Changements politiques radicaux : 3,5 % de la population suffisent

L’efficacité de la non-violence – panorama

Partage international no 380avril 2020

par Dominique Abdelnour

Depuis quelques dizaines d’années, on voit fleurir à travers le monde des mouvements populaires réclamant liberté, justice, réformes politiques et protection de l’environnement. La plupart sont non-violents et durent plusieurs mois. Certains amènent une flambée de violence. Une question se pose : la non-violence est-elle efficace ou bien est-ce simplement une obligation morale ? La non-violence peut-elle amener des transformations radicales ? Cet article présente un panorama historique du développement du pouvoir des peuples.

La non-violence est une pratique personnelle et collective d’innocuité vis-à-vis des autres et de soi en toutes circonstances. Ces dernières années, c’est aussi devenu une méthode courante pour obtenir des changements politiques et sociaux.

Photo :Dinodia Alamy Stock,  Elliott & Fry , Public domain, via Wikimedia Commons
Mahatma Gandhi

Les causes de la violence

La cause profonde de la violence est le non-respect des lois spirituelles et l’oubli que nous sommes des âmes en incarnation. Nous négligeons le fait que nous sommes des « frères et des sœurs » en incarnation, tous parties d’une Sur-Âme ; nous sommes incapables de respecter les valeurs de notre âme.

Sociologiquement, la violence est causée par l’injustice, le non-respect de l’identité. Les gens se battent pour leurs droits, la justice, pour être respectés en tant qu’individu, et aussi en tant que nation. Lorsque la peur de l’oppression ne peut plus contenir le besoin de justice et de liberté, le désespoir se transforme en violence. Seul le respect des lois spirituelles pourra mettre fin à l’oppression.

Religion et philosophie

Dans l’hindouisme, le jainisme, le bouddhisme et le sikhisme, la non-violence est appelée ahimsa, parfois traduit comme « innocuité » ; elle s’applique à toute créature et est reliée à la croyance en la réincarnation et au végétarisme.

Jésus a transformé le vieux précepte « Œil pour œil, dent pour dent », en : « Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi la joue gauche. » Cette parole a transformé la conscience collective, c’est une base de la non-violence.

Le Coran prescrit aussi le pardon, la retenue de la colère et proscrit la vengeance. Même si ces préceptes religieux de non-violence sont souvent bafoués, ils ont été ancrés dans la conscience collective comme un idéal à atteindre et ils ont inspiré des figures telles que Tolstoï, Gandhi ou Martin Luther King. Ces idéaux religieux sont confortés par la doctrine du karma et la loi de cause et d’effet. La violence crée la violence. Jésus a dit : « Celui qui vit par l’épée périra par l’épée  (Matthieu, 26-52). »

La philosophie de la non-violence a été exprimée tout au long de l’histoire, notamment par Socrate, Lao-Tseu, Étienne de La Boétie et Henry D. Thoreau dans des théories métaphysique ou morale, évoquant l’antimilitarisme, le concept de non-coopération avec le « tyran », et l’affirmation du droit à la désobéissance civile lorsque notre conscience le demande.

Photos : Dick DeMarsico , Public domain, via Wikimedia Commons
Martin Luther King

Gandhi et Martin Luther King

Lorsqu’on pense à la non-violence, les noms de Gandhi et Martin Luther King viennent immédiatement à l’esprit.

Gandhi l’appelait « satyagraha » ce qui signifie « la vraie force ». Dans cette doctrine, le but d’un conflit non-violent est de convertir l’opposant, de gagner son esprit et son cœur et de le convaincre du bien-fondé de son point de vue. Ce n’est pas la doctrine du faible ; dans la non-violence on fait face au danger. On cherche à éliminer les antagonismes et non pas les antagonistes.

De même, Martin Luther King affirmait que la non-violence consiste à gagner « l’amitié et la compréhension » de l’opposant et non pas à l’humilier. On doit s’opposer au mal et non aux personnes qui font le mal. Le Docteur King affirmait : « La non-violence est la plus puissante des armes. »

Rétrospective historique de la résistance non-violente

Il existe de nombreux exemples de campagnes non-violentes dans le passé, et leur nombre s’est considérablement accru ces dernières années.

1500 : en Nouvelle-Zélande, les Moriori (une branche des Maoris) développèrent une tradition de non-violence et de résolution rituelle des conflits.

A la fin du XIXe siècle, les Maoris ont utilisé la résistance passive pour contrer l’occupation de terres confisquées par les Européens.

1830 : en France, les « casserolades » (on frappe bruyamment et pacifiquement sur des casseroles) furent utilisées pour protester contre la royauté. Elles sont maintenant largement pratiquées en Espagne, en Argentine, au Canada et au Chili.

