Antidote à l’aliénation

Partage international no 398octobre 2021

Interview de Jeremy Lent par Felicity Eliot

Jeremy Lent est écrivain, conférencier et fondateur de l’Institut de liologie, à but non lucratif. Son livre The Web of Meaning (Au confluent des approches, non traduit) a été présenté dans le numéro de juin de notre revue. Felicity Eliot a interviewé Jeremy Lent pour Partage international.

Partage international : En pensant à votre livre, je me suis demandée quel commentaire je pourrais faire si on me posait la question. J’ai abouti à ce qui suit et je me demande ce que vous en pensez : Le dernier livre de Jeremy Lent : The Web of Meaning est un antidote à l’aliénation.
Jeremy Lent : C’est une excellente façon de le décrire. Le thème essentiel du livre est d’exposer en quoi la séparation est au centre de notre vision moderne du monde. Il montre que c’est non seulement dangereux et mauvais pour l’expérience humaine et la direction de notre civilisation, mais que c’est aussi tout simplement faux. Il existe une autre vision du monde – celle de l’interrelation, que soulignent la science moderne ainsi que les cultures traditionnelles du monde entier. C’est une vision qui nous offre une voie à suivre incroyablement positive, à la fois pour soi-même en tant qu’individus et pour toute notre espèce dans notre relation avec la Terre.

PI. Vous qualifiez de dangereuse l’actuelle vision prédominante de la réalité. Pourriez-vous expliquer en quoi ?
JL. D’une manière des plus évidentes, celle-ci conduit notre civilisation à cet incroyable déséquilibre avec la Terre vivante dont nous faisons partie. Nous avons tous connaissance de la dégradation du climat et des terribles dangers que cette situation pose pour ce siècle. Nous sommes la cause de toute cette dévastation écologique. Si nous n’inversons pas cette tendance, cela conduira d’une manière ou d’une autre à un effondrement de notre civilisation, et tout aussi important, voire plus, à un effondrement d’une grande partie de la richesse et de la diversité de la vie sur cette planète. Le danger encouru a atteint un niveau sans précédent.
Mais cette vision nous cause aussi du tort individuellement, car elle nous prive de notre sentiment de bien-être. Notre culture de la consommation est conçue pour nous rendre malheureux dans notre vie et nous éloigner d’un accès au bien-être à long terme.

PI. La publicité, le mécanisme du consumérisme, c’est tellement malin. Un aspect en est le discours publicitaire qui dit : « Vous savez que vous le voulez, vous savez que vous en avez besoin et vous devriez l’avoir parce que vous le valez bien. » La valeur d’une vie humaine est liée à cette idée de la manière la plus insidieuse, et les gens « marchent », si je peux utiliser cette expression.
JL. C’est tout à fait vrai, et j’aborde cela en détail dans un chapitre traitant de la culture d’un véritable bien-être intégré. Une fois que nous regardons ce que le bien-être signifie vraiment, nous voyons que notre société de consommation est conçue précisément pour perturber cela. Et ce qui est encore plus insidieux, c’est qu’il existe certaines caractéristiques humaines fondamentales que nous avons développées au cours de millions d’années, en vivant en groupe. Nous avons développé de puissantes émotions morales – des choses comme le désir d’être estimé par ceux qui nous entourent, de ne pas être exclu, d’avoir le sentiment d’être digne. Mais ce que les stratèges publicitaires ont fait, c’est analyser ces désirs et les manipuler afin de perturber tout sentiment que nous avons du bien-être de la communauté – afin que la valeur soit acquise en achetant les biens dont nous avons soi-disant besoin. Et pas seulement sur le plan émotionnel ; ils font la même chose avec nos besoins physiologiques en utilisant notre désir biologique de sucreries ou de graisses. Il existe maintenant des algorithmes sophistiqués pour manipuler ces différents éléments de notre nature, juste pour gagner de l’argent – nous transformant essentiellement en zombies consommateurs.

