Une décision empreinte de cruauté et d’insensibilité

Partage international no 347juillet 2017

par Bhikkhu Bodhi

New York (États-Unis)

On a beaucoup écrit sur les répercussions politiques et économiques de la décision du président Trump de retirer les États-Unis de l’accord sur le climat de Paris. Il est considéré que cette décision nuira à notre statut dans le monde et nous définira comme pays hors-la-loi, paria parmi les nations. Notre économie va dépérir, dépassée par celles d’autres pays qui auront fait le choix de s’appuyer totalement sur les énergies propres. Les rênes du pouvoir passeront à l’Europe et à la Chine, et on se trouvera de plus en plus isolé sur la scène internationale. Être Américain à l’étranger deviendra une honte.

La décision de quitter l’accord de Paris, acte d’irresponsabilité, d’arrogance et d’idées délirantes, est aussi une épouvantable expression de cruauté. Elle révèle un flagrant manque de compassion, un cœur de pierre face aux malheurs des milliards de personnes dans le monde qui sont mises en danger par un climat plus hostile. Malheureusement, ce sont les nations et les personnes avec l’empreinte carbone la plus faible qui sont le plus durement touchées. Avant même que les événements climatiques anormaux se multiplient et infligent de terribles dégâts, les petits propriétaires agricoles et les tâcherons des pays en développement ont fait face à des difficultés croissantes rien que pour se nourrir et avoir assez d’eau potable pour répondre à leurs besoins. Désormais attaqués par des perturbations climatiques toujours plus fréquentes et destructives, leur vie ne tient plus qu’à un fil.

Tandis que j’écris, le Sri-Lanka, pays où j’ai vécu plus de vingt ans, est mis à genoux par les inondations qui ont transformé les rues en torrents violents, fait un demi-million de déplacés et provoqué des glissements de terrain qui ont enseveli de nombreuses personnes. Certaines zones du Pakistan ont vu le thermomètre dépasser 49°C, vagues de chaleur qui ont emporté les personnes pauvres, âgées ou fragiles. De larges étendues de terre cultivable en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud sont devenues désertiques, désormais incapables de subvenir aux besoins de leur population. Quatre pays sont au bord de la famine – le Soudan du Sud, la Somalie, le Yémen et le Nord du Nigeria – en partie à cause des bouleversements politiques, mais aussi à cause du changement climatique. Dans certaines régions frappées par de longues sécheresses, les cultures sèchent sur pied et le bétail meurt de soif. Dans d’autres, des champs autrefois luxuriants sont envahis par des hordes d’insectes voraces, qui pullulent dans ce climat plus chaud.

Quand on regarde l’ensemble, la conclusion est claire : accélérer le changement climatique condamnera des centaines de millions de personnes à une mort précoce, soit brusquement par un désastre soudain, soit d’une lente agonie par la faim et la malnutrition. Les pays fragiles seront secoués par l’instabilité sociale, donnant une opportunité aux tyrans de prendre le pouvoir, engendrant le terrorisme et faisant fuir des millions de gens par-delà les mers et les déserts, à la recherche de meilleures conditions de vie. Est-ce là le genre de futur que nous voulons pour les hommes et les femmes qui partagent cette planète avec nous ?

C’est la responsabilité de la communauté mondiale, de protéger les pauvres et les personnes vulnérables, de s’assurer qu’ils peuvent vivre dignement sur leurs terres, jouissant d’un niveau de vie acceptable. Pour y parvenir, il est impératif que nous réduisions les émissions carbones aussi vite et aussi fortement que possible, afin d’empêcher que les températures augmentent de plus de 1,5°C au dessus de la moyenne préindustrielle ; au-delà de cette limite, les calamités climatiques augmenteraient rapidement.

L’accord de Paris était faible, imparfait et insuffisant et les températures ont déjà augmenté de la moitié de ce seuil. Mais malgré tous ses défauts, cet accord est un pas dans la bonne direction. C’est un point de départ qui pourra être renforcé quand les signataires commenceront à constater les bénéfices d’une transition vers une économie post-carbone, mais aussi espérons-le, quand leur sens des responsabilités s’étendra au-delà de leurs propres frontières, jusqu’à ceux dont les vies sont le plus gravement menacées.

