La décroissance ou comment tenir compte de la nature

Partage international no 323juillet 2015

par Elisa Graf et Thorsten Wiesmann

SHIFT, un magazine indépendant à but non lucratif axé sur la durabilité économique et écologique, considère Degrouwth (Décroissance) comme le mouvement populaire actuel le plus important. Degrouwth représente une alliance internationale d’organisations, de groupes et de particuliers qui cherchent à résoudre le principal défi de notre temps : rendre nos systèmes économiques harmonieux avec la nature sur une planète aux ressources finies. Un ouvrage récemment publié, constitué d’essais compilés par les membres de l’Université autonome de Barcelone, Degrouwth : A Vocabulary for a New Era (Décroissance : un vocabulaire pour une ère nouvelle, non traduit) est le premier livre en anglais à offrir un panorama complet de cette nouvelle approche du développement dans tous les domaines de la pensée académique.

Le produit intérieur brut (PIB) et son corollaire, la croissance infinie du marché, ont dominé le débat public pendant le siècle dernier et ont laissé dans leur sillage l’injustice sociale, la dégradation de l’environnement et le chaos financier mondial. Deux milliards de personnes vivent actuellement avec moins de deux dollars par jour, et dans le même temps les indicateurs sociologiques montrent que la croissance économique n’améliore plus la vie des gens dans les pays riches. Depuis la crise économique de 2008, il y a une reconnaissance croissante que le PIB n’est pas le meilleur outil pour mesurer le progrès et le bien-être de la société humaine. Comme Andrew Sims, du journal britannique The Guardian, l’indique : « Juger de la santé de l’économie en se basant sur la hausse ou la baisse d’une fraction de pourcentage de la croissance, c’est comme si on mesurait la hauteur des vagues pour voir si l’océan se porte bien, ou s’il est malade et pollué. »

Les mouvements populaires qui façonnent l’avenir

Les dernières années ont vu se produire une explosion des initiatives populaires, fers de lance de l’activisme dans chacun des aspects de nos vies. Internet est plein d’informations sur ces mouvements populaires abordant tout, des questions très locales aux grands problèmes mondiaux. Le pouvoir du peuple est arrivé à maturité et les citoyens dans la plupart des pays, ressentant le besoin urgent de changement, deviennent le changement qu’ils veulent, pour paraphraser Gandhi.

Le magazine SHIFT a récemment opéré une sélection de dix mouvements populaires qui changent le monde – bien que des dizaines d’autres initiatives auraient pu être tout aussi bien choisies.

Syriza : la coalition des radicaux de gauche en Grèce est emblématique de la réussite politique populaire. La Coalition vise à mettre fin à l’austérité, la pauvreté, le chômage, la dette et la récession économique via la restructuration politique et économique.

Permaculture : un réseau d’écologistes qui partagent une compréhension des systèmes écologiques et une passion pour le design régénératif qui nourrit la terre, tout en assurant les besoins de l’humanité. Le développement durable et la responsabilité en sont les concepts clés.

Le mouvement anti-gaz de charbon (anti-Coal Seam Gas movement) : composé d’agriculteurs, de membres des nations Premières, d’écologistes et de résidents urbains qui se concentrent sur la propreté et la qualité des eaux et de la terre, et le droit pour leur communauté pour dire non à l’industrie minière destructrice.

Podemos (« nous pouvons ») : un parti politique de gauche en Espagne, formé en 2014, issu du mouvement de protestation des Indignés (Los Indignados) qui vise à restaurer l’économie, promouvoir la liberté, l’égalité et la fraternité, redéfinir la souveraineté, et récupérer les terres des industries d’extraction.

Union souveraine des nations et des peuples Premiers (Australie) : les peuples des communautés australiennes et leurs partisans travaillent en faveur de la libération de la puissance coloniale et se mobilisent pour obtenir un traité qui garantisse leur souveraineté.

Droits de la nature : un réseau d’individus et d’organismes représentant un groupe diversifié de scientifiques, d’avocats, de dirigeants autochtones, de politiciens, d’étudiants et de militants visant à l’adoption et la mise en œuvre d’un système juridique universel pour protéger les droits de la nature.

Souveraineté alimentaire : un réseau collaboratif d’organisations et d’individus – en grande partie des petits producteurs d’aliments et des praticiens de la permaculture – qui travaillent ensemble avec l’objectif d’obtenir la souveraineté alimentaire pour tous.

Via Campesina : 200 millions d’agriculteurs, des paysans, les paysans sans terre dépossédés, et les populations autochtones de 73 pays exigeant la souveraineté, la justice sociale et la dignité.

La justice climatique : groupes et individus du monde entier qui se sont engagés à mettre en œuvre des solutions socialement justes et écologiquement responsables.