PI. Exactement ! Et cela m’amène à la structure de votre livre, qui est fascinant en soi. Peut-être devrions-nous commencer là où vous commencez, avec « Qui suis-je ? » puisque nous parlons de nos identités manipulées.
JL. Le livre est en fait structuré autour de quelques grandes questions : « Qui suis-je ? Où suis-je ? Que suis-je ? Comment devrais-je vivre ? Pourquoi j’existe ? » Dans chaque cas, en regardant les réponses modernes courantes à ces questions, nous voyons qu’elles sont scientifiquement fausses et nuisibles. Ensuite, le livre explore la possibilité de différentes réponses à ces questions.
Alors quand on examine le « Qui suis-je ?» le meilleur endroit pour commencer est ce que notre vision du monde moderne nous affirme. Elle commence et se termine en réalité par la célèbre phrase de Descartes : « Je pense, donc je suis. » Ce que Descartes, et beaucoup depuis, ont dit, c’est que je suis cette capacité de réflexion, cette partie de mon cerveau qui est capable de conceptualiser, cette partie que nous pourrions tester dans les tests de QI. C’est ma véritable identité. Cette partie de « je » est logée dans ce corps, qui est une machine, simplement là pour soutenir la partie pensante de moi.
Bien sûr, si c’est le cas, puisque les animaux ne peuvent pas penser de manière symbolique comme nous le faisons, cela montre simplement qu’ils n’ont pas vraiment d’existence. Ils ne sont là que comme ressources matérielles à exploiter. C’est vraiment une identité où nous sommes séparés de notre propre existence incarnée et totalement séparés du monde naturel. Cela suppose que tout n’existe que pour nous – nous sommes la seule vraie existence. Pourtant, la biologie moderne a montré que cela était fondamentalement faux.
Nous sommes cette partie dont parlait Descartes, mais nous sommes aussi notre « conscience animée ». Nous sommes une existence animée, que nous partageons avec toute la vie.

PI. Utilisez-vous « animé » pour signifier conscience, perception ?
JL. Oui, une sensibilité, qui est présente dans tous les êtres vivants. La biologie moderne a montré que cette sensibilité est à bien des égards bien plus intelligente, bien plus profonde et plus complexe que l’intelligence conceptuelle dont nous pouvons être fiers, mais qui n’est qu’un aspect de nous. C’est un peu comme voir la pointe de l’iceberg et ne pas tenir compte de la vaste intelligence invisible qui est également là.
Les biologistes montrent que l’intelligence n’est pas seulement réservée à certains animaux, mais que même les arbres ont une sensibilité. Ils ont environ 30 ou 40 sens différents – plus que nous – et ils les intègrent tous et prennent des décisions à chaque instant en fonction de ces sens. Ils communiquent entre eux dans une sorte de World Wide Web – communiquant en tant que communauté, partageant des ressources, partageant des renseignements. Et il n’y a pas que les arbres. Les biologistes cellulaires ont découvert que chaque minuscule cellule microscopique (nous en avons quelque 40 000 milliards dans notre corps) possède des dizaines de canaux à travers lesquels elle surveille son environnement, décide quoi prélever, quoi rejeter, s’organise de manière complexe, travaille avec la communauté des cellules qui l’entourent pour décider quoi faire. C’est une intelligence présente dans toute la nature, et que nous partageons avec elle.
Une fois que nous reconnaissons ces deux parties de nous-mêmes – l’intelligence animée et l’intelligence conceptuelle – et reconnaissons que ce que nous sommes est une intelligence corps-esprit intégrée, alors nous pouvons commencer à mener une vie plus intégrée.

