Partage international no 331 – mars 2016
Interview de Ali Abu Awwad et Hanan Schlesinger par Jason Francis
Roots [racines en français] est une ONG palestinienne, basée à Goush Etzion en Cisjordanie, qui œuvre pour le rapprochement entre Palestiniens et Israéliens. Elle a été fondée par des membres des deux communautés pour promouvoir la confiance, l’empathie et le soutien réciproque entre leurs peuples, et essayer de peser sur les décisions politiques de leurs gouvernements respectifs.
Jason Francis a interviewé deux des principaux créateurs de Roots, Ali Abu Awwad et le rabbin Hanan Schlesinger pour Partage international, lors de leur récente tournée de conférences aux Etats-Unis.
Partage international : Comment vous est venue l’idée de fonder Roots ?
Ali Abu Awwad : Je suis un militant palestinien non-violent. Ma mère a été l’un des leaders du Fatah [un important parti politique palestinien laïc et une faction de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).] Elle et moi avons été arrêtés et nous avons passé des années en prison. En 2000, j’ai été gravement blessé et mon frère assassiné par l’armée israélienne. J’ai alors commencé à m’orienter vers la non-violence. J’ai créé le Centre palestinien pour la non-violence à Goush Etzion [un groupe de colonies israéliennes en Cisjordanie, au sud de Jérusalem] et j’ai commencé à contacter les responsables communautaires locaux, pour essayer de les sensibiliser à l’importance de la non-violence. Mon travail s’est peu à peu étendu à toute la Cisjordanie, et j’ai créé le mouvement de non-violence nationale palestinienne Change (Taghyir en arabe).
PI. Pourquoi avez-vous choisi la voie de la non-violence ?
Ali Abu Awwad. Depuis des dizaines d’années, nos deux pays n’ont connu que la peur, la colère et la souffrance, et ça ne nous a menés nulle part. Je dis toujours : « Est-ce qu’on veut avoir raison, ou est-ce qu’on veut faire la paix ? » Car même si nous sommes d’accord sur une solution politique, on ne fera vraiment la paix que si les deux peuples s’engagent dans un processus de réconciliation profonde. La vengeance et les stratégies de lutte armée ne seront jamais une solution parce que chacun de son côté se battra jusqu’à la dernière goutte de sang pour défendre son droit à exister. Notre destin est de vivre ensemble dans ce pays, que cela nous plaise ou non. Aucune des deux parties ne va s’en aller et disparaître. Voilà la seule vérité immuable. Il nous faut donc contrôler nos émotions et rediriger l’énergie de notre douleur pour trouver des solutions, pas pour perpétuer la vengeance.
PI. Rabbi Schlesinger, comment en êtes-vous arrivé à collaborer avec des militants pacifistes palestiniens et comment conciliez-vous votre militantisme pour la paix et votre sionisme affirmé ?
Rabbi Hanan Schlesinger. Effectivement, je suis un colon juif sioniste passionné et le ferment de mon évolution a été la rencontre de l’Autre. Pendant mes 34 ans de vie en Israël, j’ai vécu enfermé dans ma propre vérité, avec des gens qui partageaient la même vision du monde que moi. Cette vision nous fait nous sentir fort ; elle donne du sens à notre vie. C’est ce qui m’a poussé à quitter New York où je suis né et à émigrer vers Israël à l’âge de 18 ans. Je voulais participer au grand retour du peuple juif sur la terre de ses ancêtres, après 2 000 ans de souffrance, de persécution, de larmes, d’espoirs et de rêves déçus, puisque nous n’étions plus chez nous nulle part dans les villes d’Europe ou en Afrique du Nord…
Mais cette grande et belle idée nous empêche totalement d’entendre d’autres points de vue. Là où nous vivons en Israël (la région que les médias appellent Cisjordanie), il y a 95 % de Palestiniens et 5 % d’Israéliens, mais pendant 34 ans, je n’ai pas vu un seul Palestinien. Ils ne faisaient pas partie de ma vision du monde. Je ne connaissais rien de leur vie. Et puis, il y a six mois, j’ai rencontré des Palestiniens, et au début ce fut extrêmement perturbant. En les écoutant, j’ai réalisé que j’avais vécu jusque-là dans une sorte de bulle, pétri de préjugés. Et puis j’ai commencé à percevoir la réalité dans toute sa globalité et à assumer ma vérité sioniste tout en y intégrant le peuple palestinien, pour développer une perception qui inclut à la fois ma vérité et leur vérité.
