Annie Besant (1847-1933) : la lutte et la quête

Un livre de Muriel Pécastaing-Boissière

Partage international no 393mai 2021

Une lecture recommandée par Phyllis Creme

Annie Besant fut une femme exceptionnelle, mais elle représente également une forme d’énigme. Une biographie très détaillée lui fut consacrée au début des années 1960 par Arthur Nethercot, divisée en deux volumes : Les cinq premières vies1 et Les quatre dernières vies2 (ouvrages en anglais). Il est vrai que sa vie peut être découpée en périodes bien distinctes : chrétienne, de naissance et par mariage ; militante laïque ; combattante pour l’égalité et les droits des femmes ; socialiste ; enseignante ; théosophe et, en tant que dirigeante du Congrès national indien, combattante pour l’indépendance de l’Inde. Elle fut une écrivaine prolifique tout au long de sa vie et, comme elle le disait elle-même, toujours à la recherche de la vérité, dans l’espoir d’aider les autres.

L’objectif de la biographie assez courte publiée par Muriel Pécastaing-Boissière3 (MPB) est différent : elle cherche à montrer la continuité entre ces différentes phases de la vie de Mme Besant, en s’appuyant sur les deux autobiographies qu’elle a écrites, tout en proposant une analyse pertinente du contexte politique, social et intellectuel de l’époque. Il en résulte un ouvrage accessible et éclairant.

Photo : See page for authorCC BY 4.0, via Wikimedia Commons
Annie Besant
(Gravure de Athur H. Ritchie)

L’époque victorienne durant laquelle naquit Annie Besant (à Londres, en 1847) était caractérisée par des mœurs rigides, en particulier pour les femmes. Les filles étaient destinées au mariage, pour ensuite passer sous l’autorité légale de leur époux. Ayant été élevée par une femme éclairée, qui pensait que les filles devaient bénéficier de la même éducation que les garçons, Mme Besant parvint toutefois à surmonter ces limitations, lesquelles étaient aggravées par la pauvreté qu’elle avait connue dans son enfance et sa jeunesse, et par l’échec de son mariage. Elle traversa alors une époque riche en idées nouvelles. L’Eglise d’Angleterre exerçait un contrôle étroit sur la société britannique, mais il existait une résistance importante à sa domination, tandis qu’émergeaient des conceptions différentes, parfois opposées, comme le darwinisme et l’idée d’évolution ; la révolution industrielle poursuivait son œuvre, et le pouvoir de la classe ouvrière allait croissant ; l’impérialisme se déployait, suscitant une résistance en retour ; le matérialisme côtoyait un vif intérêt pour la parapsychologie et le spiritualisme. En somme, les contradictions étaient nombreuses.

Annie Besant prit part à ces différents mouvements. Dès son jeune âge, elle commença à rejeter certains aspects du christianisme, notamment la divinité de Jésus. En partant de ce rejet des doctrines avec lequel elle a grandi, elle évolua d’abord vers une forme de théisme : l’idée que Dieu est omniprésent et qu’il ne peut se situer dans un individu. Elle commença à étudier et à écrire. Elle embrassa la cause des droits des femmes. Elle « prêcha » une doctrine laïque. Après quelque temps, elle rejoignit la Société laïque nationale, continuant à écrire et à enseigner. Très curieuse des avancées scientifiques de son époque, elle cherchait quelque chose qui transcendât le matériel. Son adhésion ultérieure à la théosophie lui permit de réaliser ce souhait et de réconcilier son intérêt simultané pour la science et pour la transcendance, en synthétisant pensées ancestrale et contemporaine. A chaque période de sa vie, Mme Besant occupa des rôles influents et des postes de direction. Elle fut élue à la tête de la Société théosophique en 1907, fonction qu’elle conserva jusqu’à sa mort en 1933, tandis que durant de nombreuses années elle fut la présidente du Congrès national indien (parti politique indépendantiste).

Son adhésion à la théosophie fut un choc pour ses collègues, et en réalité également pour elle-même. Alors qu’on lui avait demandé d’écrire une critique de la Doctrine secrète, elle réalisa qu’elle y avait trouvé ce qu’elle cherchait. Elle déclara alors : « Tant de cohérence, de subtilité, et d’intelligibilité à la fois. J’étais éblouie, aveuglée par cette lumière au sein de laquelle des faits isolés étaient présentés comme des parties d’un immense tout. Tous mes questionnements, mes énigmes, mes problèmes, semblaient disparaître. » La théosophie combla à la fois son besoin d’une philosophie systématique, scientifique et transcendantale, et son désir de servir. Sa conversion lui valut la désapprobation de ses amis et collègues, qui s’opposaient à tout ce qui se rapprochait de l’irrationalité des religions tels qu’ils le percevaient (bien que la théosophie ait toujours affiché son absolue tolérance vis-à-vis des religions). A nouveau, comme lorsqu’elle avait abandonné le christianisme, elle était ostracisée par ses plus proches relations.

