Partage international no 424 – décembre 2023
Interview de Alison Weir par Felicity Eliot
L’organisation à but non lucratif If Americans Knew (Si les Américains savaient) a été fondée par une journaliste indépendante américaine, Alison Weir, qui a voyagé de manière indépendante à travers la Cisjordanie et la bande de Gaza en février et mars 2001. Ce qu’elle a vu et vécu lui a ouvert les yeux, puisque rien de tel n’était rapporté dans les médias américains. En fait, l’écart entre la réalité sur le terrain et le tableau présenté dans la presse américaine était très inquiétant. Les Américains ne recevaient pas les informations que le reste du monde connaissait. Cette situation a-t-elle changé ? Ces questions continuent aujourd’hui de préoccuper A. Weir. Felicity Eliot l’a interviewée pour Partage international le 16 novembre.
Partage international : Vous et moi nous sommes déjà entretenues, et un de mes collègues vous a interviewé il y a quelques années (en septembre 2006 et septembre 2014). En visitant à nouveau votre site internet en octobre, j’ai été frappée par la présentation factuelle et simple de chiffres qui parlent d’eux-mêmes. Quoi de plus clair que des graphiques pour montrer l’injustice, l’inégalité, l’oppression, la marginalisation – tout simplement la folie des circonstances qui constituent la réalité quotidienne dans laquelle les Palestiniens ont été contraints de vivre depuis des décennies et à laquelle nous, le monde, avons choisi d’être aveugle ? Beaucoup diront : « Mais nous ne savions pas ; personne ne nous l’a dit. » C’est la tâche que vous avez entreprise avec l’organisation If Americans Knew. Vous avez une connaissance approfondie de la situation. La crise actuelle est-elle inattendue ?
Alison Weir : Comme vous le savez, les Palestiniens vivent dans un immense camp de concentration, une cocotte minute depuis au moins 16 ou 17 ans. Quand j’y suis allée en 2001, ils étaient déjà enfermés. Cela dure depuis bien plus longtemps que beaucoup ne le pensent. Je ne crois pas que la plupart des Américains le sachent.
PI. Ce que je trouve stupéfiant, c’est l’ignorance des hommes politiques et des médias ; ils semblent ignorer l’histoire de la région, comme si celle-ci avait soudainement éclaté le 7 octobre. Qu’en est-il de 1967, qu’en est-il de 1917 et de la Nakba ?
AW. Je dirais que cela a commencé bien avant, avec le premier Congrès sioniste en 1897. Mais pour en revenir à aujourd’hui, c’est profondément problématique pour les Américains puisque le gouvernement américain finance Israël, le protège sur la scène internationale et pour cette raison, les Américains sont probablement les moins bien informés.

Alison Weir, journaliste indépendante et militante
PI. Selon vous, quelle est la raison de la flagornerie qu’a manifestée le président Biden en serrant la main de Netanyahou alors qu’il commettait un massacre ? De nombreux Européens sont perplexes et dégoûtés par la position de leurs dirigeants. Je sais bien sûr qu’il y a le complexe militaro-industriel, et que la guerre est synonyme de profit.
AW. Oui, il y a ça. Il est intéressant de noter qu’Israël n’a pas de ressources naturelles – pas de pétrole, pas de minéraux, etc.
PI. Serait-ce dû à sa position en Méditerranée – une bonne base géostratégique ?
AW. J’en ai conclu que c’était l’œuvre du lobby pro-israélien. Partout [aux États-Unis], les hommes politiques veulent être élus ou réélus, donc les donateurs de campagne sont très influents. Sur d’autres questions, toutes les positions politiques sont envisageables, mais pas en ce qui concerne Israël, car les donateurs sont très pro-israéliens. La réalité est que de nombreux milliardaires soutiennent certaines campagnes. Les politiciens américains apprennent rapidement à être pro-israéliens ou à faire profil bas.
Quant aux médias, une grande partie appartiennent ou sont influencés par des partisans d’Israël, que ce soit de manière modérée ou massive. Ce n’est pas qu’il n’y ait pas de bons reportages, mais il y a souvent des distorsions ou des biais.
PI. Cela fait longtemps maintenant, mais pouvez-vous nous dire quelque chose sur ce qu’était Gaza en 2001 lorsque vous avez effectué une enquête sur place ? Je sais que même alors, la situation était mauvaise.
