L’échec de l’austérité

Partage international no 325septembre 2015

Lettre ouverte de Thomas Piketty et d’autres économistes de renom à la chancelière Angela Merkel

Partage international reproduit ici L’austérité a échoué, lettre ouverte de Thomas Piketty et d’autres économistes de renom à la chancelière allemande Angela Merkel. Cette lettre ouverte, datée du 7 juillet 2015, a été initiée par le groupe mondial d’activistes en ligne Avaaz, suite à la réussite d’une pétition signée par plus d’un demi-million d’Européens, exigeant la fin du programme d’austérité en Grèce.

« L’interminable austérité que l’Europe inflige au peuple grec ne fonctionne tout simplement pas. Maintenant, la Grèce dit haut et fort : ça suffit.

Comme prévu par la plupart, les exigences financières de l’Europe ont écrasé l’économie grecque, provoqué un chômage de masse et un effondrement du système bancaire, aggravé la crise de la dette extérieure, qui atteint un montant impossible à rembourser équivalent à 175 % du PIB. L’économie est maintenant brisée : les recettes fiscales sont en chute libre, la production et l’emploi sont déprimés, et les entreprises sont en manque de financement.

L’impact humanitaire a été colossal : 40 % des enfants vivent maintenant dans la pauvreté, la mortalité infantile est montée en flèche et le chômage des jeunes avoisine les 50 %.

La corruption, l’évasion fiscale et la mauvaise gestion comptable des précédents gouvernements grecs ont contribué à créer le problème de la dette. Les Grecs se sont conformés en grande partie aux exigences d’austérité d’Angela Merkel : baisse des salaires, des dépenses publiques et des retraites, privatisation et déréglementation, et augmentation des impôts. Mais ces dernières années, la série de programmes dits d’ajustement infligés à la Grèce n’a servi qu’à engendrer une grande dépression comme on n’en a pas vue en Europe depuis 1929-1933. Le traitement prescrit par le ministère allemand des Finances et Bruxelles a saigné le patient, mais n’a pas soigné la maladie.

Ensemble, nous demandons instamment à la chancelière Angela Merkel et à la Troïka d’envisager une correction de cap, pour éviter de nouvelles catastrophes et permettre à la Grèce de rester dans la zone euro.

A l’heure actuelle, on demande au gouvernement grec de se tirer une balle dans la tête. Malheureusement, la balle ne tuera pas seulement l’avenir de la Grèce en Europe. Les dommages collatéraux vont détruire la zone euro qui est un phare d’espoir, de démocratie et de prospérité, et pourraient amener de lourdes conséquences économiques à travers le monde.

Dans les années 1950, l’Europe s’est construite sur l’effacement des dettes passées, notamment celles de l’Allemagne, ce qui a massivement contribué à la croissance économique de l’après-guerre et à la paix. Aujourd’hui, nous devons restructurer la dette grecque et la réduire, donner une bouffée d’oxygène à l’économie afin qu’elle se redresse, et permettre à ce pays de rembourser une dette allégée sur une longue période de temps. Il est maintenant temps de remettre de l’humain dans ce programme d’austérité punitif et inefficace et de convenir d’une vaste réduction de la dette grecque, en conjonction avec les réformes indispensables.

Notre message adressé à la chancelière Angela Merkel est clair : nous vous demandons instamment de prendre cette décision vitale pour la Grèce et l’Allemagne, et aussi pour le monde. L’histoire se souviendra de vous pour vos actions de cette semaine. Nous comptons sur vous pour prendre des mesures audacieuses et généreuses envers la Grèce qui serviront l’Europe pour les générations à venir.

Cordialement,

Heiner Flassbeck, ancien secrétaire d’Etat auprès du ministre allemand des Finances. Thomas Piketty, professeur d’économie à l’Ecole d’économie de Paris. Jeffrey D. Sachs, professeur de développement durable, professeur de politique et de gestion de la santé, et directeur de l’Institut de la Terre à l’Université Columbia. Dani Rodrik, professeur d’économie politique internationale à la Fondation Ford de l’école Harvard Kennedy. Simon Wren-Lewis, professeur de politique économique à l’école de gouvernement Blavatnik de l’Université d’Oxford.


Sources : thenation.com
Thématiques : politique
Rubrique : Divers ()