Partage international no 353 – février 2018
par Graham Peebles
Chaque jour, nous sommes confrontés à de nombreux choix, les uns concernant des problèmes pratiques, les autres découlant d’exigences psychologiques plus complexes – comment réagir, que dire et faire dans une situation donnée. Pour l’essentiel, nous réagissons par habitude, et même si, en apparence, des choix semblent avoir été faits, nombre de nos décisions, sinon toutes, procèdent du passé et sont en réalité des réactions conditionnées inconscientes aux défis du quotidien.
Des crises liées les unes aux autres
Le monde est assailli par une série sans précédent de crises liées les unes aux autres – le besoin urgent d’instaurer la paix et la catastrophe environnementale étant les deux questions les plus pressantes auxquelles l’humanité doit faire face, car elles comportent toutes les deux un potentiel de destruction et d’annihilation considérable. Vient ensuite la crise mondiale des réfugiés et des migrants, avec les causes sous-jacentes qui poussent les gens à quitter leur patrie et à prendre tous les risques pour trouver une nouvelle vie : pauvreté écrasante et inégalité économique indécente – conséquences absurdes d’un système économique injuste qui concentre la richesse entre les mains d’une poignée d’individus, et se trouve au cœur de nombre de nos problèmes, pour ne pas dire tous. Toutes ces questions impliquent des choix ; les décisions que nous prenons suite à ces choix décident de la nature de notre avenir, et surtout de la réponse à la question de savoir si l’humanité et la Terre en ont un. Le futur est inscrit en germe dans le présent, il s’élabore à partir du tissu du présent. Comme Krishnamurti l’a répété sans relâche dans nombre de ses causeries : « Le futur, c’est le maintenant. » Mais, trop souvent, le présent, le « maintenant » n’est qu’un simple prolongement du passé, d’où la répétition en apparence incessante d’erreurs historiques et de choix erronés.
Les politiciens opèrent des choix sur la base d’un grand nombre de facteurs contraignants : idéologie, intérêt personnel, injonctions du monde de l’entreprise, opportunisme politique et idée qu’ils se font des desiderata de leur électorat. Prisonniers d’un entrelacs d’ambitions et de préoccupations antagonistes, ils restent moralement prisonniers ; dénués de principes et de vision véritable, ils sont incapables de faire face aux défis de l’époque. L’espoir, ce n’est pas dans la classe politique actuelle – objet de méfiance voire même de mépris – qu’on peut le puiser, mais dans les individus, en nous, et dans la manifestation du bien inhérent présent en chacun de nous.
Ce sont les choix dictés par des mobiles égoïstes qui nous ont menés au bord de l’abîme. Ils ont engendré et alimenté un système économique – le néo-libéralisme, ou fondamentalisme du marché – qui a orchestré la marchandisation de tous les aspects de la vie contemporaine. Le profit financier en est le moteur et l’objectif premier, quelles que soient les conséquences pour les populations et l’environnement naturel. L’excès est encouragé, la sobriété rejetée. Les choix égoïstes sont une composante essentielle du système de valeurs matérialistes dont les multinationales assurent sans relâche la promotion, alors qu’elles possèdent déjà tout, mais sont prêtes, pour en posséder encore davantage, à presser le citron jusqu’à la dernière goutte, jusqu’au jour sombre où il ne restera plus rien.
La compétition entre les peuples, les régions et les nations est le fondement même du système ; c’est une technique sauvage de motivation qui a contaminé tous les domaines, y compris l’éducation. Elle engendre d’autres grands maux, dont la séparativité et la division, l’inhibition et le conflit. Les valeurs mises en avant, que l’on déverse dans le mental de tous dès l’enfance, semblent incontournables : égoïsme et manque de compassion découlent de ce socle matérialiste. Le bonheur, remplacé par le plaisir, réside, nous dit-on, dans les objets du quotidien fabriqués par les multinationales. Ce modèle, qui, dans sa globalité, est le modèle socio-économique actuel, repose fermement sur le fondement du désir insatiable et de la consommation effrénée qu’il engendre. Une conception aussi toxique ne peut que générer de l’insatisfaction – elle est inscrite au cœur même de notre système, et elle est cause d’une pléthore de maladies mentales et de maux de société.