AW. C’était juste après le début de la deuxième intifada ; j’étais journaliste et rédactrice en chef dans une petite ville et j’ai décidé d’enquêter. Je ne connaissais rien de la situation. J’ai commencé à faire des recherches – Internet était nouveau à l’époque – et j’ai lu des rapports faisant état de manifestants non armés qui se faisaient tirer dessus chaque jour par les forces israéliennes, y compris des enfants, et pourtant je n’entendais pas cela aux informations américaines. Il y avait une telle dissimulation que cela a retenu mon attention en tant que journaliste. Assez tôt, j’ai découvert combien d’argent les États-Unis donnaient à Israël. Cela signifie que nous en sommes responsables mais que nous ne savons même pas ce qui se passe. Les gens ne savent pas que leur argent – l’argent des contribuables – finance tout cela. J’ai donc décidé d’aller sur place le découvrir par moi-même.
Il est important de savoir qu’à ce stade, aucune roquette n’avait été tirée depuis Gaza – aucune. Mais il y avait des quartiers entiers qui étaient complètement criblés de balles, des maisons détruites, des complexes où plusieurs générations vivaient dans une même propriété, tous détruits. J’ai vu beaucoup de destruction ; je suis allée à l’hôpital et j’ai vu de terribles souffrances, des blessures, et beaucoup d’enfants s’étaient faits tirer dessus. J’ai interviewé beaucoup de personnes qui me demandaient : « Parlez de nous aux gens ! » Même à cette époque, la vie était réglementée ou dictée par les soldats, autorisant ou non les gens à entrer ou sortir de Gaza ou de Cisjordanie. Il y avait des clôtures, il y avait des postes de contrôle.
PI. Les gens n’ont pas connu les décennies d’oppression, d’humiliation, d’absence de respect, de privation quotidienne de sa dignité, sans parler de ses droits humains fondamentaux – où chaque aspect de sa vie est contrôlé ou limité par un autre pouvoir. Comment, en tant que parent, expliquer à ses enfants le manque d’opportunités, les mauvaises conditions dans lesquelles ils doivent grandir et s’épanouir ? Comment donner un sens à l’intimidation et à l’humiliation auxquelles ils voient leurs parents soumis ? Et maintenant, c’est inimaginablement pire, c’est l’anéantissement absolu.
AW. Qu’est-ce que cela doit être quand vous ne pouvez même pas protéger vos enfants ? Quand vous n’avez aucun droit ? Les gens qui savent reconnaissent que Gaza est un immense camp de concentration, tout comme la Cisjordanie. Pour se déplacer de ville en ville en Cisjordanie, il y a des points de contrôle partout – des points de contrôle tenus par des militaires. Il n’y a pas de libre circulation pour les Palestiniens – ni en Cisjordanie, ni à Gaza. Les gens doivent se rappeler que les Palestiniens sont un peuple emprisonné. Ce sont des prisonniers. Israël peut les laisser entrer ou sortir, mais ils n’ont aucun contrôle sur leur propre vie. Tout est déterminé par une puissance étrangère. Imaginez donc cela dans votre propre pays.
PI. Les médias et les politiciens donnent maintenant l’impression de vouloir être « justes » ou « impartiaux » et décrivent la situation comme étant une situation de « parité ». Comment répondez-vous à cela ?
AW. Il y a un tel déséquilibre entre les deux partis, juste gigantesque. Par exemple : dans les médias américains, le Hamas est actuellement présenté comme étant assez puissant, au moins égal. Mais l’armée israélienne est considérée comme l’une des plus puissantes au monde – certainement l’une des dix premières puissances militaires du monde, certains disent même des quatre premières. Ils ont des F35, des F16, ils ont les meilleurs chars que notre argent puisse leur acheter ; ils possèdent des armes nucléaires – ce que les politiciens américains ne sont même pas autorisés à dire. Ils utilisent tout cet armement, des drones très avancés, pour s’en prendre à une population qui vit en prison. C’est comme tirer sur un poisson dans un tonneau ! Et les Palestiniens ont des roquettes artisanales, ils ont maintenant des deltaplanes, des 4×4, des armes de poing – pour certains d’entre eux. L’armement est donc ridiculement disproportionné. La couverture médiatique américaine mentionne toujours des milliers de roquettes en provenance de Gaza ; presque tous les rapports en parlent. Eh bien, j’ai examiné cela ; je voulais savoir combien de personnes ces roquettes avaient réellement tuées : 30 personnes.