1850 – 1950 : Les Suffragettes exigèrent le droit de vote des femmes.

1896 – 1954 : aux Etats-Unis, le mouvement des droits civiques utilisa des tactiques de résistance non-violente pour obtenir droits civiques et l’égalité pour tous les Américains.

1930 – 1947 : en Inde, Gandhi popularisa le mouvement de désobéissance civile qui déboucha sur l’indépendance de l’Inde.

1955 – 1965 : Martin Luther King conduisit d’importants mouvements contre la ségrégation : le boycott des bus à Montgomery (1955), la marche sur Washington (1963) les marches de Selma à Montgomery (1965).

1970 : pendant la guerre du Vietnam, de nombreux jeunes Américains choisirent de résister à la conscription en refusant de coopérer avec le système de sélection du service militaire.

1970 : en France, des fermiers bloquèrent l’extension du camp militaire du Larzac.

1980 et les années suivantes : de nombreux mouvements non-violents amenèrent des changements drastiques dans les gouvernements de l’Europe de l’Est. Pologne avec Solidarnosc (1980), la voie Balte (1989), une chaîne humaine de deux millions de personnes longue de 675,5 km traversant les trois Etats Baltes – Estonie, Lettonie et Lituanie ; 1989 : la chute du mur de Berlin, ainsi que les gouvernements polonais, tchèques, hongrois dans un effet domino (1989).

1986 : des millions de Philippins descendent dans les rues de Manille lors de protestations pacifiques accompagnées de prières dans une « révolution du pouvoir populaire ». Le gouvernement du président Marcos est renversé.

2003 : mouvement des Femmes pour la paix au Libéria.

2003 : révolution des Roses en Géorgie.

2005 : révolution orange en Ukraine.

2005 : révolution du Cèdre au Liban.

2006 : révolution en Jean en Biélorussie.

2010 : le Printemps arabe, la révolution tunisienne du jasmin (2010), la révolution égyptienne (2011), soulèvement au Bahreïn (2011 à ce jour), soulèvements en Arabie saoudite (1979 à ce jour).

2011 : en Libye et en Syrie des mouvements démarrent pacifiquement et débouchent sur une violence sans fin.

2011 : Inde, mouvements anti-corruption.

2014 : Hong-Kong, révolution des parapluies.

2018 : France, manifestations hebdomadaires des gilets jaunes.

2019 à ce jour, Algérie, manifestations hebdomadaires anti-gouvernementales.

2013 : Black Lives Matter (la vie des Noirs est importante) commence aux Etats-Unis et se répand internationalement.

2018 : Extinction Rebellion, mouvement environnemental international.

2018 : la grève de l’école pour le climat, initiée par Greta Thunberg, s’étend au monde entier.

2018 à ce jour : mouvements de masse à Porto Rico, en Equateur, en Haïti, en Irak, en Iran et en Inde.

En examinant l’histoire, on constate que les protestations pacifiques et non-violentes ont toujours existé, et qu’elles augmentent singulièrement en nombre et en puissance depuis la fin du XXe siècle.

« La violence engendre la violence, c’est inévitable. »

(Benjamin Creme, Le grand retour)

« Une grande partie de la violence actuelle est due en réalité au fait que l’homme ignore sa véritable nature, qu’il ne réalise pas qu’il est réellement, fondamentalement, une âme, une âme en incarnation ; que cette personnalité est un véhicule pour une grande entité : l’âme.

La violence dans le monde d’aujourd’hui est le résultat du déséquilibre existant entre la connaissance intérieure de soi en tant qu’âme, et l’incapacité à manifester cette connaissance sur le plan extérieur, en raison du conditionnement dû à la société, du manque d’éducation dans ce sens, et du niveau d’évolution de la majorité de l’humanité. Cela provoque une situation où l’homme est en guerre avec lui-même et, de ce fait, avec la société dont il fait partie. C’est la cause d’une grande partie de la violence qui règne dans le monde. » (B. Creme, La réapparition du Christ et des Maîtres de Sagesse)

« Une autre grande entité qui se tient derrière le Christ est l’Esprit de Paix ou d’Equilibre. Elle adombre le Christ d’une façon semblable à celle dont lui-même adombra le disciple Jésus en Palestine et travailla à travers lui. Elle œuvre étroitement avec la loi d’action et de réaction, et sa fonction est de transformer la discorde, la confusion, le chaos, le désordre qui règnent dans le monde, en leur opposé, afin que nous puissions entrer dans une ère de tranquillité et de paix, dans la même proportion que la discorde actuelle.

La violence et la haine d’aujourd’hui seront transmuées en bonne volonté d’une intensité égale. Ainsi fonctionne la grande loi d’action et de réaction.

