La compassion plutôt que la haine

Partage international no 351novembre 2017

Interview de Antony McAleer par Jason Francis

Life After Hate1 est une organisation à but non lucratif basée à Chicago, fondée en 2011 par d’anciens membres de mouvements violents d’extrême-droite aux Etats-Unis. Le groupe aide les membres encore engagés dans des mouvements extrémistes qui souhaitent abandonner la violence et la haine à se tourner vers la compassion et le pardon. En outre, Life After Hate travaille avec des communautés et des organisations éducatives et gouvernementales qui veulent comprendre et s’attaquer aux causes de l’extrémisme. Antony McAleer est cofondateur et président de Life After Hate. Après avoir plongé dans la violence de l’extrémisme notamment en tant qu’organisateur du groupe suprémaciste WAR (White Aryan Resistance2), il a quitté ce mouvement et a changé de vie après avoir entrepris un cheminement spirituel. Jason Francis a interviewé Antony McAleer pour Partage international.

Partage international : Comment vous êtes-vous engagé dans l’extrémisme violent ?
Antony McAleer : Ce fut une immersion lente. Je ne me suis pas dit : « Je vais m’engager dans ce groupe extrémiste. Je vais m’intéresser à ce groupe qui discute de manière critique de l’immigration. » J’étais juste de plus en plus exposé à cette idéologie et à des gens qui faisaient écho en moi.

PI. Comment les mouvements violents d’extrême droite ciblent-ils et recrutent-ils leurs membres et quelles sont les personnes les plus vulnérables à leur message ?
AM. Ils tirent souvent parti des circonstances. Par exemple, en ce moment, ils iraient à des expositions-ventes d’armes à feu. Il y a aussi un phénomène plus récent qui s’appuie davantage sur Internet. Il est plus facile de recruter via les réseaux sociaux.
Mais le noyau de l’extrémisme violent n’est pas vraiment basé sur l’idéologie. Il réside dans la honte toxique la conviction à propos de nous-mêmes que nous ne sommes pas assez biens, assez intelligents ou pas dignes d’être aimé – qui se développe souvent en famille, à l’école et à l’église. Cela crée un vide, un désir d’identité et de sens, d’appartenance et de communauté. Quel est l’opposé de la honte ? C’est la fierté. Ces mouvements sont donc souvent une hyper-expression de fierté parce que la personne en manque et porte cette honte en elle. Les moteurs psychologiques profonds créent ces vulnérabilités que ces idéologies peuvent exploiter.

Une expérience de connexion

PI. Pourriez-vous nous parler du cheminement spirituel que vous avez entrepris et qui vous a poussé à quitter ces groupes haineux auxquels vous étiez associés et à entamer une vie de compassion et de pardon ?
AM. C’est ce qu’on appelle le désengagement. Je m’étais éloigné de ce mouvement et m’étais désengagé, mais je ne m’étais pas occupé de ce qui l’avait rendu si attrayant. La première partie de ce voyage spirituel a résulté de l’impact que mes deux enfants ont eu sur moi. Mes enfants (tout comme la compassion) m’ont tendu un miroir et m’ont permis de voir le reflet de ma propre humanité quand je ne pouvais pas la voir seul.
Ayant une approche technique dans ma réflexion, c’est par la physique quantique que j’ai pu m’ouvrir à la dimension spirituelle. J’ai commencé par explorer la physique quantique, les connexions, la spiritualité et la psychologie et j’ai participé à de nombreux ateliers de développement personnel. J’ai commencé à faire des exercices où vous faites l’expérience d’un lien avec les personnes et les choses, et à travailler avec l’énergie d’une manière que je n’avais jamais imaginée auparavant et dont j’avais encore moins fait l’expérience.
Le fondement de ces idéologies extrémistes de la séparation est le mensonge que nous entretenons sur nous-mêmes de nous croire séparés et déconnectés de tout et de tout le monde et que nous sommes seuls. En faisant une expérience de connexion à ce niveau plus profond la compassion en est une façon, mais il y en a beaucoup d’autres – nous comprenons que nous sommes tous connectés et le fondement de cette idéologie, la croyance que nous sommes tous séparés, s’effondre. Il y a aussi eu mon initiation à la méditation lors d’une retraite de méditation Vipassana – dix jours de méditation poussée sans lecture ni écriture. Je ne savais pas dans quoi je m’embarquais. Ce fut aussi une expérience profonde pour moi.

La vie après la haine

PI. Qu’est-ce qui vous a inspiré à cofonder Life After Hate ?
AM. Au début de ma recherche pour me découvrir et comprendre qui j’étais, j’avais peur de m’exprimer publiquement de quelque manière que ce soit. Je craignais pour ma carrière, mes amis et mon cercle social. En explorant, entre autres, la nature de la réalité et mon rôle, la raison de ma présence ici, et en apprenant le pardon et la compassion envers moi, j’ai aussi développé un sens des responsabilités. C’était ma façon d’être responsable des actes que j’avais commis. C’était une purification pour moi.
Après un certain temps, je me suis senti obligé de le faire savoir autour de moi. J’avançais lentement, je devenais vulnérable et je prenais des risques. J’ai trouvé que la réalité ne correspondait pas aux attentes de la partie craintive en moi. Chaque pas que j’ai fait sur ce chemin a enrichi et amélioré ma vie. D’une certaine manière, je ne peux pas revenir en arrière parce que je me consacre à améliorer et à enrichir ma vie dans un sens spirituel. Cela signifie s’ouvrir et être vulnérable, partager mes expériences afin que les autres puissent apprendre d’elles. Je peux aider les gens qui sont dans la situation où j’étais auparavant. Ma mission dans cette vie est d’inspirer les gens vers la compassion et le pardon pour eux-mêmes et pour tous.