PI. Vous voulez dire que de 2000 à… ?
AW. A cette année. Pendant tout ce temps ! Maintenant, bien sûr, c’est plus. Aujourd’hui, environ 45 Israéliens ont été tués par des frappes aériennes depuis Gaza. Mais combien de Palestiniens ont été tués dans les frappes aériennes ? Quand j’ai compté pour la première fois, c’était 4 000, maintenant ça doit être 20 000. Des gens prudents et bien intentionnés disent des choses comme :
« Eh bien, les deux camps, le Hamas et Israël, ont commis des crimes de guerre. »
PI. En regardant la situation actuelle, nous devons nous demander quelles sont les intentions d’Israël. Quel est leur but ? Se pourrait-il, considérons cette hypothèse, que la terrible attaque du Hamas ait fourni l’occasion idéale au gouvernement israélien et aux bellicistes d’attaquer durement en guise de punition, puis de continuer et de saisir l’occasion pour anéantir les obstacles à l’établissement du « Grand Israël » ? Il semble que, pour le cabinet de guerre, un bon Palestinien soit un Palestinien mort, ou à défaut celui qui a fui ses terres ancestrales pour s’exiler. Cette théorie est-elle fausse ?
AW. Les sionistes extrémistes veulent effectivement se débarrasser des Palestiniens.
PI. Vous voulez dire l’extrême droite, les colons ?
AW. Oui ; mais ce n’est pas intelligent. Les gens commencent à se réveiller ; ils voient ce qui se passe – accaparement de terres, violences, intimidation. Je pense que les gens du monde entier n’accepteront plus cela très longtemps. Les Américains commencent à se réveiller. J’habite près de San Francisco et le week-end dernier, une marche de protestation a bloqué le pont du Golden Gate. La dernière fois que cela s’est produit, c’était lors de la guerre en Irak.
Si l’opinion publique bascule, les sionistes les moins extrémistes savent qu’ils devront peut-être accepter certains îlots palestiniens pourvus d’un peu de terres – encore moins qu’ils n’en ont actuellement. L’important est que, même si le changement est peut-être lent, les Américains se réveillent et c’est ce dont nous avons besoin pour provoquer un changement. Le problème demeure : nous, Américains, continuons à donner de l’argent à Israël qui en fait ce qu’il veut.
PI. C’est une cicatrice sur notre humanité : nous vivons à une époque d’anarchie généralisée. Chaque traité, chaque charte des Nations unies, Déclaration des droits de l’Homme, chaque ensemble de principes, le Statut de Rome, les lois internationales – ne sont pas simplement ignorés, ils sont ignorés de manière flagrante et explicite. Les crimes contre l’humanité et la déshumanisation, l’État de droit, tous sont bafoués en toute impunité car des groupes et des gouvernements soutiennent la guerre, qui engendre des profits.
AW. C’est exact. Et ils achètent les gens tout en utilisant l’argent de mes impôts pour le faire. Ils ont « acheté » la Jordanie et l’Egypte. Heureusement, le peuple et le gouvernement sont deux choses différentes ; lorsque les gouvernements sont si éhontés, les citoyens doivent se faire entendre.
Notre objectif est donc d’informer le public américain sur tout cela ; nous avons un lien personnel énorme, et trop souvent invisible, avec cette situation, car grâce à l’argent de nos impôts versé à Israël, nous donnons du pouvoir aux pires éléments de la société israélienne et sapons ceux qui travaillent pour une nation juste, pacifique et non discriminatoire.
Alison Weir, Against Our Better Judgment: The Hidden History of How the US Was Used to Create Israel. (Au mépris du bon sens : comment les États-Unis ont été utilisés pour créer Israël) ISBN-13: 978-1495910920(non traduit).
Plus d’informations : Ifamericansknew.org
Etats-Unis, Israël
Date des faits : 16 novembre 2023
Auteur : Felicity Eliot, rédactrice en chef de Share International, basée à Amsterdam (Pays-Bas).
Thématiques :
Rubrique : Entretien ()
