L’humanité en transition critique

Un livre de Jeremy Lent : L’instinct de modélisation

Partage international no 365février 2019

par Phyllis Creme

Les lecteurs de Partage international se seront familiarisés avec les idées développées dans nos « conversations » avec Jeremy Lent publiées dans nos numéros de novembre et décembre 2018. Son dernier ouvrage1 présente le contexte historique et intellectuel d’où sont issues certaines des idées exposées dans ces conversations. C’est une lecture des plus intéressantes, originale, d’une très grande portée avec beaucoup de détails explicatifs.

Il s’agit de la quête des êtres humains à la recherche de sens et de valeurs : comment nous construisons et comprenons notre monde. J. Lent s’inspire de la science cognitive pour montrer que ce qu’il appelle « l’instinct de modélisation » est une fonction du cerveau dans sa capacité à s’organiser pour trouver une signification – des schémas explicatifs –  aux expériences que nous vivons. Cela fonctionne dès la plus jeune enfance pour façonner la vision que l’enfant a du monde et sa cosmologie, et en même temps construire une vision du monde conforme aux modes de vie et aux valeurs de notre société. Ce livre est donc le récit de la quête de l’humanité en recherche de sens par l’examen de sa manière d’organiser la société est d’agir : une histoire culturelle.

L’unité de toute vie

Un des thèmes majeurs abordés est le recours à l’utilisation de métaphores qui façonnent notre vision du monde de la même manière que le langage le fait en général. Ces métaphores sont tellement enracinées que nous ne les percevons même plus comme étant des métaphores. Un exemple frappant relatif à la vision occidentale de ces deux ou trois derniers siècles est l’idée que le monde naturel est séparé de l’humanité et à disposition pour être utilisé et exploité, presque comme une simple machine. Ceci apparait dans notre approche générale de l’exploration spatiale : « conquérir l’espace », ou « coloniser » d’autres planètes.

J. Lent commence son étude de l’instinct de modélisation avant la période des chasseurs-cueilleurs, et nous emmène dans un voyage qui inclut les colons agriculteurs, les anciens Grecs et Romains, les civilisations indiennes et chinoises, avec comme point culminant la montée en puissance des sociétés occidentales modernes et dominantes. Il examine la vision du monde et la cosmologie de ces peuples et montre comment elles influencent encore nos vies à l’heure actuelle.

Dans la philosophie des anciens Grecs et celle des Indiens, J. Lent distingue deux versions d’un schéma conceptuel dualiste. Les Grecs sont demeurés sous l’influence durable de Platon qui faisait une séparation nette entre l’esprit/âme et le corps. J. Lent y voit une analogie avec la croyance indienne selon laquelle, bien que le divin soit présent profondément aussi bien au sein et en dehors de la personne, cette dernière doit pourtant transcender son expérience physique afin de réaliser sa nature divine. Pour les Grecs, le corps et l’âme sont irrémédiablement séparés ; pour les Indiens, le divin est immanent mais doit être recherché et expérimenté individuellement en allant au-delà des plans physiques, matériels, qui sont finalement rejetés. Ce fut la version grecque, platonicienne, de la dichotomie corps/esprit qui marqua la croyance radicale des chrétiens qui pensent que le corps est essentiellement sujet au péché et doit être assujetti à la vie véritable de l’âme éternelle.

Actuellement, soutient J. Lent, la vision du monde qui domine en Occident dérive de l’approche chrétienne aussi bien que de la vue matérialiste scientifique qui a prévalu au cours de ces derniers siècles. C’est une vision essentiellement dualiste car ce qui est matériel est considéré comme étant séparé du mental et du spirituel ; et cela place l’humanité au centre, aux « commandes » de la nature. Ceci nous a été profitable au cours de ces derniers siècles en ce qui concerne le progrès matériel, mais nous voyons de plus en plus que cela a des conséquences désastreuses pour la planète et la société. Le but de J. Lent est de contrer cette vision du monde et d’encourager le lecteur à adopter un paradigme nouveau, alternatif, celui de l’unité de toute vie.

