Créer un nouveau monde pour réaliser le rêve de Martin Luther King

Partage international no 357mai 2018

par Elisa Graf

Un demi-siècle s’est écoulé depuis qu’une balle a abrégé la vie de Martin Luther King, à l’âge de 39 ans. Alors que nous célébrons le cinquantenaire de sa mort (4 avril 1968), les échos de son rêve de fraternité universelle résonnent, en contraste frappant avec un monde qui semble plus divisé que jamais, et posent ces questions : qu’avons-nous appris et qu’est-ce qui a changé depuis ce jour tragique ?

On se souvient du révérend King comme porte-parole et leader le plus en vue des droits civiques américains, défenseur passionné des droits humains des Noirs américains et combattant efficace pour mettre fin à la ségrégation raciale. Sous sa direction, le mouvement des droits civiques est devenu une force puissante pour le changement et a influencé de nombreux mouvements ultérieurs pour le progrès social.

Mais la croisade du Dr King pour la justice sociale et économique était aussi une cause mondiale. Il est devenu une figure pour la défense des mouvements des droits de l’homme sur de nombreux continents, prônant la fin de la guerre et exprimant le besoin de ce qu’il appelait « une communauté mondiale qui élève les intérêts du prochain au-delà de ceux de sa tribu, sa race, sa classe et sa nation […] un amour universel et inconditionnel pour tous les hommes, […] comme une nécessité absolue pour la survie de l’homme. »

Pour y parvenir, il a promu l’approche de Gandhi sur la protestation pacifique non violente comme seul agent efficace du changement, soulignant que « l’homme doit développer pour tous les conflits une méthode qui rejette la vengeance, l’agression et les représailles », avec l’amour comme fondement. En 1964, il a reçu le prix Nobel de la paix pour son travail de lutte contre les inégalités raciales à travers la résistance non-violente.

Martin Luther King a mis en exergue la relation directe existant entre ce qu’il a appelé les trois maux : le racisme, la pauvreté et la guerre. Il les désignait comme la violence de la chair et la violence de l’esprit, et affirmait que « toute religion qui se dit préoccupée par les âmes et qui ne se soucie pas des bidonvilles qui condamnent les hommes, des conditions économiques qui les étranglent et des conditions sociales qui les paralysent est une religion spirituellement moribonde sur le point d’être enterrée. »

Il a imaginé l’avènement d’une nouvelle société qu’il a appelée la « Communauté bien-aimée », basée sur la justice, l’égalité des chances et l’amour de ses semblables. Il disait que dans la Communauté bien-aimée, la pauvreté, la faim et le manque de logements ne seraient pas tolérés parce que les normes internationales de décence humaine ne le permettraient pas. Le racisme et toutes les formes de discrimination, de sectarisme et de préjugés seraient remplacés par un esprit inclusif de fraternité – une inclusivité morale à la fois économique et sociale.

Dans un article récent pour Project Syndicate, l’économiste Joseph Stiglitz présente un nouveau rapport qui étudie ce qui a changé depuis l’époque de Luther King, publié récemment sous le titre Healing Our Divided Society : Investing in America Fifty Years After the Kerner Report [Guérir notre société divisée : investir aux États-Unis cinquante ans après le rapport Kerner]. Fruit d’une commission mise en place par le président Lyndon Johnson, le rapport Kerner a enquêté sur les causes des émeutes raciales dévastatrices de 1967, en proposant des mesures pour y remédier. Les conclusions du rapport, explique J. Stiglitz, « décrivaient un pays dans lequel les Afro-Américains étaient confrontés à une discrimination systématique, souffraient du manque de logements et d’une éducation insuffisante et n’avaient pas accès aux opportunités économiques. »

La cause profonde des émeutes était « le comportement des Américains blancs envers les Américains noirs. […] Les préjugés raciaux ont façonné notre histoire de manière décisive ; ils menacent maintenant d’affecter notre avenir. »

J. Stiglitz note que le nouveau rapport reprend la vision de M. Luther King et indique que « la réalisation de la justice économique pour les Afro-Américains ne peut être séparée de la réalisation des opportunités économiques pour tous les Américains ». Aux États-Unis, la fracture s’est considérablement élargie, avec des effets dévastateurs sur ceux qui n’ont pas fait d’études supérieures, groupe composé aux trois quarts d’Afro-Américains.

Selon J. Stiglitz, la discrimination est toujours répandue aujourd’hui, et souvent cachée, comme il est indiqué dans le rapport : « Presque un demi-siècle après l’adoption des lois anti-discrimination, le racisme, la cupidité et le pouvoir du marché continuent de désavantager les Afro-Américains. » Il explique que ces derniers sont exploités par le secteur financier, entraînant des conséquences sociales de plus en plus graves, telles que la perte du foyer et une inégalité économique croissante. Personne n’est jamais tenu pour responsable des abus systémiques, même dans le cas de banques comme Wells Fargo qui paient d’énormes amendes pour des abus commis à l’encontre d’emprunteurs afro-américains et latino-américains.

Le rapport aborde également l’un des aspects les plus troublants des inégalités raciales aux États-Unis : l’inégalité d’accès à la justice, renforcée par un système d’incarcération massive, qui cible en grande partie les Afro-Américains.

Tandis que de telles conclusions semblent décourageantes, J. Stiglitz note toutefois que certains domaines problématiques initialement identifiés dans le rapport Kerner se sont améliorés, par exemple la participation des Noirs américains à la politique et aux gouvernements, dont l’élection de Barack Obama est un symbole. Il note que certaines questions restent également inchangées, par exemple les disparités en matière d’éducation et d’emploi, tandis que d’autres se sont aggravées, à savoir la richesse et l’inégalité des revenus.

J. Stiglitz affirme qu’il existe plusieurs raisons d’espérer : « Premièrement, notre compréhension de la discrimination est bien meilleure. Aujourd’hui, nous comprenons que le marché regorge d’imperfections – notamment celles relatives à l’information et à la concurrence  qui créent largement les conditions de la discrimination et de l’exploitation. » Il laisse également entendre que les États-Unis paient un prix élevé pour les inégalités et particulièrement pour ses inégalités sociales. « Une société marquée par de telles divisions ne restera pas un phare pour le monde et son économie ne prospérera pas. La véritable force des États-Unis n’est pas leur puissance militaire, mais leur puissance douce, qui a été gravement érodée non seulement par D. Trump, mais aussi par une discrimination raciale persistante. Tout le monde va perdre si elle n’est pas résolue. »

Le développement le plus prometteur, déclare J. Stiglitz, est « le déferlement de l’activisme, en particulier chez les jeunes, qui réalisent qu’il est grand temps que les États-Unis respectent leurs idéaux, si noblement exprimés dans la Déclaration d’indépendance qui affirme que tous les hommes sont créés égaux. » Il conclut qu’un monde alternatif est possible, même si les cinquante dernières années de lutte ont montré à quel point il était difficile de réaliser cette vision. « Pour progresser davantage, conseille J. Stiglitz, il faudra une détermination, soutenue par la foi exprimée dans les paroles immortelles du Gospel devenu l’hymne du mouvement des droits civiques : Nous vaincrons. »

Références : project-syndicate.org ; time.com ; nobelprize.org ; thekingcenter.org ; ppu.org.uk.

Auteur : Elisa Graf, collaboratrice de Share International. Elle vit à Steyerberg (Allemagne).
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Rubrique : Divers ()