Partage international no 365 – février 2019
par El Mahdi Hannane
Marrakech, Maroc
Il y a sept ans, quand a éclaté un conflit interrégional au Cameroun, Armand Loughy, psychiatre camerounaise de 55 ans, attacha son plus jeune enfant dans son dos et, avec ses cinq autres enfants, embarqua pour le dangereux voyage jusqu’à Rabat, la capitale du Maroc. Ils fuyaient une situation devenue dangereuse, espérant une vie meilleure. A. Loughy, désormais militante pro-migrants au Maroc, a écouté attentivement les discussions pendant la cérémonie d’ouverture de la conférence sur l’adoption du Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières (PMM) qui s’est tenue à Marrakesh1. Ses propres expériences l’ont amenée à faire campagne sur les questions d’immigration. Elle est devenue l’une des militantes qui se fait le plus entendre dans la société civile marocaine.
« Nous avons traversé le désert où la peur nous dévorait. Nombre de mes compagnons d’infortune furent blessés par des bandits et moururent de la plus horrible façon, leur corps abandonné dans le désert », se souvient A. Loughy.
A son arrivée au Maroc, elle rencontra de nombreuses difficultés pour trouver un travail avant d’obtenir enfin un emploi stable dans une clinique psychiatrique de Rabat. Avec ce travail bien payé, elle aurait facilement pu oublier son voyage traumatisant, ses souffrances et passer à autre chose. Par chance, le Maroc suivait une politique favorable envers les immigrés au moment où elle a décidé de les aider.
Selon A. Loughy, ce sont les modifications de cette politique qui l’ont transformée en « une bougie qui éclaire les ténèbres des migrants ». En 2014, elle a fondé l’Association des Femmes Immigrées au Maroc, travaillant à attirer d’autres immigrées. Son association a été reconnue graduellement : « Au début, les enfants de la banlieue défavorisée où je m’investissais me lançaient des pierres, raconte A. Loughy. Mais après plusieurs mois d’un travail continu, je leur suis devenue familière et aujourd’hui, je suis respectée par les locaux et les migrants. »
Son association travaille dans le quartier Sidi Musa à Salé, où des centaines d’immigrés occupent de petites pièces, et qu’ils travaillent ou qu’ils mendient dans les rues, regagnent leur ghetto dans la soirée.
Les enfants de ces migrants, dont certains sont nés au Maroc, n’avaient rien à faire jusqu’à récemment. Certains accompagnaient leurs mères mendier, d’autres jouaient dans le voisinage toute la journée sans avenir précis – une dure réalité contre laquelle A. Loughy a voulu agir. Elle a donc présenté ses idées au Conseil régional de l’éducation de Salé, où elles ont été bien accueillies.
Des salles de classes ont été attribuées à l’association dans des écoles publiques pour enseigner aux enfants d’immigrés. Elles ont maintenant évolué en départements indépendants avec leur propre personnel enseignant, qui fait désormais cours également aux élèves marocains locaux. « Nous essayons d’utiliser l’éducation comme un outil d’intégration », explique A. Loughy, ajoutant que l’association se démène pour informer les migrants sur l’importance de l’éducation, et s’assurer que le plus d’enfants possible soient inscrits à l’école.
De nombreux immigrés, particulièrement ceux qui n’ont pas de permis de séjour, restent sceptiques envers ce genre d’initiatives, poursuit A. Loughy. Mais il y a l’espoir que des enfants d’immigrés mieux éduqués puissent inspirer un changement dans leur famille et entre les communautés.
A. Loughy rêve d’un continent africain unifié et pense que la meilleure façon de faire coexister pacifiquement les peuples du continent passe par l’éducation et la connaissance. C’est dans cet esprit qu’elle répand l’éducation parmi les enfants d’immigrés au Maroc. Et l’expérience lui a montré que « Lorsque des étudiants commencent à vivre ensemble, alors leurs parents peuvent aussi apprendre à coexister »
1 – Le Pacte mondial sur les migrations est le premier accord intergouvernemental, préparé sous les auspices des Nations unies, visant à couvrir de manière holistique toutes les dimensions des migrations internationales.
Auteur : El Mahdi Hannane, journaliste indépendant. Il vit à Marrakech (Maroc).
Sources : IPS, avec l’aide de la Fondation des Nations unies
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Rubrique : Divers ()