La décision du président américain ignore même notre intérêt bien compris qui prévoit que notre économie prospère et crée de bons emplois par la transition complète vers les énergies renouvelables. Défiant la morale, elle impose sans pitié la peine capitale aux millions d’individus qui mourront parce que les États-Unis leur refusent l’aide dont ils ont besoin pour s’adapter à un climat plus rude. Quand il s’agit d’augmenter les dépenses militaires, nous trouvons sans peine des centaines de milliards qui seront gâchés dans des guerres inutiles. Mais quand il s’agit d’aider ceux qui en ont désespérément besoin, tout d’un coup nos coffres sont vides. Et pourtant, quelle politique nous apporterait réellement plus de sécurité : s’engager dans des opérations militaires partout dans le monde, ou adopter une politique de générosité par laquelle on partagerait les ressources vitales avec les autres ?

Le retrait américain pourrait laisser ceux d’entre nous qui ont investi temps et énergie à mobiliser pour une politique climatique saine, confus et consternés face au futur. Mais nous ne devons pas perdre espoir. Se démoraliser serait faire le jeu de ceux qui cherchent à nous soumettre. Ce serait leur donner le signal qu’avec assez d’arrogance, ils peuvent arriver à leurs fins. Nous devons plutôt nous battre avec encore plus d’assurance, résister avec plus de courage. Nous pouvons pour cela compter sur la force du nombre, la justice de notre cause, et la conscience que la transition vers une économie post-carbone est la seule façon de préserver un environnement naturel favorable au développement humain.

Bien que nos chances de changer la politique fédérale soient faibles tant que D. Trump et sa clique seront au pouvoir, plusieurs lignes d’actions restent envisageables. On peut notamment augmenter sa conscience politique et ne soutenir que les candidats qui reconnaissent les dangers du changement climatique, qui en font un pivot de leur campagne, et promettent d’agir efficacement pour inverser la tendance. Tous les candidats à une fonction – du niveau fédéral à l’échelon local – doivent être examinés de près et forcés à révéler leur position. Seuls ceux qui, sans tromperie et sans distorsion, reconnaissent les dures vérités de la science et appuient le mouvement vers une économie de l’énergie propre devraient recevoir notre soutien et nos votes.

Une seconde ligne d’action est de s’opposer activement aux nouveaux projets d’énergies fossiles. De telles actions peuvent prendre plusieurs formes : signer des pétitions, écrire à nos représentants, se joindre aux marches et aux manifestations, et directement entraver la construction de nouvelles infrastructures pétrolières.

La dernière option présente des risques, car les entreprises pétrolières ont mobilisé la police et embauché des agences de sécurité privée pour attaquer les dissidents, les décrivant même comme des terroristes ; ces entreprises ont également eu recours à des actions en justice musclées pour décourager ceux qui voudraient s’opposer à leurs projets. Mais les précédents mouvements en faveur de la justice sociale – particulièrement le mouvement des droits civiques des années 1960 – eurent aussi à faire face à de dures sanctions et à de brutales répressions. Par leur persévérance, ils finirent par l’emporter. Si nous avons confiance dans la justesse de notre cause et restons résolus, nous aussi triompherons et ce faisant rendrons vraiment sa grandeur à l’Amérique.

Faire que l’Amérique soit grande ne signifie pas abdiquer de nos responsabilités globales et nous refermer sur nous-mêmes, égocentriques et méfiants envers les autres. Cela signifie devenir une nation grande en sagesse, en compassion, et en leadership moral. Rester dans l’accord de Paris et en renforcer les engagements est essentiel si nous voulons relever ce défi.

Lieu : New York, Etats-Unis Auteur : Bhikkhu Bodhi, érudit bouddhiste et traducteur de textes bouddhistes. Il est également président-fondateur de Buddhist Global Relief, organisation caritative.
Sources : Common Dreams
Thématiques : environnement
Rubrique : Divers ()