La tendresse est une force
Malgré les divisions et clivages de surface qui existent dans notre monde, l’humanité reste fondamentalement une, et, qu’ils le reconnaissent consciemment ou non, les gens savent instinctivement que c’est vrai. Si nous voulons relever les défis colossaux auxquels nous sommes confrontés, nos choix, individuels et collectifs, doivent procéder de la reconnaissance de cette unité essentielle. Cela permettra l’éclosion de nouvelles valeurs, à partir desquelles un changement systémique peut advenir ; des valeurs plus humaines, « imprégnées de tendresse », selon l’expression utilisée par le pape François dans une conférence TED révolutionnaire. La tendresse, a-t-il déclaré, « est le chemin emprunté par les hommes et les femmes les plus forts et les plus courageux. La tendresse n’est pas une faiblesse, mais une force. Elle est le chemin de la solidarité, le chemin de l’humilité ». Le mot « tendresse » est particulièrement bien choisi, qui englobe bonté, douceur et tolérance. C’est grâce à de simples actes de tendresse – grands et petits – que seront trouvées des solutions aux défis auxquels l’humanité est confrontée et que l’unité sociale sera découverte, et non dans la rhétorique fallacieuse de politiciens ambitieux.
Si nous devons préférer la « tendresse » à l’indifférence et surmonter les difficultés qui nous assaillent, il nous faudra changer fondamentalement d’attitude et tourner le dos à cette indifférence qui tue, pour adopter des modes de vie inclusifs qui privilégient la coopération et la compréhension mutuelle et enseignent la responsabilité sociale et environnementale. De telles attitudes découlent naturellement de la reconnaissance du fait que nous sommes tous frères et sœurs et que nous avons un devoir les uns à l’égard des autres, ainsi, bien entendu, qu’envers la planète elle-même.
Ce ne sont pas là des choix idéologiques étriqués qui nous sont proposés – ceux-ci sont moribonds et appartiennent au passé – mais bien des décisions quant à nos valeurs, car les choix individuels grands ou petits que nous ferons – en pensées, paroles et actions – décideront du chemin que nous emprunterons collectivement. Nous pouvons soit choisir de ratifier le mode de vie prôné par les dévots du cirque néolibéral en nous conformant à leur doctrine de division et en acceptant la perpétuation de l’égoïsme et de l’avidité ; être témoins des coups toujours plus lourds et potentiellement irréparables portés aux écosystèmes dont nous sommes partie intégrante ; et assister à l’accroissement indéfini des inégalités, de l’injustice sociale, de la maladie et des conflits. Ou bien choisir au contraire de voir en l’autre un autre moi-même – de considérer les besoins de tous comme nôtres, la santé et l’intégrité de notre environnement naturel comme relevant de notre responsabilité – tout devient possible. Les actions procédant de principes si altruistes et inclusifs sont exemptes de la corruption des mobiles personnels ; la seule obligation est le choix initial qui affirme : « Je ferai tout mon possible pour satisfaire le ou les besoins des autres quels qu’ils soient, et quoi qu’il m’en coûte. » Une fois ce choix opéré, des valeurs telles que le partage et la compassion s’ensuivent tout à fait naturellement, et, avec chaque action qui découle de ce choix très simple, les divisions se dissolvent et l’unité s’accroît.
Auteur : Graham Peebles, écrivain indépendant britannique et travailleur caritatif, il a créé l’ONG The Create Trust en 2005 et a mené des projets éducatifs en Inde, au Sri Lanka, en Palestine et en Ethiopie.
Thématiques : Société
Rubrique : Point de vue ()