D’après cette loi, action et réaction sont égales et opposées. Et cette Grande Entité cosmique, l’Esprit d’Equilibre, agit maintenant à travers le Christ, mettant en œuvre la transformation du monde. » (B. Creme, La Réapparition du Christ et des Maîtres de Sagesse)

 

Les méthodes non-violentes

Les mouvements non-violents utilisent des méthodes bien étudiées et coordonnées pour obtenir satisfaction. Ils utilisent des tactiques de résistance telles que : information via les réseaux sociaux, piquets de grève, marches, distribution de prospectus, protestations artistiques, éducation populaire, événements marquants, lobbying, désobéissance civile, boycotts, campagnes de désinvestissement, grèves de la faim, grèves générales. La non-violence se distingue du pacifisme car elle est proactive et interventionniste.

Les méthodes non-violentes sont décrites dans le livre de Gene Sharp De la dictature à la démocratie ; un cadre conceptuel pour la libération. Ce livre a été traduit en 34 langues. Il est utilisé dans le monde entier.

Efficacité de la non-violence

La non-violence est souvent considérée comme inefficace, car elle est moins visible que la violence et que les livres d’histoire et les médias ne lui accordent que peu de place. Scilla Elworthy « bâtisseuse de la paix », trois fois nominée pour le prix Nobel de la Paix, pose la question : « Face à la violence extrême, comment gère-t-on une brute sans devenir un voyou ? » La réponse est claire : la non-violence est efficace. Elle cite un exemple magnifique pendant la guerre en Irak. Un lieutenant colonel américain et ses troupes furent brusquement entourés par une foule en colère qui hurlait. Les soldats étaient terrifiés. L’officier Hughes marcha au milieu de la foule avec son arme pointée vers le ciel, et il ordonna à ses soldats de s’agenouiller. Ils se mirent à genoux maladroitement, un silence complet s’établit et chacun rentra calmement chez soi. « Ceci est la sagesse en action », « Utilisez des méthodes qui relient les gens entre eux », commenta S. Elworthy.

3,5 pour cent de la population suffisent à provoquer des changements radicaux

Erica Chenoweth, politologue de l’université de Harvard, a commencé son doctorat en pensant que le pouvoir était au bout du fusil, et que face à des régimes autoritaires, seule la violence permettait d’amener des changements radicaux. Elle jugeait la non-violence bien intentionnée mais naïve. L’International Center of Nonviolent Conflict (ICNC) (Centre international des conflits non-violents) l’a mise au défi de prouver sa théorie. Pendant deux ans, E. Chenoweth accumula les données sur les principales campagnes violentes et non-violentes s’étant déroulées dans le monde entre 1900 et 2006. Elle étudia 323 cas. Les résultats l’étonnèrent. Les campagnes non-violentes ont deux fois plus de chance de succès que les campagnes violentes. Et cette tendance s’est accrue avec le temps. En 2006, les insurrections violentes eurent moins de 20 % de succès et se raréfièrent, tandis que les campagnes non-violentes furent de plus en plus couronnées de succès, plus fréquentes et atteignirent un taux de succès de 70 %. Ces constatations restent valables dans le cas de régimes brutaux et violents.

Pourquoi la résistance non-violence est-elle plus efficace ?

Les chercheurs pensent généralement qu’aucun gouvernement ne peut survivre si 5 % de la population se soulève contre lui. L’étude d’E. Chenoweth montre que pas une seule campagne n’a échoué après qu’elle eut atteint une participation active et soutenue de seulement de 3,5 % de la population. Et de nombreuses campagnes ont réussi avec moins que cela. Les campagnes non-violentes sont généralement quatre fois plus massives que les campagnes violentes. Elles sont plus ouvertes à tous les âges, occupations, sexes, orientations politiques.

Résister avec violence nécessite de plus grandes capacités physiques, une planification secrète, et beaucoup de gens ne participeront que s’ils peuvent se cacher dans la foule. Les actions violentes génèrent de la peur et gagnent de nombreuses personnes au régime en place dans une soif de protection. Par contraste, les actions non-violentes sont visibles, morales, et donc les personnes indécises sont plus à même d’accepter leur point de vue. Une fois qu’un nombre important de personnes est impliqué, ces personnes ayant des liens avec des fonctionnaires, des policiers, des soldats, des élites, des politiciens, ceux-ci commencent à changer d’avis et font pression sur le gouvernement. Des pays sujets à des campagnes non-violentes sont bien plus susceptibles de voir un changement vers un gouvernement démocratique. C’est le pouvoir du peuple1.

1 – TEDX : The success of non-violent civil resistance, conférence d’Erica Chenoweth.

Auteur : Dominique Abdelnour, collaboratrice de Share International résidant en France.
Sources : Wikipedia.com ; Psychologytoday
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