Partage international no 382 – juin 2020
Interview de Graeme Maxton par Felicity Eliot
Graeme Maxton est économiste, conférencier et auteur à succès. Il a été secrétaire général du Club de Rome de 2014 à 2018. Dans son dernier livre, Globaler Klimanotstand1 publié en 2020, il analyse la façon dont les sociétés peuvent surmonter les obstacles qui les empêchent de répondre efficacement au désastre climatique annoncé. Il critique profondément la pensée économique moderne et appelle à une refonte en profondeur de notre société. Son livre Change! Warum wir eine radikale Wende brauchen2 (2018), a été n° 1 des ventes sur Amazon en Allemagne. G. Maxton est également le co-auteur de Reinventing Prosperity3 (2016). Felicity Eliot l’a interviewé pour Partage international début avril en plein confinement.

Pourquoi passions-nous des heures dans les transports, chaque jour ?
PI : Quelle époque étrange !
Graeme Maxton : C’est sûr, mais je pense qu’il fallait s’y attendre, sous une forme ou une autre. Plus nous repoussons les limites de la nature, plus nous augmentons la probabilité qu’une telle chose se produise. Mais, aussi horrible que soient la perte de vies humaines et la souffrance, cet événement est la première chose qui me donne de l’espoir depuis longtemps.
PI. Oui, malgré toutes les souffrances, beaucoup sont optimistes ; ils sentent que cette période bizarre regorge de potentialités. Une chose semble claire : on ne peut plus revenir en arrière. Est-ce que les changements préconisés ici et là vous paraissent suffisants ?
GM. Il est certain que ce n’est pas en apportant de légères modifications à notre mode de vie, en recyclant davantage et en prenant moins l’avion, que l’on parviendra à des réductions significatives des niveaux d’émissions de CO2. Mais soudain, tout semble possible ! On voit que l’on peut stopper entièrement le trafic aérien. On peut mettre à l’arrêt tout le parc automobile, tous les cargos transportant autour de la Terre, des tas de choses dont nous n’avons pas besoin. Une idée inimaginable, totalement fantaisiste, et on l’a fait ! On a prouvé que c’est possible ! Pour la première fois depuis très longtemps, je me sens optimiste car nous avons enfin touché du doigt la solution au problème climatique.
PI. Pourtant, il y a encore des gens qui nient le changement climatique, y compris d’importants chefs d’Etat. Pourriez-vous expliquer comment les systèmes financier et économique portent atteinte à l’environnement ?
GM. Le système actuel nous pousse à faire croître l’économie chaque année. Mais pour que la croissance augmente, il faut augmenter la production. Pour augmenter la production, il faut consommer davantage de ressources. Et beaucoup d’énergie. Pour extraire les ressources naturelles et générer l’énergie requise pour les usines, les bateaux, et même pour cultiver nos aliments, il faut des quantités énormes de combustibles qui sont de grands générateurs d’émissions : le charbon, le pétrole et le gaz. Donc, la machine doit produire toujours plus, consommer toujours plus d’énergie, et les ravages sur la planète sont considérables. Tout cela est la cause directe du changement climatique.
PI. A quoi pourrait ressembler une économie durable ?
GM. Certainement pas à ce que nous avons aujourd’hui, mais à un système stable où la quantité de ressources utilisées ne dépasse jamais ce que la nature est capable de renouveler. On doit prendre en compte les besoins des générations futures ; les droits des autres espèces doivent être considérés comme identiques à nos propres droits. Il faut abandonner l’idée que tout est jetable, que l’on peut simplement augmenter indéfiniment la production, etc. Tout doit être recyclé et réutilisé. Il va nous falloir apprendre à vivre avec des valeurs entièrement différentes, et nous concentrer sur le bien-être humain et le développement spirituel ou intellectuel. L’obsession du matériel doit disparaître. Il faut tout repenser.
Mais il ne s’agit pas de réinventer le capitalisme, parce que c’est justement le capitalisme qui est la cause de tous nos problèmes. Nous devons imaginer autre chose, et ce sera parfaitement possible une fois que les gens se seront réveillés et auront compris. C’est un peu comme à l’époque médiévale, quand tout le monde croyait que la Terre était plate. Au début, une ou deux personnes seulement connaissaient la vérité. Aujourd’hui, tout le monde est d’accord. Il va se passer la même chose. Nous sommes juste les victimes d’un lavage de cerveau qui nous fait croire que le système capitaliste est le seul possible.
Mais on va finir par comprendre. On voit déjà partout des gens qui s’éveillent, qui progressent en conscience. Ils comprennent que malgré le recyclage, les problèmes sont toujours là et qu’il faut aller plus loin dans la radicalité.
D’une manière générale, je pense que les pays germanophones et nordiques sont en avance sur ces questions. Disons que 400 millions de personnes sont conscientes des problèmes, comprennent la situation, mais vous en avez encore sept milliards et demi qui vont dans la mauvaise direction. Là est le défi, mais c’est aussi l’occasion pour l’Europe de prendre les devants. Je pense que seule l’Europe peut le faire.
