Alexandra David-Néel : la volonté en action (première partie)

Partage international no 380avril 2020

par Alexandre Guibert

La vie d’Alexandra David-Néel (1868-1969) est certes remarquable par sa longévité exceptionnelle d’un siècle, mais elle l’est davantage encore par le foisonnement de ses activités et de ses centres d’intérêt, et par la multiplicité de ses voyages dans un Orient encore largement méconnu, mystérieux et difficilement pénétrable. Orientaliste et tibétologue, chanteuse d’opéra et féministe, journaliste et anarchiste, écrivaine et exploratrice, franc-maçonne et bouddhiste, c’est avec une volonté indomptable qu’elle mène sa vie débordante.

Photo : Preus museum, CCO , via flick.com
Alexandra David-Néel

A la recherche de la liberté

Louise Eugénie Alexandrine Marie David naît en 1868 près de Paris de l’union d’un père français, protestant, républicain et franc-maçon, et d’une mère belge et catholique. Alors que la famille s’installe près de Bruxelles, Alexandra suit ses études dans un pensionnat calviniste puis catholique. Fascinée et enthousiasmée par la lecture des récits de l’écrivain français Jules Verne et d’un atlas offert par son père, elle rêve très tôt de voyages. D’ailleurs, à l’occasion de vacances familiales passées sur la côte belge, elle fugue et entreprend son premier voyage à l’âge de 15 ans. Après avoir rejoint les Pays-Bas, elle doit renoncer à gagner le Royaume-Uni faute d’argent et retrouve sa famille.

Dès son enfance, Alexandra se découvre un intérêt grandissant pour la spiritualité. Elle étend sa lecture des textes religieux chrétiens aux textes philosophiques antiques. C’est dans la Bible qu’elle trouve sa devise qui, effectivement, sera sa règle de conduite durant toute sa vie :
« Marche comme ton cœur te mène et selon le regard de tes yeux. » (L’Ecclésiaste, XII, 1).

Adolescente, elle suit une discipline spirituelle rigoureuse inspirée par la lecture de la biographie de saints, en pratiquant notamment le jeûne et des pratiques corporelles austères.

L’entourage familial permet à Alexandra d’être précocement confrontée aux idéologies socialiste, anarchiste et féministe, notamment grâce à la fréquentation du géographe libertaire et militant anarchiste français Elisée Reclus. Lors de réunions et dans des journaux sous le pseudonyme de Mitra, Alexandra s’exprime en faveur de l’émancipation économique des femmes.

Le XIXe siècle voit la confrontation de deux idéologies dominantes : le christianisme qui prône alors un puritanisme étroit et autoritaire et le matérialisme scientiste emmené par le Français Auguste Comte. Une troisième voie apparaît sous la forme du spiritisme et de l’occultisme qui connaissent un développement important. Alexandra se sent attirée par ces mouvements aux idées nouvelles. Lors d’un séjour à Londres, elle découvre la Société théosophique dont elle devient l’un des membres. Il s’agit d’une organisation ésotérique fondée par l’occultiste russe Helena Blavatsky en 1875 à New York qui promeut la fraternité universelle de l’humanité, l’étude comparée des religions, des philosophies et des sciences, et l’étude des lois de la nature et des pouvoirs latents dans l’être humain.

Parallèlement, elle intègre la franc-maçonnerie au sein de laquelle elle participe à la fondation de la première obédience mixte du monde, le Droit Humain international.

Alexandra trouve sa vocation d’orientaliste lors d’un séjour à Paris. La visite du musée Guimet consacré aux arts asiatiques constitue une révélation pour elle. Le bouddhisme devient son centre d’intérêt principal. Elle décide de suivre des cours pour apprendre le sanskrit et le tibétain.

