Partage international no 381 – mai 2020
par Elisa Graf
Qui aurait pu prédire en janvier que, d’ici mars, ce serait la fin du monde tel que nous le connaissions ? Avec l’arrivée de la pandémie de coronavirus, la vie quotidienne s’est arrêtée dans presque tous les coins du monde. Sur tous les continents, les gens restent chez eux, potentiellement pendant de longues périodes, car la moitié de la population mondiale se conforme aux exigences de quarantaine et d’auto-isolement nécessaires pour stopper la propagation du virus, ce qui entraîne des conséquences financières désastreuses pour les salariés, ainsi que pour les millions de travailleurs indépendants. Tous les aspects de la vie moderne reflètent l’incertitude et les experts financiers ont suggéré que le ralentissement économique mondial pourrait être profond et long.

« Un revenu de base universel d’urgence semble être le meilleur stimulus économique. »
En décrivant le problème actuel dans un article du Guardian, Karl Widerquist, professeur associé de philosophie à l’université de Georgetown, au Qatar, déclare : « La récession induit un effet multiplicateur ; lorsque les gens perdent leur emploi et que les entreprises se contractent, ils dépensent moins. D’autres personnes perdent alors leur emploi ou voient l’activité de leur entreprise se réduire, et cet effet multiplicateur se poursuit. L’économie se contracte, les revenus diminuent et l’argent disparaît de la circulation. »
Avec la hausse du chômage, les fluctuations des marchés boursiers et des industries entières au bord de l’effondrement, les gouvernements sont rapidement intervenus pour arrêter l’hémorragie, mais les stratégies habituelles employées pour stimuler les dépenses de consommation et l’économie ne fonctionneront pas cette fois-ci. Daniel Susskind, auteur de A World Without Work (Le monde sans travail), explique dans le Financial Times : « Les diminutions des taux d’intérêt n’aident pas les travailleurs indépendants qui sont confrontés à la disparition de leurs revenus et à l’absence d’indemnité de maladie. Les mesures de stabilité financière ne renflouent pas le grand nombre de restaurants, théâtres, cafés, pubs et magasins qui continueront à voir leur fréquentation s’effondrer dans les semaines à venir. Les gros investissements dans les infrastructures ne soutiennent pas les petites entreprises – qui représentent 99 % de toutes les entreprises du Royaume-Uni – parce que leurs réserves de trésorerie ne sont pas assez grandes pour survivre aux perturbations des prochains mois. »
A la mi-mars, la Réserve fédérale américaine a annoncé qu’elle augmenterait considérablement les liquidités en injectant jusqu’à 1 500 milliards de dollars dans l’économie grâce à une série d’achats d’actifs sans précédent. Dans ce cas, les gouvernements créent des milliards de dollars de monnaie à partir de rien, pour mettre plus d’argent en circulation, souvent en rachetant leur propre dette, dans l’espoir de stimuler la demande. Mais, selon K. Widerquist, cet argent « …va surtout aux personnes qui sont déjà riches, et elles ont très peu d’intérêt à investir alors que tous les autres perdent leurs revenus. »
Le temps est venu d’adopter une nouvelle stratégie. Le Pr Widerquist explique : « Un revenu de base universel (RBU) d’urgence semble être le meilleur stimulus économique à l’heure actuelle, car il permet de mettre de l’argent entre les mains de chacun. Le revenu de personne ne tomberait à zéro en raison des licenciements liés à la chute des bourses ou des précautions à prendre face au coronavirus. Ce revenu aiderait les gens à maintenir une partie de leurs dépenses, ce qui permettrait d’éviter que d’autres ne perdent leur emploi à cause de l’effet multiplicateur. »
Suite aux études qu’il a effectuées ces vingt dernières années sur le RBU, K. Widerquist explique qu’il y a généralement deux arguments principaux qui s’opposent au concept : d’abord, il y a l’idée que tout le monde devrait travailler, et ensuite que ce serait trop cher à mettre en œuvre. Cependant, il soutient que ces arguments, débattus depuis des décennies, s’appliquent en temps normal mais dans la situation d’urgence actuelle, « la plupart des économistes s’accorderont à dire que l’économie a besoin d’injections de liquidités dès maintenant ».
Daniel Susskind note que le revenu de base universel « émerge comme l’une des rares propositions qui peut faire l’unanimité au niveau politique, avec des gens aux antipodes qui se retrouvent d’accord ». Selon lui, ses partisans l’ont souvent considéré comme une réponse nécessaire à la menace imminente de l’automatisation, un moyen de soutenir les travailleurs qui pourraient un jour se retrouver sans emploi et sans revenu. Mais, explique-t-il, dans ses propres travaux sur l’impact de la technologie sur le marché du travail, « j’ai eu tendance à considérer le RBU comme une réponse imparfaite à un défi auquel nous ne sommes pas encore confrontés. […] L’arrivée des coronavirus a changé mon attitude. Les robots n’ont peut-être pas encore pris tous les emplois, mais la pandémie décime la demande sur laquelle reposent ces emplois. » Il cite Andrew Yang, le candidat démocrate à la présidence des Etats-Unis, dont le programme de campagne était basé sur la promesse d’un RBU : « J’aurais dû parler de pandémie au lieu d’automatisation. »
Il est en effet ironique qu’un mois juste après la fin de la campagne de A. Yang, le gouvernement américain approuve l’envoi d’un paiement unique de 1 200 dollars à chaque Américain (sous condition de ressources), dans le cadre d’un plan de relance de 2 000 milliards de dollars. A. Yang fait remarquer que, bien qu’il n’aurait jamais souhaité que le revenu de base soit catalysé par ce genre de crise, il pense que cette vaste expérience assimilable au RBU va « complètement démentir l’idée que l’argent peut tout faire sauf nous rendre plus forts, en meilleure santé, plus sains mentalement, plus productifs et plus confiants envers nos concitoyens et notre gouvernement ».
A ce jour, aucun gouvernement n’a encore officiellement lancé le RBU, même si certaines des mesures adoptées prévoient des paiements directs en espèces aux citoyens concernés. Aux Etats-Unis, le sénateur Bernie Sanders fait pression pour que chaque citoyen reçoive un paiement mensuel de 2 000 dollars le temps de la crise épidémique, affirmant que payer les travailleurs sera finalement moins coûteux que l’effondrement économique. L’Espagne, durement touchée par le coronavirus, vient d’annoncer qu’elle travaille à la mise en place d’un système de primes à la consommation dès que possible. La ministre espagnole de l’économie, Nadia Calviño, a déclaré que cette initiative visait à aider les familles pendant la pandémie, mais que l’objectif du gouvernement était que le RBU « reste pour toujours et devienne un instrument structurel, un instrument permanent ». Si le plan était mis en œuvre, l’Espagne deviendrait le premier pays au monde à lancer le RBU à l’échelle nationale sur le long terme.
Guy Standing, professeur à la School of Oriental and African Studies de l’Université de Londres, et co-fondateur du Basic Income Earth Network, espère qu’avec le RBU qui libère les gens de l’insécurité économique, plus de temps pourra être consacré au travail communautaire, aux arts et aux loisirs productifs. Il suggère que si de nombreux gouvernements peuvent adopter le RBU comme une mesure d’urgence temporaire, cette politique perdurera une fois que les citoyens en verront les nombreux avantages, en prédisant que « le RBU deviendra très rapidement un pilier de notre société ».
Auteur : Elisa Graf, collaboratrice de Share International. Elle vit à Steyerberg (Allemagne).
Sources : www.ft.com ; www.theguardian.com
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