PI. Il est clair que dans les circonstances actuelles le statu quo n’est tout simplement plus tenable. Mais nous cultivons encore le nationalisme et la compétition plutôt que la coopération.
GM. On ne pourra pas résoudre le problème du virus sans coopérer. Malheureusement je crains que pour la coopération, il faudra encore attendre un peu. Pour l’instant, nous voyons des pays se voler des masques pour se protéger du virus. Evidemment, la situation est comme une guerre et vous devez d’abord vous occuper de votre propre peuple, mais à terme on n’avancera pas sans coopération mondiale. Donc, une fois que nous aurons surmonté le premier obstacle de cette pandémie, les gens devront se rassembler, mais je pense que cela nécessitera un nouveau leadership. Les leaders actuels sont prisonniers d’une mentalité qui se focalise sur la croissance, l’exploitation et le profit et ce n’est pas ça qui va nous faire avancer.
PI. Quels changements préconisez-vous maintenant et après la crise ?
GM. Regardons les objectifs : nous devons réduire autant que possible nos émissions de gaz à effet de serre, stopper la déforestation et changer de pratiques agricoles. Pour ce faire, il faudra fermer certaines grosses industries comme les industries du charbon et du gaz. Mais cela nécessitera de mettre aussi à l’arrêt l’industrie aéronautique, l’industrie automobile et la fabrication de ciment. Cela nous obligera également à réformer le secteur agricole pour rendre l’agriculture beaucoup plus localisée. Pour réaliser de tels changements, il faut abandonner entièrement le concept de croissance ; instaurer un système économique qui fonctionne en équilibre avec la nature. Cela signifie d’abord changer les mentalités, notre façon de voir la vie. Notre société exalte l’individualisme et la consommation. Cette vision du monde n’est pas compatible avec les changements que nous devons opérer. Un de nos problèmes, à mon avis, ce sont les défauts inhérents au système démocratique.
Optimisme et opportunité
PI. Je me demande si la crise pourrait avoir un effet catalyseur. Considérant que nous sommes déjà en sursis en ce qui concerne la question climatique, la crise actuelle pourrait-elle accélérer notre rééducation, qui ne prendrait plus deux générations mais beaucoup moins ?
GM. Bien sûr, c’est la raison pour laquelle je suis optimiste. Je pense que la crise actuelle va raccourcir les délais. L’objectif de réduction radicale des émissions d’ici 2030, déjà considérablement amorcée avec le confinement, devient atteignable. Tout dépendra de la durée de la crise sanitaire et de notre façon d’y répondre. Le système néolibéral hégémonique fondé sur le libre-échange et la libre concurrence, axé sur la croissance, est extraordinairement puissant et résilient. Ses fondations sont très solides. Il va donc y avoir une très forte poussée naturelle, dans une grande partie du monde, pour rétablir l’ordre ancien dès que le virus sera maîtrisé. Peut-être dans une moindre mesure en Allemagne et en Europe du Nord où les gens sont plus conscients de la question environnementale. On ne peut rien prévoir. Tout dépend de combien de temps vont durer les perturbations actuelles. Mais il me semble qu’il sera extrêmement difficile d’éradiquer ce virus dans un monde interconnecté. Un pays comme l’Inde pourrait ne pas être en mesure de s’en débarrasser rapidement. Des régions entières du monde resteront vraisemblablement confinées. Il se passera beaucoup de temps avant que l’on trouve un vaccin. Il est donc possible que la situation très particulière que nous vivons se prolonge encore longtemps. Ce scénario, aussi horrible soit-il, augmente la probabilité que nous puissions changer tout le système car le leadership va changer. Les gens auront plus de temps pour réfléchir et décider de ce qu’ils veulent. C’est ça le plus important parce qu’il sera alors beaucoup plus facile d’effectuer les changements structurels dont nous avons besoin.
PI. Vous avez dit que nous devrons fermer des secteurs entiers de l’économie et modifier en profondeur le secteur agricole. N’y a-t-il pas un risque de perturbations sociales majeures ? Les jeunes politiciens semblent prôner des phases de transition douce d’un modèle à l’autre.
GM. Oui. Il y a deux sujets ici. D’abord, à quoi ressemblera le nouveau modèle ? Ensuite, comment réussir à l’instaurer par une transition progressive ? Je pense qu’il est essentiel de veiller à ce que ceux qui seront touchés, qui vont perdre leur emploi, leurs revenus, ne perdent pas leur dignité. Encore une fois, ce virus nous présente un défi. L’Etat doit intervenir, il doit aider les gens en difficulté ; il doit leur offrir des nouvelles formations ; les encourager à travailler dans des secteurs durables, qui ne détruisent pas la planète. Une telle transition pourrait durer dix ans. Et si les gouvernements ont besoin d’imprimer de l’argent pour un tel programme, pourquoi pas ?