En 1889, à l’âge de vingt-et-un ans, c’est-à-dire à sa majorité, Alexandra se convertit au bouddhisme. Plutôt qu’une religion, elle y voit une philosophie qu’elle fait sienne. Femme indépendante ayant une forte volonté, elle est séduite par cette doctrine qui affirme : « Soyez à vous-même votre propre lumière. Soyez à vous-même votre propre refuge. »

Désormais majeure, Alexandra prend son indépendance financière vis-à-vis de ses parents en devenant cantatrice. Après avoir étudié le piano et le chant au conservatoire royal de Bruxelles où elle reçoit un premier prix de chant (son seul diplôme !), elle exerce la profession de chanteuse d’opéra sous le nom d’Alexandra Myrial à Hanoï en Indochine, à Athènes en Grèce, puis à Tunis en Tunisie. Lors de ce dernier séjour, elle rencontre Philippe Néel de Saint-Sauveur qui devient son mari en 1904. Son activité de cantatrice, puis de directrice artistique du casino de Tunis, ne la détourne en rien de son intérêt viscéral pour l’Orient et le bouddhisme à propos desquels elle commence à écrire et publier des articles dans les journaux.

A la découverte de l’Orient

En 1911, Alexandra part seule en voyage d’étude en direction de l’Orient. Elle laisse son mari à qui elle promet de revenir dans dix-huit mois. Leurs retrouvailles s’effectueront en 1925, quatorze ans plus tard ! Leur éloignement est compensé par une abondante correspondance. Philippe joue également le rôle important de soutien financier qui permet à Alexandra d’assouvir sa soif inextinguible de découverte et d’apprentissage.

Alexandra arrive en Inde en 1912. Elle s’intéresse autant à l’hindouisme qu’au bouddhisme. Elle visite de nombreux temples et monastères et y discute avec les religieux afin de parfaire sa connaissance de ces deux religions. Elle lit de nombreux textes religieux afin de comprendre l’essence de leur doctrine et pratique régulièrement la méditation.

Lors de son séjour au Sikkim, Alexandra se lie d’amitié avec le fils aîné du souverain appelé à prendre la succession. Ce dernier souhaite réformer le royaume et se montre à l’écoute des conseils d’Alexandra. Celle-ci vit plusieurs années dans la région où elle reçoit l’enseignement de Lachen Gomchen Rinpoché, le supérieur d’un monastère bouddhiste tibétain.

Elle pratique intensivement la méditation et s’exerce aux méthodes des yogis tibétains, comme la pratique du toumo qui permet de produire de la chaleur interne. Son maître lui donne le nom religieux de Yéshé Tömé, c’est-à-dire « Lampe de Sagesse », qui lui permet d’être reconnue par les autorités bouddhistes lors de ses voyages.

Alexandra rencontre le treizième dalaï-lama Thubten Gyatso qui est fortement intrigué par cette femme occidentale convertie au bouddhisme et demandeuse de nombreuses explications sur l’enseignement du Bouddha. Il lui conseille l’apprentissage du tibétain, ce qu’elle fera. Alexandra suit les traces du Bouddha en visitant les différentes étapes de sa vie au Népal et en Inde.

En 1914, Alexandra rencontre Aphur Yongden, un adolescent de quinze ans qui devient son compagnon de voyage et dont elle fait son fils adoptif en 1929.

En 1916, Alexandra part pour le Tibet. Elle visite le monastère de Tashilhunpo à Shigatsé où elle est reçue par le panchen-lama qui lui décerne les titres honoraires de lama et de docteur en bouddhisme tibétain.

Du fait de la Première Guerre mondiale qui fait rage en Europe, Alexandra décide de se rendre de nouveau en Inde, au Japon, en Corée, en Chine, en Mongolie, avant de retourner au Tibet. Après ce voyage de plusieurs années, Alexandra entre finalement à Lhassa en 1924 déguisée en pèlerin. A son retour en France en 1925, Alexandra découvre l’extraordinaire célébrité résultant de son entrée dans la ville interdite aux étrangers.