PI. Ces deux vérités sont-elles si différentes ?
Rabbi Schlesinger. Les gens avec qui je collabore sont presque tous passés par un processus de transformation intérieure qui est toujours le résultat de la rencontre avec l’Autre. Beaucoup des Palestiniens avec lesquels nous travaillons ont perdu un proche dans le conflit. De la même façon, leur transformation personnelle a commencé quand ils ont rencontré des familles israéliennes qui étaient également endeuillées. Tous, nous avons compris que la douleur et les larmes sont partout les mêmes.
Points de rencontre
PI. Vous avez créé des « Points de rencontre » ; de quoi s’agit-il ?
Rabbi Schlesinger. Il s’agit d’ouvrir des voies de communication à l’échelon local entre les dirigeants municipaux palestiniens et les leaders juifs. Il faut savoir que les Palestiniens vivent de façon complètement séparée : ils ont leurs propres conseils municipaux, leurs propres systèmes juridiques, leurs écoles, leur langue, leur religion, leurs journaux et leurs transports en commun. Tout est séparé. Voilà une des raisons pour lesquelles il y a tant d’ignorance, de peur, de ressentiment et de haine de part et d’autre. C’est ça qui nourrit la violence. L’idée est de faire se rencontrer les responsables de chaque peuple, pour qu’ils se parlent au lieu de toujours réagir unilatéralement sur la base de l’ignorance et de la haine de l’autre.
Nous avons aussi un autre projet, les « Equipes de réponse aux incidents ». Il y a par ici énormément d’incidents à l’origine desquels se trouvent aussi bien des Palestiniens que des Israéliens. Par exemple, si une mosquée est taguée ou profanée par des Israéliens, ou des arbres arrachés, nous envoyons une équipe pour exprimer clairement que ces attaques ne sont le fait que d’une minorité de gens. Nous allons à la mosquée, ou à l’oliveraie où les arbres ont été arrachés, et nous nous excusons auprès des propriétaires et des personnes touchées. Nous expliquons que ça n’a rien à voir avec notre religion ou nos idées politiques, et que nous voulons éduquer et punir les responsables. Et nous offrons notre aide pour replanter les arbres ou repeindre la mosquée.
Des projets pour les jeunes
PI. Parlez-nous de vos projets pour les enfants ?
Rabbi Schlesinger. Il y a par exemple l’atelier de photographie. Chaque année, un photographe américain vient passer six mois en Terre Sainte comme bénévole. Il prend des groupes avec six enfants palestiniens et six israéliens pour cinq séances hebdomadaires dans son studio photo. Ils apprennent à utiliser un appareil photo et à voir le monde à travers un objectif. Au bout de cinq semaines, il prend un autre groupe, puis un troisième et un quatrième. On a même organisé une expo photos après certains ateliers.
Ces enfants n’ont jamais parlé à un enfant de l’autre communauté de toute leur vie. Ils ne se sont jamais trouvés dans la même pièce ou dans le même bus. Les Israéliens n’ont probablement jamais entendu quelqu’un parler arabe, sauf parfois des terroristes aux actualités à la télé. Et pour la première fois de leur vie, ils se retrouvent ensemble dans la même situation, dans le même atelier. La transformation de ces enfants est incroyable. Ils arrivent avec des stéréotypes puissants dont ils sont à peine conscients. Pour eux, l’autre est un terroriste, ou de toute façon un violent assoiffé de vengeance. Dans cet atelier, ils réalisent que ce sont simplement des êtres humains. Ça les affecte profondément.