Un modèle alternatif est celui de l’ancien Tao chinois et du confucianisme qui affirment que la création dans son ensemble est en quelque sorte « divine ». Le Tao est tout et est partout. Il n’y a pas de séparation entre ce qui est matériel et le spirituel. Le but pour l’humanité et la création est d’atteindre « l’harmonie » dans toute la nature et parmi tous les êtres humains. Ces différences entre visions du monde sont cruciales pour J. Lent : elles imprègnent tout le mode de pensée d’une société et son approche du vivant. Cela peut par exemple s’illustrer par la conquête de l’Amérique du Sud par l’Occident, par opposition à l’attitude de la Chine qui explora des territoires pacifiquement à la même période de l’Histoire.

Cette vision du monde scientifico-chrétien qui perdure est de plus en plus contestée, évidemment à cause de cette crise que traverse la planète Terre : on nous fait savoir avec une insistance qui ne fait que croître que nous sommes en train de détruire la planète elle-même. Pour J. Lent, cet avertissement est difficile à enraciner dans la conscience mondiale en raison de la position très arrêtée qu’impose cette vision matérialiste du monde. Mais il est clair que cette vision du monde est ébranlée. Ainsi que l’affirme J. Lent, il se pourrait bien que nous soyons sur le point d’adopter un nouveau paradigme qui tienne compte de « l’interdépendance intrinsèque de tous les systèmes vivants et de la réalisation que les êtres humains font partie intégrante du monde naturel ».

Adopter une vision systémique

J. Lent s’intéresse à la pensée systémique promulguée par Fritjof Capra2 dans les années 1970 et à d’autres aspects de la « nouvelle science », telle que la vision de James Lovelock qui considère la Terre comme un organisme vivant, ce qui se rapproche de l’ancienne vision du monde chinoise. La Terre, la nature, ne sont pas séparées de l’humanité contrairement à ce que suppose le schéma dualiste. Chaque partie apporte sa contribution et affecte le tout, et vice versa. En effet chaque partie, en commençant par le simple atome, a son propre dessein.

J. Lent déclare que nous vivons des « grandes transitions critiques du voyage évolutif de l’humanité » et que nous ne savons pas clairement où nous allons. Il espère que ce livre encouragera « le lecteur à se forger sa propre opinion sur le chemin futur de l’humanité et son rôle potentiel pour le façonner ».

Un an après la publication du livre, nous pouvons clairement constater que cette crise devient de plus en plus aiguë. Le temps est vraiment venu pour nous de travailler à façonner et à sécuriser l’avenir.

La fin du livre, Trajectoires vers le futur, nous ramène donc à son début : tout est connecté. Nous pouvons évoluer vers une nouvelle vision du monde et de nouvelles métaphores afin de structurer notre approche de la vie. Comme le dit J. Lent : « Ce mode de pensée, voir le cosmos comme un réseau de SIGNIFICATION, représenterait une base solide pour promulguer les valeurs propres à la Grande Transformation qui favorisera la qualité de vie, notre humanité commune et un avenir prospère.

Les cultures façonnent les valeurs qui façonnent l’Histoire. Ainsi, nos valeurs façonneront notre avenir. En comprenant comment différentes cultures à travers les âges ont formé leurs propres modèles porteurs de sens et comment les valeurs de notre civilisation sont elles-mêmes le résultat de constructions historiques, il devient possible pour nous de créer notre propre jeu de valeurs qui permettra la création d’un avenir pérenne où règnera la dignité humaine et où la nature prospèrera. »

1. The Patterning Instinct : A Cultural History of Humanity’s Search for Meaning, Prometheus Books, New York, 2017 (L’instinct de modélisation : une histoire culturelle de l’humanité en quête de sens, Non traduit).
2. Fritjof Capra a préfacé l’ouvrage de Jeremy Lent.

Auteur : Phyllis Creme, collaboratrice de Share International qui vit à Londres (Royaume-Uni). Elle était l’épouse de Benjamin Creme.
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Rubrique : Compte rendu de lecture ()