PI. Et cela nous amène à la question suivante que vous traitez, qui est : « Où suis-je ? »
JL. Le meilleur endroit pour commencer est de considérer ce que nous tenons pour acquis : que nous vivons dans un univers déconnecté. Au cours des cent dernières années, la science moderne a fait un excellent travail d’analyse, de décomposition des choses en particules plus petites afin de les comprendre. C’est du réductionnisme – tout réduire autant que possible. Je n’ai rien contre le réductionnisme, mais les gens prennent cela pour une explication de l’univers en entier : ainsi vivrait-on dans un univers déconnecté, qu’on pourrait comprendre en observant les parties séparées. La science moderne rejette cette notion. La science des systèmes, la science de la complexité, la biologie des systèmes et même la théorie des réseaux sont toutes des sciences qui étudient la connexion entre les choses. Elles ont montré que les connexions entre les choses sont souvent beaucoup plus importantes pour la compréhension que les choses elles-mêmes.
Le concept chinois de Li est venu d’une école de penseurs néo-confucéens qui a introduit dans le bouddhisme, le taoïsme et le confucianisme, une manière intégrée de comprendre l’univers. Ils considéraient l’univers comme étant composé de Chi, que nous pouvons considérer comme de l’énergie et de la matière, et du Li comme les principes par lesquels toute cette énergie et cette matière se connectent pour former tout ce que nous expérimentons. De même, les scientifiques étudient aujourd’hui les principes par lesquels toutes les choses s’auto-organisent pour créer la vie et l’univers entier. Ces principes d’auto-organisation sont essentiels pour comprendre tout système complexe, y compris nous-mêmes, notre société ou la vie en général.
Alors, « où nous sommes ? » Dans un univers complexe et connecté, et nous vivons selon les mêmes principes que tout le reste. La complexité de la vie qui a évolué au cours de milliards d’années et les grands sauts dans cette complexité que montre la biologie moderne, ont tous été des sauts provenant de différents organismes apprenant à mieux coopérer – apprenant qu’en partageant leurs compétences et leurs capacités, ils pourraient développer des relations mutuelles bénéfiques, des symbioses, fondement de la riche diversité du vivant.

PI. Je pense que les gens commencent à voir que tout a sa place, son sens et son but, que tout s’imbrique et que tout est nécessaire. Malheureusement, nous le voyons aussi à travers la destruction que nous avons causée au monde naturel. Nous voyons ce qui se passe lorsque nous détruisons un petit maillon de la chaîne. Mais maintenant que nous savons quelque chose sur qui nous sommes, ce que nous sommes et où nous sommes, cela soulève une immense question – que vous avez posée. Si la vie est organisée en elle-même et à partir d’elle-même, alors « Comment devrais-je être ? Comment devrais-je vivre ? » De nombreux penseurs comme vous disent :
« C’est le moment charnière. Nous devons prendre un virage ; nous devons changer. Nous devons saisir l’opportunité. » Alors, comment devrions-nous vivre ?
JL. Il n’a presque jamais été aussi important pour nous tous de poser cette question. Encore une fois, la culture dominante nous dit que nous devrions exploiter le monde naturel au maximum. En tant qu’individus séparés, nous devrions tout faire pour rechercher notre propre bonheur et notre liberté au détriment de tout le reste. Ensuite, comme par magie, en agissant ainsi, nous créerions une société plus efficace, et tout le monde y gagnerait.

PI. Vous voyez comment ce mythe prédominant profite au capitalisme, n’est-ce pas ? Ces idées s’imbriquent parfaitement les unes dans les autres.
JL. Exactement. En fait, ce n’est pas un hasard. Elles s’imbriquent parce qu’elles se forment à partir des mêmes racines ontologiques. Certains des éléments clés de la vision du monde qui anime nos valeurs aujourd’hui, notre économie, notre culture mondiale sont venus de la révolution scientifique qui a tout transformé depuis le XVIIsiècle. Regardez le capitalisme, le colonialisme, quand quelques pays européens ont dominé le monde à leur profit. Même le racisme, la suprématie blanche ont tous commencé au même endroit en Europe vers le XVIIsiècle. Ils viennent tous de la même compréhension fondamentale que l’extraction, l’exploitation sont non seulement acceptables à pratiquer, mais sont ce qu’il faut faire.
Y a-t-il une autre façon de vivre ? Je crois – et je transmets simplement ce que tant de grandes traditions de sagesse nous montrent – qu’il existe une autre voie. Elle est basée sur la reconnaissance de notre profonde interrelation. Une fois que nous réalisons que nous sommes la vie, que nous faisons partie de cette grande sensibilité animée tout autour de nous, alors nous devons reconnaître qu’une grande partie de ce que nous faisons est basée sur la présomption de la suprématie humaine. Pas seulement la suprématie blanche, qui est à la base du racisme, mais la notion que toute la nature n’existe que pour nous. Aujourd’hui encore, des gens plus éclairés pensent toujours de manière traditionnelle et proposent des choses comme : « Nous devons être plus durables afin que nous puissions utiliser la nature d’une manière qui nous permette d’être prospère pendant bien plus longtemps que quelques générations. » C’est mieux que de détruire la Terre, mais cela ne suffit toujours pas pour comprendre notre « moi écologique », comme l’appelait Arne Naess. Selon les mots d’Albert Schweitzer : « Je suis la Vie qui veut vivre au milieu de la Vie qui veut vivre. » Il poursuit en disant : « Je ne peux donc qu’avoir du respect pour toute la Vie. » Lorsque nous accédons à cette compréhension du « nous sommes tous la vie », cela change totalement la façon dont nous nous relions à tout.
Certaines personnes regardent le monde et pensent qu’il y a quelque chose d’intrinsèquement mauvais chez les hommes, que nous sommes un cancer sur terre. Non. Ce qui est un cancer dans la société, c’est la vision du monde de l’exploitation capitaliste qui est devenue si dominante. La vérité est que nous sommes naturellement attirés par la recherche de moyens de vivre dans une relation symbiotique avec la Terre. C’est ce que les cultures indigènes ont toujours fait et ce que des traditions comme le bouddhisme et le taoïsme nous indiquent.

