Partage international no 329 – février 2016
Interview de Eric Stowe par Jason Francis
Splash est une organisation non gouvernementale internationale (ONGI) qui se consacre à l’approvisionnement des enfants en eau propre et potable, et qui travaille actuellement dans 46 pays. Eric Stowe dirige cette ONGI qu’il a fondée à Seattle, en 2007. Jason Francis l’a interrogé pour Partage international.
Partage international : Qu’est-ce qui vous a conduit à créer Splash ?
Eric Stowe : Je travaillais dans les adoptions internationales, ce qui me permettait de passer beaucoup de temps dans les orphelinats de nombreux pays. Pendant cinq ans, j’ai observé que l’intervention la plus efficace pour améliorer la santé des enfants était de fournir de l’eau potable.
Toutes les entreprises telles que les restaurants, les hôtels et les cafés qui s’implantent dans un pays s’assurent de fournir une eau propre et potable aux clients. Le modèle de Splash s’inspire de ces chaînes d’approvisionnement – méthodologie, service, maintenance et techniques de distribution – que les grandes entreprises utilisent pour une population différente. Nous faisons beaucoup de choses en dehors de cela, mais le cœur de notre activité est l’eau potable. La plus grande part de notre réflexion et de notre déontologie à ce sujet est née dans les orphelinats.
Le manque d’eau propre et potable
PI. Combien de personnes dans le monde n’ont pas accès à l’eau propre et potable ?
ES. Cela dépend à qui vous posez la question. Selon les statistiques usuelles, vous verrez que le nombre dépasse 650 millions de personnes. Mais le calcul s’effectue selon des normes contestables. Un puits est « aux normes » si sa tête est couverte et s’il est proche de la maison, ou si l’eau est acheminée dans la maison. Il est « hors norme » s’il est éloigné de la maison et que sa tête est à découvert. Le problème de cette définition, qui est utilisée depuis une dizaine d’années, est que, normes ou pas, elle ne permet ni de quantifier ni d’évaluer qualitativement la ressource en eau. Lorsque vous posez la question aux spécialistes en matière de qualité de l’eau et de contamination, le nombre atteint 1,4 milliard. Plus d’une personne sur sept dans le monde n’a pas accès à l’eau potable.
Le nombre d’enfants concernés est difficile à estimer. En se basant uniquement sur les données démographiques, ils représenteraient environ un tiers des personnes touchées.
PI. Quel est l’impact de l’absence d’accès immédiat à l’eau potable sur la vie de l’enfant ou de l’adulte ?
ES. De nombreuses études montrent son impact sur la productivité des adultes en termes d’incapacités de travail, ce qui équivaut évidemment à une perte de salaire. Chez les enfants, cela peut causer des dommages irréparables, si vous pensez au nombre de fois où l’enfant est malade de manière continue ou récurrente et les heures d’école manquées. Les enfants sont absents de l’école à cause de diarrhées ou de maux d’estomac. Cela ralentit leur développement, en comparaison d’autres enfants de leur âge, et par effet cumulatif entraîne un retard de croissance. Des études fiables montrent une corrélation évidente entre d’une part la défaillance des installations sanitaires (impliquant l’insalubrité des toilettes), et des sources hors normes (impliquant l’insécurité quant à la qualité de l’eau), et d’autre part les retards de croissance sévères. Les enfants régulièrement malades en raison de l’insalubrité de l’eau subissent des effets physiologiques et psychologiques graves et durables et qui affectent leur l’éducation.
PI. Comment procède Splash pour apporter de l’eau propre et potable à ceux qui en ont besoin ?
ES. Les écoles, les orphelinats, les hôpitaux, les refuges où nous travaillons, ont de l’eau sur place, que ce soit l’eau du robinet, d’un puits ou autre. Nous purifions cette eau de la même manière que McDonald’s [la chaîne de fast-food] purifie son eau à l’échelle internationale. Vous pouvez remettre en question la qualité des aliments de McDonald’s, mais vous aurez du mal à remettre en cause la qualité de leur eau. Les multinationales alimentaires ou les chaînes de cafés dépensent beaucoup d’argent pour s’assurer d’une qualité d’eau équivalente de celle des eaux en bouteille. Nous profitons donc de leurs chaînes d’approvisionnement. En Chine, nous utilisons la même usine de fabrication que McDonald’s. Nous obtenons ainsi des tarifs avantageux.