Depuis deux ans, nous organisons aussi une colonie de vacances avec 50 à 70 enfants israéliens et palestiniens. Ils ont tout un tas d’activités artistiques et manuelles, un cercle de tambours, de la break-dance, des jeux en cercle, la teinture de T-shirts, le travail de l’argile, et plein d’animaux de compagnie. Le dernier jour, nous allons à la mer en bus. Cette année, nous nous sommes arrêtés à Jaffa pour voir une pièce de théâtre en deux langues, arabe et hébreu. C’est vraiment impressionnant de voir que le simple fait d’être ensemble dans la même pièce ou le même bus peut avoir un tel effet pour briser les stéréotypes.
PI. C’est important de toucher les enfants ?
Ali Abu Awwad. Oui, il est fondamental de parler aux jeunes, surtout avant qu’ils soient appelés à l’armée, pour ce qui est des jeunes israéliens, qui pour la plupart, n’ont jamais rencontré de Palestiniens. Nous leur disons : « Tu es un soldat israélien, mais tu es d’abord un être humain, ne l’oublie jamais. Sois responsable, sois un bon messager du judaïsme, de ton identité. Le judaïsme n’ostracise ni les autres religions ni les personnes. Les Israéliens ont besoin de sécurité, mais nous ne serons en sécurité que le jour où les Palestiniens vivront dans la dignité et la justice. Sans cela, tu ne fais que nuire à ta propre sécurité en leur faisant du mal. »
Je dis aussi aux Palestiniens que la non-violence n’est pas un chemin semé de pétales de roses. La non-violence est une voie difficile et douloureuse, mais elle est le chemin le plus court vers la liberté.
PI. Combien de gens avez-vous touchés jusqu’ici ?
Ali Abu Awwad. Quelque 10 000 personnes. Des Palestiniens, des Sionistes, et aussi des étrangers. Nous avons des relations avec des organisations étrangères parce que la paix ne peut être que globale. Partout, il faut faire pression sur les leaders politiques pour mettre en place des solutions nouvelles. Nous touchons un large public à travers les médias.
PI. Quel est votre but ultime ?
Rabbi Shlesinger. Il est clair pour nous que les peuples israélien et palestinien ne sont pas psychologiquement prêts pour la paix à ce stade. Ils ne reconnaissent pas l’humanité de l’autre partie et ne peuvent entendre sa vérité. Si un plan de paix était signé aujourd’hui aucune des deux parties ne l’accepterait. Notre travail consiste à préparer le terrain pour la paix en créant une base de quelques dizaines de milliers de personnes de chaque bord qui sont capables de percevoir l’humanité et la vérité de leurs opposants et qui sont prêts à leur faire une place dans leur cœur et dans leurs pensées. Voilà notre objectif immédiat et ce à quoi nous travaillons. Nous croyons que nous pouvons vivre en harmonie sur une terre qui de fait nous appartient à tous.
Ali Abu Awwad. Et je veux juste dire au public américain en particulier que nous avons besoin de lui pour soutenir notre travail sur le terrain. Nous avons besoin que le gouvernement américain accorde plus d’attention à ce conflit et joue un rôle plus important dans sa résolution. Ce qui se passe en Terre Sainte peut affecter votre vie ici [aux Etats-Unis] et ce que vous faites ici peut affecter notre vie là-bas. Nous faisons tous partie d’une grande famille internationale. Nous avons le devoir de créer une nouvelle génération qui vive dans la compréhension mutuelle et la paix. Et j’espère qu’un jour, les juifs, les musulmans et les chrétiens sauront coopérer pour organiser ensemble leur avenir et vivre en paix. Même si l’extrémisme et la violence ne disparaissent pas demain, nous pouvons d’ores et déjà œuvrer pour créer des conditions de vie où la violence ne sera plus le facteur principal qui nous contrôle et conditionne nos émotions et nos actes.
Plus d’informations : www.friendsofroots.net (en anglais).
Auteur : Jason Francis, collaborateur de Share International basé dans le Massachusetts (Etats-Unis).
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