PI. Comme vous le savez, j’ai comme bagage ce que nous appelons les Enseignements de la Sagesse éternelle. Un de ses principes fondamentaux est que la séparation est une irréalité. Ce n’est pas une réalité scientifique, philosophique ou biologique. Cela n’existe pas et les gens commencent à en faire l’expérience. J’ai commencé par dire que vous êtes l’antidote à l’aliénation, et beaucoup d’entre nous souffrent exactement de cela – l’aliénation de la nature, des uns des autres, et nous devons maintenant trouver la bonne façon de nous relier à la vie, et trouver notre place.
JL. En effet. Et ce qui peut nous donner de l’espoir, c’est qu’il existe des voies connues pour le faire. Les traditions autochtones du monde entier (avant le colonialisme) ont trouvé des moyens de se relier au monde naturel qui étaient une symbiose mutuellement bénéfique entre les humains et le reste de la nature. Une version moderne est la permaculture, inspirée des connaissances traditionnelles anciennes, mais appliquant les connaissances et les techniques modernes afin que nous travaillions avec la nature, sans la combattre ou la dominer. Cela crée les conditions pour que les humains s’épanouissent avec l’écologie dans laquelle nous sommes intégrés.

PI. Et donc nous arrivons à la grande question « Pourquoi j’existe ? »
JL. Pour moi, c’est la question ultime. Toutes les autres questions y conduisent. Si nous en revenons à la vision moderne, c’est plutôt triste. Des scientifiques réductionnistes comme le physicien Steven Weinberg, lauréat du prix Nobel, déclarent : « Plus nous en savons sur l’univers, plus il semble sans but. » Richard Dawkins et d’autres, abondent : « Eh bien, c’est comme ça. Vous avez le choix : si vous voulez croire à des idées fantaisistes – Dieu, esprit, d’autres dimensions – allez-y si cela vous fait vous sentir mieux, mais vous devez savoir que tout cela n’est qu’une invention. C’est la réalité ; il faut juste vivre avec. » On nous martèle que ce désespoir existentiel est la réalité. Mais si nous voyons le monde comme ce lieu d’interdépendance profonde, alors nous pouvons voir le sens de nos vies qui en découle. Nous apprenons que le sens lui-même est fonction de la connexité. C’est quelque chose que nous, en tant qu’êtres sensibles, incarnons dans l’univers à travers la façon dont nous nous y adaptons. Le sens est latent partout autour de nous. Nous avons le choix ; nous pouvons fermer les yeux, être engourdis ou nous pouvons accorder notre esprit à cette signification intrinsèque et latente qui se trouve dans l’univers, une fois que nous choisissons de nous connecter avec lui.

[Jeremy Lent, The Web of Meaning – Intégrer la science et la sagesse traditionnelle pour trouver notre place dans l’univers. Profile Books, Londres, juin 2021. Non traduit.]

Auteur : Felicity Eliot, rédactrice en chef de Share International, basée à Amsterdam (Pays-Bas).
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