujourd’hui dans un environnement complètement différent car l’hostilité entre Israéliens et Palestiniens est bien plus forte qu’auparavant. Il est impossible de les réunir physiquement et il est presque impossible de les réunir en ligne. Nous travaillons toujours en équipe commune. Nous avons un groupe de 20 Israéliens et Palestiniens qui travaillent toujours ensemble – non pas face-à-face mais à chaque fois par Internet en visioconférence. Mais nous comprenons que les Israéliens et les Palestiniens se sont davantage identifiés à leur camp et à la souffrance de leur société. Cela crée donc bien sûr beaucoup de tension dans la discussion commune. Dès le début de la guerre, nous avons lancé un appel au public à « préserver son humanité ». Nous diffusons constamment des messages sur la manière dont nous devons préserver l’humanité, arrêter la guerre et libérer les otages, les victimes et les prisonniers. Et, bien entendu, nous sommes opposés à de nouvelles effusions de sang qui accroîtraient encore plus la violence à l’avenir.
PI. D’après votre expérience, où en sont la plupart des Israéliens lorsqu’il s’agit pour leur gouvernement de faire de sérieuses concessions pour permettre une patrie palestinienne ou de maintenir et d’étendre les colonies en Cisjordanie, même si cela pourrait signifier un conflit perpétuel – une position que le premier ministre Netanyahu semblait adopter quand il a dit qu’Israël « vivrait pour toujours par l’épée » ?
YR. C’est une question très mouvante car elle dépend toujours des alternatives ou de la situation actuelle. Cela revient à la confiance. Dans cette situation de guerre, les Israéliens ne feront aucune concession. Mais s’il existe une réelle chance de mettre fin au conflit et à la violence, avec un partenaire valable et de solides garanties que ces concessions n’entraîneront pas de violence supplémentaire ni de problèmes de sécurité, la plupart des Israéliens seront favorables à ces concessions. Mais à ce stade, où il n’y a ni négociation ni processus, et ni les Israéliens, ni même les Palestiniens, ne sont prêts à faire des concessions à l’autre camp.
Le leadership de Netanyahu, je dois le dire, nous a amenés à croire qu’il n’y a pas de solution et que nous devons vivre par l’épée. Mais c’est entièrement une question de leadership et de vision. Si les deux peuples se voyaient présenter une vision viable de l’avenir leur permettant de vivre dans la sécurité, la dignité et l’indépendance, ils saisiraient cette opportunité. Mais cette opportunité ne leur a pas été offerte depuis de nombreuses années, depuis la mort d’Itzhak Rabin. Nous vivons donc tous dans une situation de désespoir. Et quand on n’espère pas, on ne fait aucune concession. Vous ne faites des concessions que si vous voyez un avenir et des avantages, et si vous voyez que l’autre partie est prête à en faire aussi. Mais si vous ne faites pas confiance à l’autre camp et ne voyez aucune solution à l’horizon, les Palestiniens n’abandonneront pas leur grand rêve d’une patrie allant du « fleuve jusqu’à la mer », et les Israéliens ne seront pas prêts à abandonner sur la sécurité militaire.
La réponse dépend de ce que vous proposez. Pour l’instant, Netanyahu ne propose rien. Ainsi, vous ne trouverez pas la majorité des Israéliens favorables à une solution à deux États. Cette option est pourtant valide. Une fois que l’État palestinien sera construit et qu’il aura de véritables fondations des deux côtés, les Israéliens le soutiendront.
Soutenir la paix
PI. Y a-t-il quelque chose que vous aimeriez ajouter ?
YR. Le message le plus important que je souhaite adresser à votre public est que nous ne voulons pas exporter ce conflit ailleurs sur la planète. Nous ne voulons pas qu’une nation pense qu’elle devrait prendre parti – qu’elle devrait soutenir les Palestiniens dans leur juste combat ou qu’elle devrait soutenir les Israéliens dans leur juste combat pour se défendre.
Ils devraient soutenir la paix parce que ces deux nations ne savent pas comment mettre fin à ce conflit. Le soutien le plus important et le seul dont nous ayons besoin de la part de la communauté internationale est d’affirmer fermement : « Mettez fin à cela. Personne n’obtiendra tout ce qu’il veut, mais tout le monde connaîtra la paix. » Lorsque vous avez la paix, vous pouvez commencer à prospérer et à développer des relations. Vous pouvez enfin ne plus penser à qui va essayer de vous tuer ensuite.
Peu importe jusqu’où l’on remonte pour trouver les racines de ce conflit. Vous pouvez remonter deux mois, 50 ans, 1 000 ans en arrière, et vous trouverez toujours des racines différentes à ce conflit. Il s’agit du plus ancien conflit en cours dans le monde aujourd’hui. Cela ne sert à rien de simplement soutenir un côté et de dire : « Nous vous soutiendrons pour gagner. » Personne ne va gagner. Personne ne va partir. Nous avons besoin que la communauté internationale intervienne et déclare : « Vous devez arrêter la guerre et nous vous garantirons que personne ne vous attaquera. Vous devez trouver un moyen pour que les nations palestiniennes et israéliennes vivent côte à côte en paix. »
[Pour plus d’informations, veuillez consulter : theparentscircle.org]
Israël
Auteur : Jason Francis, collaborateur de Share International basé dans le Massachusetts (Etats-Unis).
Thématiques :
Rubrique : Entretien ()
