Partage international no 358 – juin 2018
C’est toujours le même cauchemar qui réveille Reham Qudaih : son père blessé par balle, gît au sol dans une mare de sang. « Dans mes rêves, il est à terre, abattu. Quand je fais ce rêve […] je me réveille en criant », a–t–elle confié à l’ONG « Conseil norvégien pour les réfugiés » (NRC).
Dans une étude récente, le NRC a constaté que les enfants vivant dans la bande de Gaza montraient de plus en plus de signes de détérioration psycho-sociale depuis la reprise des affrontements dans la région. « La violence dont les enfants sont témoins à Gaza vient s’ajouter à une situation qui se détériore déjà et qui a un impact négatif sur leur bien-être mental, a déclaré le secrétaire général du NRC, Jan Egeland. Ils ont connu trois guerres dévastatrices et vivent sous occupation depuis onze ans. Maintenant, ils sont une fois de plus confrontés à la perspective terrifiante de perdre leurs proches, alors qu’ils voient de plus en plus d’amis et de parents se faire tuer et blesser. ».
Depuis le début des manifestations en mars à la frontière (qui n’est techniquement qu’une ligne de cessez-le-feu) entre Gaza et Israël, plus de quarante morts et plus de cinq mille cinq cents blessés sont à déplorer.
Le besoin d’un support psycho-social accru dans les écoles
Tandis que des manifestants palestiniens utilisent des pneus enflammés et des cisailles pour ouvrir des brèches dans la clôture de barbelés de la frontière, les forces israéliennes ripostent avec des balles en caoutchouc et des balles réelles. Les manifestations, appelées la « marche du grand retour », sont axées sur le droit des réfugiés palestiniens de revenir s’installer en Israël.
L’étude du NRC, qui a porté sur trois cents écoliers âgés de dix à douze ans, révèle que 56 % d’entre eux souffrent de cauchemars. Les directeurs de vingt écoles ont également signalé une augmentation des symptômes de stress post-traumatique chez les enfants, comme les peurs, l’anxiété et les cauchemars. D’après les directeurs d’école, un support psycho-social accru dans les écoles est ce dont ils ont le plus besoin actuellement.
Reham a quatorze ans et vit dans la bande de Gaza. Elle souffre de cauchemars depuis le conflit israélo-palestinien de 2014. Alors qu’elle était en passe de surmonter son traumatisme, ses efforts ont été réduits à néant après que son père eut reçu une balle dans la jambe lors d’une manifestation.
Le jour où le père de Reham a été blessé, les troupes israéliennes ont tué vingt manifestants palestiniens et en ont blessé plus de sept cents – y compris des enfants. « On est allés aux manifestations pour réclamer les droits qui nous ont été enlevés par l’occupation. On n’a ni électricité, ni nourriture, ni soins médicaux et on n’a pas la chance de pouvoir jouer », a déclaré Reham.
Depuis 2007, Gaza fait face à un blocus économique par Israël et l’Égypte, contribuant au maintien de la crise humanitaire. Selon l’Unicef, la moitié des enfants de la région dépendent de l’aide humanitaire et un quart ont besoin de soins psycho-sociaux. La décision récente des États‒Unis de réduire l’aide qu’ils apportent à l’Agence des Nations unies pour les réfugiés de Palestine (UNRWA) met encore davantage en danger une population déjà très fragile. De plus, Gaza manque de médicaments et de matériel de santé alors que les coupures de courant et les pénuries de carburant perturbent les services d’eau et d’assainissement, laissant neuf familles sur dix sans accès régulier à l’eau potable. Si de telles tendances se poursuivent, l’Onu prédit que Gaza sera inhabitable d’ici 2020.
Inconsolable depuis l’événement, Reham s’inquiète constamment de la sécurité de sa famille et de son avenir. Ses cauchemars sont récurrents. Malheureusement, son histoire n’est pas unique aux enfants vivant dans la bande de Gaza. « L’escalade de la violence à Gaza a exacerbé les souffrances des enfants dont la vie est déjà insupportablement difficile depuis plusieurs années », a déclaré le directeur régional de l’Unicef pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, Geert Cappelaere.
En plus des symptômes de détresse et de traumatisme, G. Cappelaere ajoute que les enfants subissent également des blessures physiques. Mohammad Ayoub, âgé de quatorze ans, faisait partie des enfants tués lors des manifestations, ce qui a eu un impact considérable sur les plus jeunes membres de sa famille et sur la communauté dans son ensemble. « La place des enfants est à l’école, à la maison et sur les terrains de jeux – ils ne devraient jamais être pris pour cible ou encouragés à participer à la violence », déclare M. Cappelaere.
Zeid Ra’ad Al Hussein, haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, a appelé les forces israéliennes à restreindre l’usage de la « force létale contre les manifestants non armés », tout en mettant en doute le fait que « les enfants puissent présenter une menace de mort imminente ou de blessure grave pour des forces de sécurité hautement protégées ».
Le NRC a souligné la nécessité d’investir à long terme dans le soutien psycho-social. « Pour les enfants avec lesquels nous travaillons, les cauchemars continuent pendant des mois et des années après la violence qui les provoque. Car ces enfants n’ont aucune chance de se remettre d’un traumatisme avant que de nouveaux se produisent. Cela s’accumule, explique Jon-Håkon Schultz, professeur de psychologie de l’éducation à l’Université de Tromsø (Norvège). Il faut étudier sérieusement la question et investir de manière à pouvoir contrer ces impacts psychologiques néfastes. »
L’objectif de la « marche du grand retour »
Le NRC fournit un soutien psycho-social aux enfants vivant à Gaza et forme des enseignants grâce à son programme d’apprentissage amélioré (BLP) développé en partenariat avec l’Université de Tromsø.
L’une des caractéristiques du programme consiste à examiner les enfants sujets aux cauchemars et à les aider à les surmonter grâce à des exercices de respiration et de dessin. Reham fait partie des 250 000 enfants soutenus par le NRC. « Nous voulons des vies dignes », a-t-elle déclaré, soulignant la nécessité de manifestations pacifiques.
La « marche du grand retour » a commencé le 30 mars 2018 et s’est achevée le 15 mai pour marquer ce que les Palestiniens appellent la « Nakba » (la Catastrophe), une journée commémorant le déplacement des Palestiniens après la création d’Israël en 1948. Des manifestants ont considéré que le déménagement de l’ambassade américaine à Jérusalem le 15 mai était également un moteur de la manifestation.
Lieu : Gaza, Palestine
Sources : ipsnews.net
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Rubrique : Divers ()