Décroissance : Une alliance peu structurée d’organisations, de groupes et d’individus qui travaillent à la décroissance économique par la réduction de la production matérielle et de la consommation dans le cadre de limites durables.
[Source : shift-magazine.org]

 

Dan O’Neill, de l’Université de Leeds, écrit : « La notion de PIB s’est développée à une époque où les défis de la société étaient très différents de ce qu’ils sont aujourd’hui. Nous sommes confrontés à la nécessité d’améliorer le bien-être de l’ensemble des gens en intégrant la contrainte environnementale. Le mieux que nous puissions faire avec le PIB, c’est de l’oublier. Afin de mesurer la décroissance, une approche différente s’appuyant sur deux ensembles distincts d’indicateurs est nécessaire : a) une série d’indicateurs biophysiques pour mesurer comment le niveau d’utilisation des ressources change au cours du temps et s’il reste dans les limites écologiques ; b) Une série d’indicateurs sociaux pour mesurer si la qualité de vie s’améliore. »

Trois idées clés marquent la philosophie de la décroissance : la convivialité, la dématérialisation et la simplicité. Ivan Illich, dont la philosophie a inspiré bon nombre des idées originales du mouvement, définit la « convivialité » comme « liberté individuelle réalisée dans une interdépendance mutuelle et personnelle » ou comme « vivre ensemble en paix de manière créative et collectivement autodéterminée. » La « dématérialisation » représente la fixation de limites absolues quant à l’utilisation des matières premières et de l’énergie, vue par de nombreux experts comme essentielle à la résolution des crises écologiques qui menacent la planète.

Pour définir la « simplicité », le Dr Samuel Alexander, co-directeur de l’Institut de la simplicité et chercheur à l’Institut pour une société durable à Melbourne, écrit qu’elle désigne « un mode de vie qui implique de minimiser consciemment la consommation et le gaspillage des ressources. Mais il s’agit aussi de ré-imaginer « la bonne vie » en consacrant progressivement plus de temps et d’énergie à la poursuite de sources non-matérialistes de satisfaction et de sens ».

La beauté et la force du vocabulaire introduit dans cet ouvrage reflètent un style de pensée économique qui relie des idées comme la justice environnementale, le partage, les coopératives, les écovillages, les monnaies exemptes de dettes, la simplicité et les biens communs. L’expression « utopistes concrets » (nowtopians) définit des gens qui partagent une expérience de vie autonome et de production communautaire (expérimentées dans les « Villes en transition »), la consommation collaborative, les dispositifs de partage, etc. Le terme « argent public » définit un système qui n’emprunterait plus d’argent auprès des banques privées. Un tel vocabulaire vise à relier l’ancienne sagesse traditionnelle avec la recherche scientifique, le militantisme et des pratiques sociales novatrices, dans une proposition bien nécessaire pour un avenir où la croissance économique ne sera plus considérée comme un impératif pour l’économie mondiale.

D’autres idées explorées portent sur l’importance de la désobéissance civile et de l’apprentissage de la réflexion et de l’action en groupes d’entraide. Comment la coopération ‑ accord implicite et explicite sur la manière de coordonner notre comportement avec nos semblables – contourne la compétition au sein de la société ? Les réseaux de groupes d’entraide avec des normes communes sont une reformulation de l’idée traditionnelle de classe socio-économique, ou d’étiquettes politiques, et recommandent les échanges sur la base de la confiance, reconnaissant intrinsèquement les besoins de tous. Alex Pentland, auteur de Social Physics : How Good Ideas Spread – The Lessons from a New Science (Physique sociale : comment les bonnes idées se répandent – Les leçons d’une nouvelle science) explique : « Un réseau de confiance met l’accent sur les échanges un à un et un fort contrôle personnel des données. Il nous procure l’efficacité sociale, avec l’équité et la stabilité, des caractéristiques qui sont inhérentes aux réseaux d’échanges. Ces sociétés d’échanges paraissent même plus naturelles qu’un environnement de concurrence ouverte défendu au siècle des Lumières. »

Une répartition optimale des ressources dans la société aiderait tous les individus à se considérer comme mutuellement égaux. Dans un monde de décroissance, cette répartition optimale est liée à l’idée de simplicité volontaire, ainsi que Samuel Alexander l’écrit « fondée sur l’hypothèse que les êtres humains peuvent vivre des vies enrichissantes, libres, heureuses et infiniment diverses, tout en ne consommant pas plus qu’une part équitable de la nature ».


Note de la rédaction : Nous aimerions ajouter les commentaires suivants qui fournissent un aperçu de la position de la Hiérarchie sur la nécessité de créer des structures inclusives dans tous les domaines.

Bien que les idées exposées dans le livre présenté ci-dessus soient novatrices, elles restent néanmoins unilatérales. Maitreya, les Maîtres et Benjamin Creme préconisent toujours la nécessité d’une approche équilibrée et inclusive de l’économie de l’avenir. Maitreya exprime cela simplement : une charrette a besoin de deux roues – le socialisme et le capitalisme.

Le Maître de Benjamin Creme conseille un ratio de 70 % de socialisme et de 30 % de capitalisme. Cela permettra de répondre aux besoins de tous et c’est un système qui inclut toutes les approches. Un système inclusif prudent est nécessaire pour permettre une évolution constante, pas une révolution.

Auteur : Elisa Graf et Thorsten Wiesmann, font partie de l’équipe des bénévoles de Share International. Respectivement américaine et allemand, ils vivent tous deux en Allemagne.
Sources : Giacomo D’Alisa, Federico Demaria, Giorgios Kallis : Degrouwth : A Vocabulary for a New Era, Routledge 2014. (Les trois auteurs sont membres de Recherche & Décroissance, www.degrouwth.org) Alex Pentland : Social Physics : How Good Ideas Spread – The Lessons from a New Science. Penguin Group 2014.
Thématiques : environnement, Économie
Rubrique : Compte rendu de lecture ()