Alexandra fait un autre voyage entre 1937 et 1946 où elle se rend en Chine pour y étudier le taoïsme. Toutefois, la guerre sino-japonaise l’oblige à fuir les combats. Elle part au Tibet où elle effectue une retraite de cinq ans. Elle finit par rejoindre l’Inde et rentrer en France.

A l’âge de 100 ans, Alexandra demande le renouvellement de son passeport, comme si elle envisageait de nouveaux voyages.

Selon le Maître de Sagesse dont Benjamin Creme fut le disciple, Alexandra fut une initiée ayant passé la première initiation et commencé la polarisation mentale (1,7). Ce stade de développement spirituel, associé à sa discipline spirituelle et à sa détermination inlassable, expliquent probablement son placement sous la tutelle d’un véritable Lama. Alexandra apprit certaines pratiques ésotériques, comme la création par la pensée d’un « familier ». C’est ainsi qu’elle créa un gros moine jovial qui finit par échapper à son contrôle et dut être dématérialisé. Ces techniques exigent une concentration et un contrôle mental considérables.

Un partage de la connaissance

En 1928, Alexandra fait l’acquisition d’une petite maison à Digne-les-Bains, dans les Alpes françaises, qu’elle fait agrandir et transforme en sanctuaire lamaïste. Elle baptise son ermitage Samten-Dzong, c’est-à-dire « forteresse de la méditation ». C’est ici qu’elle écrit bon nombre de ses livres relatant ses voyages et expliquant le bouddhisme sous diverses facettes.

La parution du récit Voyage d’une Parisienne à Lhassa contribue largement à la renommée d’Alexandra, et l’amène à effectuer de grandes tournées de conférences en France et en Europe.

Ses livres constituent une sérieuse source d’informations sur le bouddhisme bien sûr, mais également l’hindouisme et le taoïsme. Ils nous informent aussi sur la vie des peuples des pays traversés. C’est donc une œuvre aussi bien religieuse et spirituelle qu’anthropologique qu’Alexandra lègue à ses nombreux lecteurs.

Le bouddhisme reste le cœur de son œuvre littéraire. A travers des livres tels que Le Bouddhisme du Bouddha, Alexandra montre une véritable maîtrise de l’histoire, de la doctrine et des développements de cette philosophie qui a profondément et durablement marqué son existence. Peut-être peut-on regretter que les universitaires ne reconnaissent pas à sa juste valeur l’œuvre de cette chercheuse infatigable et érudite qui n’appartient pas à leur milieu.

En dépit des contraintes idéologiques de son époque plaçant la femme dans une position d’infériorité et de dépendance vis-à-vis de l’homme, en dépit des obstacles majeurs rencontrés tout au long de ses voyages au bout du monde, Alexandra David-Néel a toujours fait preuve de constance dans son opiniâtreté à devenir et rester une femme libre, à affirmer ses idées personnelles qui étaient souvent novatrices voire révolutionnaires, à aller à la rencontre de la connaissance spirituelle afin de la comprendre, de la pratiquer et de la partager. Son destin hors du commun ne constitue pas nécessairement un exemple à suivre, mais il demeure l’incarnation d’une vérité essentielle : tout être humain peut librement choisir sa voie et affronter l’inévitable adversité en étant sa propre lumière.

Alexandra David-Néel a écrit plus de trente livres sur la religion orientale, la philosophie et ses voyages.

La seconde partie de cet article se concentrera sur certains des écrits de Mme David-Néel, en soulignant ses intuitions spirituelles et en explorant leur signification.

Auteur : Alexandre Guibert, correspondant de Share International basé en France.
Sources : Jean Chalon, Le lumineux destin d’Alexandra David-Néel, Librairie Académique Perrin, 1985. Joëlle Désiré-Marchand, Alexandra David-Néel. Vie et voyages. Itinéraires géographiques et spirituels, Arthaud, 2009.
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