Revenu universel de base
GM. Un moyen plus simple d’y parvenir serait de donner à chacun un revenu de base. Ainsi, même si vous perdez votre emploi, vous n’aurez pas de problème pour nourrir votre famille ou payer votre loyer. Il faudra bien sûr s’assurer que les gens restent motivés et conservent des objectifs, mais au moins ils pourront prendre soin de leur famille. Le virus crée un précédent ; il nous montre que dans certains pays comme les pays scandinaves, ils sont déjà préparés pour donner à tous un revenu suffisant dans des circonstances difficiles, afin de supprimer la peur de manquer.
Personnellement, j’aimerais que ceux qui ont dirigé les grandes entreprises, dans le pétrole, l’industrie automobile ou l’aviation…, soient poursuivis en justice. Ils ont sciemment commis un crime contre l’humanité. Il serait utile de mener à bien ce processus si nous disposions de quelque chose comme un tribunal de vérité et de réconciliation, comme ils en ont eu en Afrique du Sud lorsque l’apartheid a été démantelé. Ça contribuerait beaucoup au changement de mentalité. Ça nous aiderait à comprendre que nous devons faire les choses différemment. Mais on n’en est pas là. Pour l’instant, il n’est question que d’apporter un soutien financier temporaire pour permettre aux gens de retrouver un travail au plus vite.
PI. Dans de telles circonstances, comment peut-on résoudre des problèmes majeurs comme la pauvreté ou la crise des réfugiés ?
GM. Pour ce qui est de la pauvreté, les conflits ou tant d’autres problèmes majeurs épouvantables, je ne veux pas paraître insensible, mais je pense qu’ils doivent être mis en deuxième place.
PI. En deuxième place ? Vous voulez dire, pour l’instant ?
GM. En deuxième place, parce que la question climatique doit avoir la priorité absolue. C’est simple, si nous ne stoppons pas la dégradation du climat, la pauvreté ne sera plus un problème car nous serons tous morts. Cela dit, nous devons mettre en place une redistribution massive des richesses du Nord vers le Sud.
Ce virus est susceptible de rendre la gouvernance d’une grande partie de l’hémisphère Sud encore plus difficile qu’elle ne l’est actuellement. Nous devons réfléchir à la manière de gérer cela et à la manière dont nous pouvons essayer d’aider ces pays, même si, à l’heure actuelle, il est encore tôt pour réfléchir à ça. C’est un problème très important, mais il faut d’abord résoudre la crise climatique.
PI. De nombreuses personnes commencent à avancer l’idée de la redistribution des ressources mondiales, mais en même temps, nous pouvons déjà voir des industries et des politiciens se précipiter pour revenir au statu quo. Le néolibéralisme est bien ancré ; il faut sauver les grandes entreprises et relancer la machine du commerce.
GM. Pour le moment, il faudra en passer par là. Si nous avions un effondrement financier en plus de tout le reste, les choses pourraient bien basculer dans le chaos. Je pense donc que le système financier doit être protégé d’une manière ou d’une autre ; à mon avis, il devrait être nationalisé par étapes. Il doit être repensé pour soutenir le développement social. Le secteur financier doit servir l’humanité et non la contrôler.
PI. Il semble que le choix soit clair : déconfiner, aider les entreprises, et ce faisant, laisser des gens mourir pour continuer à gagner de l’argent ; ou bien adopter un mode de vie durable et sauver des vies.
GM. C’est exactement ça ! Il y a aussi dans de nombreuses régions du monde le manque de nourriture. Des millions de vies sont en danger; même dans les pays riches. Mais aussi terrible que soit la situation, il y a de l’espoir, et nous avons là la plus belle opportunité de changement qui se soit présentée à nous depuis des années. Espérons que les circonstances amèneront les gens à tout remettre en question : le rôle du travail, de l’argent, du business – en fait, repenser le but de la vie.
D’autres grandes catastrophes dans le passé ont permis de créer des formes de société complètement nouvelles. Nous avons toutes les raisons d’espérer si nous saisissons cette opportunité. Le confinement nous a donné le temps de réfléchir ; d’une certaine manière, plus il dure, mieux c’est ; les gens auront plus de temps pour réfléchir au sens de la vie et aux raisons pour lesquelles ils courraient dans toutes les directions et prenaient l’avion pour un oui ou un non. Pourquoi travaillions-nous dans ces bureaux toute la journée ?
Dans ce temps de crise et alors que des parents ou des proches meurent peut-être, le moment est venu de se poser les bonnes questions. Pourquoi allions-nous travailler dans ces entreprises, souvent pour produire des choses dont nous n’avons jamais eu besoin ? Pourquoi passions-nous des heures dans les transports ? Pourquoi tous ces voyages en avion ? Pourquoi acheter tant de vêtements que nous ne portons pas ? Le temps présent est une opportunité incroyable de repenser notre monde. Saisissons-la !
[www.graememaxton.com]
1. L’urgence climatique globale (non traduit).
2. La nécessité d’un changement radical (non traduit).
3. Réinventer la prospérité : gérer la croissance économique pour réduire le chômage, les inégalités et le changement climatique (non traduit)
Auteur : Felicity Eliot, rédactrice en chef de Share International, basée à Amsterdam (Pays-Bas).
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Rubrique : Entretien ()