Nous installons les mêmes systèmes de purification d’eau dans les écoles, les orphelinats ou les hôpitaux que ceux qu’on trouve à l’arrière d’un McDonald’s. Et nous fournissons des pièces de rechange, assurons la maintenance et les analyses de l’eau, de la même manière que McDonald’s le fait pour ses restaurants. Nous appliquons les méthodes des multinationales pour fournir de l’eau propre, car elles le font bien. Elles le font à grande échelle et savent comment le systématiser.
PI. Combien d’enfants avez-vous atteint ?
ES. Plus d’un demi million au total. Nous en servons actuellement 320 000 chaque jour.
Une approche sans déchets
PI. Quelle est l’importance d’une approche circulaire ou sans déchets pour l’eau potable ? Et que deviennent les eaux usées (les soi-disant eaux grises ?
ES. Dans la purification de l’eau une approche sans déchets est très importante. Dans certaines régions pauvres en eau, on voit hélas des projets de purification d’eau à petite échelle basés sur l’osmose inverse, qui rejettent beaucoup d’eaux grises qui vont souvent directement à l’égout. Nous avons vu des cas où près de 50 % de l’eau est gaspillée lors du processus de purification, parfois 20 à 25 %. Dans le système que nous utilisons, nous atteignons 95 à 98 % de récupération. Seulement 2 à 5 % d’eaux grises.
L’une de nos priorités est d’essayer de recycler l’eau grise en la renvoyant dans les toilettes pour la chasse d’eau ou même pour le lavage des mains. L’important pour le lavage des mains n’est pas d’utiliser de l’eau non contaminée mais d’utiliser du savon. Certains des partenaires avec qui nous avons travaillé réutilisent les eaux grises pour le jardinage. Les jardins sont un endroit idéal pour l’utilisation des eaux grises. Nous prenons très au sérieux la technologie que nous utilisons. Nous ne voulons pas consommer trop d’électricité et nous tenons absolument à ne pas gaspiller trop d’eau. On ne peut cependant pas éviter de se débarrasser d’une partie des eaux usées et contaminées. Cela représente 2 à 5 % et notre priorité est de les réutiliser ou les récupérer de diverses manières.
PI. Vous avez mentionné le lavage des mains. Pourriez-vous nous parler de l’importance de l’éducation à l’hygiène ?
ES. Si vous considérez l’eau potable, l’assainissement et l’hygiène – en termes de développement, vous ne devriez pas avoir l’un sans l’autre – l’hygiène est le plus difficile des trois. Construire un système d’assainissement à grande échelle est assez difficile, mais essayer d’amener les enfants à se laver les mains réclame une tonne d’éducation et de formation. C’est la chose la plus difficile que nous faisons. Nous avons une équipe de vingt-six personnes à temps plein à notre bureau au Népal. Sept d’entre elles sont chargées de la mise en œuvre des projets, mais huit (maintenant douze avec les bénévoles) constituent l’équipe d’hygiène qui est constamment sur le terrain et travaille avec les chefs d’établissement, les enseignants, les clubs d’élèves, et directement avec les élèves sur l’hygiène et le lavage des mains. C’est difficile, car cela exige un changement de comportement. L’eau potable et l’assainissement seuls ne suffisent pas. L’hygiène est le lien entre les deux.
Atteindre les pauvres en milieu urbain
PI. Quel est l’impact des flux migratoires sur l’accès à l’eau potable ?
ES. En 2007, le monde a atteint une sorte d’équilibre où 50 % de la population mondiale vivait à la campagne et 50 % en ville. En 2050, 75 % de la population mondiale vivra en ville. On a déjà connu une grosse augmentation de la population citadine, mais pas de l’ampleur de celle que l’on observe aujourd’hui à la périphérie des grandes villes. Et il n’existe pas de véritable plan pour prendre en charge ce nombre croissant de pauvres en périphérie des villes.