PI. Qu’est-ce qui conduit un membre des mouvements extrémistes à Life After Hate ?
AM. Les pensées de doute. La réalité ne s’accorde pas au fantasme. La lune de miel se termine. Nous nous engageons pour obtenir une identité, être accepté et approuvé, mais nous n’obtenons pas toujours ces choses. Pendant la période où j’étais dans le mouvement, je me souviens que la vie était comme nager à contre-courant. Tout était une lutte. Il faut énormément d’énergie pour être tellement en colère tout le temps. Pendant les quinze ans passés dans le mouvement, je n’arrive pas à me rappeler d’une seule personne régulièrement joyeuse parmi les gens qui m’entouraient. Il ne vous est plus possible d’avoir une relation personnelle équilibrée lorsque vous investissez votre temps dans ces mouvements. Vos relations se détériorent. Tous les aspects de votre vie se détériorent à des degrés divers.
La question qui m’a brisé et fait fondre en larmes est venue du film American History X. Le professeur d’histoire afro-américain visite le personnage nommé Derek en prison et lui demande s’il a fait ne serait-ce qu’une chose qui ait rendu sa vie meilleure. Et Derek s’effondre en pleurs et secoue la tête : « Non ». Ce passage du film a été une catharsis pour moi et j’ai craqué aussi parce que rien de ce que je faisais dans ma vie ne la rendait meilleure. J’étais fatigué de cette lutte.

PI. Comment Life After Hate travaille-t-elle avec celui qui veut abandonner la violence et l’extrémisme ?
AM. Ça commence juste par l’écoute. A titre d’exemple, nous avions un vétéran des guerres d’Irak et d’Afghanistan. Il avait une haine envers les musulmans. Il pensait réellement à commettre des violences sur les musulmans et à tirer sur un centre musulman. Nous lui avons parlé et l’une des actions que nous avons menée a été de le présenter à l’imam de ce centre musulman. La plupart du temps, ces personnes ne rencontrent jamais les personnes qu’elles détestent. Nous ne sommes pas des psychiatres, mais nous sommes des coachs et des mentors qui aident les gens à obtenir l’aide dont ils ont besoin pour se sortir de ce bourbier. Ce sont les facteurs psychologiques profonds qui les rendent vulnérables et les attirent. C’est ce sur quoi nous travaillons pour les en sortir. L’idéologie est secondaire dans tout cela. Nous allons circonvenir l’idéologie et nous en occuper, mais nous devons d’abord traiter les problèmes les plus profonds.

PI. Combien de personnes viennent chercher de l’aide à Life After Hate et combien de personnes le groupe a-t-il aidé au total ?
AM. Ça continue d’augmenter. A l’heure actuelle, nous recevons entre cinq et dix personnes chaque semaine. Et nous en avons aidé plus d’une centaine.

PI. Pourriez-vous parler du processus éducatif de Life After Hate pour aider les communautés à comprendre et à traiter les causes de l’extrémisme violent ?
AM. Nous partageons notre expérience avec les communautés qui luttent avec ce problème. Il y a un certain nombre de points sur lesquels ces groupes prospèrent, comme la confrontation et la violence, et d’autres qu’ils n’aiment pas. Il y a des pièges courants à éviter. Nous essayons d’éduquer les communautés à ce sujet, en leur montrant comment devenir plus résilient et comment priver ces groupes du terreau sur lequel ils prospèrent.

PI. Quel effet la campagne et la présidence de Donald Trump ont-elles eu sur la mouvance violente d’extrême droite aux Etats-Unis ?
AM. Je dirais que depuis les élections de l’année dernière, nous avons remarqué une polarisation accrue dans ce pays. D’un côté, l’extrême droite semble croître. De l’autre côté, nous remarquons un nombre croissant d’amis et de membres de la famille qui nous contactent pour aider. D’une certaine manière, les deux parties se mobilisent.

PI. Comment la société peut-elle, selon vous, mieux encourager un sens d’unité et d’appartenance ainsi que promouvoir le sens et l’estime de soi dans la vie des jeunes, afin qu’ils ne tombent pas dans le piège de la violence, de l’extrémisme et des identités tribales ?
AM. Nous devons retourner à la compassion. Nous devons observer sur quoi nous portons des jugements. Tant que nous serons prêts à déshumaniser quelqu’un pour une raison quelconque, nous ne serons jamais en paix. Une des choses les plus difficiles est d’éprouver de la compassion pour quelqu’un qui n’en a pas, mais ce sont ces personnes qui en ont le plus besoin. Et nous devons être plus conscients des jeunes qui échappent au système.
Nous avons reçu un mail d’une mère il y a quelques semaines qui est très révélateur. Elle a dit : « Mon fils a 18 ans et il a le syndrome d’Asperger. Il est plongé dans cette propagande nationaliste blanche. » Ce qui lui faisait le plus peur, comme elle a dit, c’était que « cette communauté a adopté et a accepté mon fils d’une manière que personne n’a jamais eue dans toute sa vie ».
Nous parlons vraiment de facteurs psychologiques profonds. Je crois que cet enfant serait prêt à croire n’importe quoi pour être accepté, approuvé et avoir des amis. Nous devons donc examiner comment nous traitons les personnes qui sont un peu différentes, comme la façon dont les enfants peuvent en marginaliser d’autres à l’école. Si nous pouvons créer un environnement où ils ne se sentent pas marginalisés et exclus, nous pouvons empêcher que cela se produise.

Pour plus d’informations : lifeafterhate.org

1. La vie après la haine.
2. Résistance aryenne blanche (war en anglais signifie guerre).

Auteur : Jason Francis, collaborateur de Share International basé dans le Massachusetts (Etats-Unis).
Thématiques : Société
Rubrique : Entretien ()