Son adhésion à la théosophie fut affermie par une rencontre avec Helena Blavatsky en 1889. Dès lors, ses idées et ses principes guidèrent sa vie.

En 1895, Annie Besant s’installa en Inde. Elle commença à porter un sari, et continua son combat pour l’indépendance de l’Inde. Elle ne voyait aucune contradiction entre la théosophie et son engagement politique.

Ce travail pour l’indépendance de l’Inde lui permit enfin d’aligner les dimensions politique et spirituelle de ses convictions et de ses activités. Cela fut plus simple à réaliser en Inde qu’en Occident, où il fallait généralement choisir entre engagement politique radical et christianisme traditionnel – ces deux courants l’ayant par ailleurs rejetée lorsqu’elle avait rejoint les théosophes. Les traditions en Inde étaient différentes, plus proches des croyances théosophiques, et un certain nombre de personnalités politiques de premier plan étaient également théosophes. Et elle pouvait enfin exprimer sa foi en la liberté, le potentiel humain et la justice à travers une grande cause. Elle lutta durement pour l’indépendance, évoluant entre une ligne assez radicale et une position de compromis. Elle fonda un établissement d’enseignement ; elle fut placée en résidence surveillée ; elle compta parmi ses amis Jawaharlal Nehru, qui devint premier ministre de l’Inde à l’indépendance. Elle œuvra pour l’unité mais prédit la partition de l’Inde.

Un large éventail d’activités

De nos jours, Annie Besant est surtout connue pour son adoption de Krishnamurti, « découvert » par Charles Leadbeater en 1909 comme étant le véhicule de l’Instructeur mondial à venir, Maitreya. Elle dut ressentir une étrange déception lorsqu’en 1929, Krishnamurti renonça finalement à son rôle et dissout l’Ordre de l’étoile qui avait été établi pour lui. Cependant, il ne rejeta jamais personnellement Mme Besant, qui à ce moment était proche de la fin de sa vie ; elle mourut en 1933 à l’âge de 86 ans, et fut pleurée dans toute l’Inde.

L’énigme demeure. Comment une femme, élevée par sa mère pour mener la vie respectable d’une épouse et d’une mère de l’époque victorienne, a-t-elle pu devenir la dirigeante, en Inde, de la Société théosophique durant plus de trente ans ? Comment a-t-elle pu accomplir autant et néanmoins tomber dans un oubli relatif ?

Muriel Pécastaing-Boissière répond en partie à cette seconde question en invoquant précisément les différentes étapes de la vie d’Annie Besant : par exemple, ceux qui se retrouvaient dans ses orientations politiques et dans sa libre pensée avaient tendance à rejeter la théosophie. Une autre explication tient au fait qu’elle était une femme et ne fut pas prise au sérieux ; Arthur Nethercot part ainsi du principe que chacune des phases de son existence était dominée par son attachement à certaines figures masculines (y compris Helena Blavatsky, catégorisée comme masculine).

Pour comprendre l’éventail des activités de Mme Besant, on peut se référer à sa structure de rayons et à son niveau d’évolution. Selon le Maître de Benjamin Creme, elle était une initiée du 2degré, et travaillait donc de façon très efficace sur le plan mental. Elle était une disciple, et son objectif dans la vie était de servir. Sa personnalité de 1er rayon était forte, volontariste et autoritaire. Son véhicule mental de 4rayon contribuait à son éloquence à l’écrit comme à l’oral. Son âme et son véhicule physique étaient de 7rayon, le rayon pour notre époque, dont la qualité est la synthèse, qui amène le spirituel au niveau du plan physique, et qui rend les idéaux concrets et réels ; cela permet de rendre compte de l’intégration de son action socio-politique avec sa perspective théosophique : la spiritualisation de tous les aspects de la vie.

Ce livre est un compte rendu fascinant de l’ampleur de la vie et des réalisations d’Annie Besant. Il atteint parfaitement son objectif de montrer la cohérence qui traverse la vie extraordinairement riche et variée de cette femme exceptionnelle, qui a consacré son existence à la vérité et au service.

1. Arthur H. Nethercot, The First Five Lives of Annie Besant, Rupert Hart-Davies, Londres, 1960.
2. Arthur H. Nethercot, The Last Four Lives of Annie Besant, Rupert Hart-Davies, Londres, 1963.
3. Muriel Pécastaing-Boissière, Annie Besant : la lutte et la quête, Ed. Adyar, Paris, 2015.


Thématiques : spiritualité
Rubrique : Compte rendu de lecture ()