Dans beaucoup de villes où nous travaillons, la planification urbaine date des années 1960 à 1980. Elle prévoyait que les villes accueillent seulement 50 % de la population. Qu’advient-il lorsque les chiffres augmentent pendant 35 ans et que la population double ? Les infrastructures en général, dont le traitement et la distribution de l’eau, s’adressent au centre de la ville, qui est le plus riche, mais n’atteignent pas la périphérie.
Lorsque je suis allé à Pékin pour la première fois, il y avait deux artères principales. Il y en a maintenant sept. Ces villes se développent si vite qu’elles ne peuvent pas accueillir les communautés les plus pauvres. Des progrès ont été accomplis pour aider les ruraux pauvres en matière d’approvisionnement en eau. Mais nous étudions les déplacements de populations et une part importante du travail doit maintenant s’orienter sur les citadins pauvres. Il est difficile de travailler dans les villages reculés.
PI. Pourquoi voyez-vous Splash comme « une entreprise sociale qui a vocation à devenir inutile ? »
ES. Les ONGI, dont le nombre dépasse le million aujourd’hui, existent en raison de l’incapacité des gouvernements à créer des systèmes de protection sociale appropriés pour les pauvres, et de l’échec des marchés à distribuer des biens de consommation appropriés pour les pauvres. Les ONGI comblent donc ce vide. Le problème est qu’elles vivent de la philanthropie, qui est temporaire. Il est très rare de trouver une fondation d’importance, issue de personnes morales ou physiques, qui fonctionne avec un modèle particulier, et qui bénéficie de financements, au-delà de cinq ans.
Les ONGI doivent continuellement se renouveler et trouver des dons. Cela implique souvent d’élargir leur portefeuille de services. Une ONGI qui a commencé dans les vaccinations dirige maintenant une école de filles, fait de l’agriculture ou protège les droits humains. Elles grandissent et se développent. Il en résulte un enracinement et elles ne quittent jamais la communauté qu’elles étaient venues servir. Le problème est qu’elles perturbent l’économie sur le long terme en créant une dépendance permanente. L’objectif de Splash n’est pas celui-là. Le développement se produit et doit se produire grâce à des équipes locales, qu’elles soient publiques ou privées. Une ONGI ne devrait pas prolonger son soutien pendant des décennies. C’est un modèle de développement déplorable.
Lorsque nous parlons de devenir inutile, cela ne signifie pas la fin du modèle de Splash. Cela signifie que nous transférons la propriété à un groupe local. Dans les pays où nous travaillons, il y a toujours un meilleur acteur, plus rentable, plus approprié et efficace. Une partie de notre travail consiste à les mettre en lumière, les faire croître, et d’une certaine manière les rendre plus professionnels pour qu’ils poursuivent le projet ; et puis de quitter l’endroit.
Notre objectif est d’atteindre 100 % d’une cible démographique. A Katmandou, par exemple, c’est que l’ensemble des 650 écoles publiques de la ville aient de l’eau potable et tous les élèves les mains propres. Pour atteindre cet objectif, un investissement du gouvernement est nécessaire, à la fois au sens propre et figuré. Et nous avons besoin de professionnalisme dans l’équipe que nous créons. On ne doit pas chercher à rendre l’ONGI durable et toujours plus grande, c’est pourquoi, nous recherchons continuellement d’autres acteurs plus appropriés pour reprendre le travail.
PI. Quelles sont les perspectives d’avenir sur le droit à l’eau ?
ES. Je suis assez optimiste. Il ne faut pas considérer les choses sur une seule année. Nos projets sont si restreints en comparaison de ce qui va se passer dans les cent prochaines années. Fournir de l’eau aux gens n’est pas si complexe. C’est une question de volonté et de financements, et ce qui me choque c’est que tous les foyers n’aient pas encore accès à l’eau courante. Avec tous les progrès accomplis dans la vie sociale, les infrastructures et les institutions, ce n’est pas si difficile de fournir de l’eau potable aux gens. Je pense que les gens de ces régions vont devoir encore se déplacer longtemps et aller dans des zones mieux desservies. Je suis donc optimiste, mais pas de mon vivant.
Pour plus d’informations : www.splash.org
