Vivre avec un dollar par jour

Partage international no 314octobre 2014

Interview de Tom Nazario par Niels Bos

On estime que plus d’un milliard de personnes, soit un septième de la population terrestre, vivent avec un dollar par jour ou moins. Cette réalité stupéfiante est difficile à imaginer lorsqu’on vit dans un pays riche – mais c’est la condition inéluctable de quantité de personnes dans les pays en voie de développement. Le manque de conscience des inégalités dans le monde, et l’absence d’efforts sérieux pour y remédier, ont conduit l’ONG The Forgotten International à envoyer un photojournaliste à travers le monde pour réaliser un documentaire sur la vie des plus pauvres de la planète. Le compte rendu de ce voyage a été publié dans le livre Living on a Dollar a Day : The Lives and Faces of the World’s Poor (Vivre avec un dollar par jour : vies et visages des pauvres du monde). Son auteur, Thomas Nazario, procureur, défenseur des enfants et professeur de droit, est président fondateur de The Forgotten International. Les photos saisissantes illustrant cet ouvrage ont été prises par la photojournaliste Renée C. Byer, lauréate du prix Pulitzer. Neils Bos a rencontré Tom Nazario pour Partage international.

Partage international : Quelle est l’idée de départ de votre livre et qu’est- ce qu’elle implique ?
Tom Nazario : L’idée est simple. Je pensais que nous passons beaucoup trop de temps à parler des gens beaux, riches et célèbres et pas assez du tiers de notre population qui vit soit avec moins d’un dollar, soit avec moins de deux dollars par jour. Des milliards de personnes sont, à mon avis, largement ignorées. Nous ne les ignorons pas nécessairement en temps de crise, lorsque des guerres éclatent ou lors de catastrophes naturelles. Mais hormis ce type d’événements, nous avons appris à accepter le fait que des gens meurent de pauvreté ; que nous avons un grand nombre de personnes vivant dans la pauvreté et que nous n’en avons vraiment pas fait assez pour leur permettre d’en sortir. Je voulais donc attirer l’attention sur cette partie de notre famille humaine et c’est pourquoi nous avons écrit ce livre qui raconte les histoires des pauvres du monde, avec des photos aussi belles que déchirantes.

PI. Et il y a aussi un documentaire à venir ?
TN. Oui, nous y travaillons en ce moment. La photographe que nous avons envoyée parcourir le monde était accompagnée d’un vidéaste. Nous avons donc beaucoup de vidéos des lieux que nous avons visités. Nous sommes allés dans dix pays sur quatre continents pour réaliser le livre, qui a nécessité trois ans et demi de travail. Nous espérons sortir le documentaire en 2015 et nous espérons qu’il attirera l’attention.

PI. La pauvreté affecte-t-elle de la même manière tous les membres pauvres de la société ?
TN. Je pense que la réponse doit être oui, au moins dans une très large mesure. Il y a, cependant, un effet disproportionné sur les femmes et les enfants. Les hommes sont plus susceptibles d’échapper à la pauvreté que les femmes ; les hommes sont plus susceptibles d’être la cause de la pauvreté que les femmes. Il y a effectivement des hommes qui maltraitent leurs épouses ou les quittent pour d’autres femmes. Dans certaines régions d’Afrique, il n’est pas rare qu’un homme ait trois ou quatre femmes et que l’une d’elles soit tout simplement oubliée et ses enfants mis à l’écart. C’est l’une des raisons pour lesquelles notre organisation ainsi que de nombreuses grandes organisations du monde tentent de financer les femmes et les enfants en priorité. Si vous observez les femmes et les filles dans le monde, elles constituent 60 % des personnes qui vivent avec moins d’un dollar par jour. Elles sont touchées de manière disproportionnée et pour cette raison elles doivent être aidées en priorité.

PI. Le Dalaï-lama a écrit la préface de votre livre. Pouvez-vous parler de son implication dans ce projet ?
TN. Je connais le Dalaï-lama depuis 1999, et j’ai beaucoup appris de lui, que ce soit en l’écoutant ou tout simplement en le regardant. Ce livre traite en grande partie de compassion et bien sûr le Dalaï-lama est le Bouddha de la compassion. Celle-ci consiste à prendre soin des autres, et de les aider quand nous le pouvons. Il y a beaucoup d’exemples dans le livre qui encouragent les gens à en faire autant. Le Dalaï-lama croit qu’il y a vraiment deux niveaux de compassion, le premier étant simplement d’être amical et respectueux des autres. Vous êtes inclusif, vous ne faites pas de discrimination. Vous êtes amical. Mais un autre niveau de compassion, qui est en fait une étape supérieure, consiste à mettre tout en œuvre pour soulager la souffrance des autres, idéalement la souffrance des inconnus. C’est un niveau très élevé de compassion. Dans mon travail et ma vie, je m’étais jusqu’alors concentré principalement sur l’aide aux enfants, ici aux Etats-Unis, et évidemment aux amis et à la famille, mais à part cela, je n’avais jamais été jusqu’à aider de parfaits inconnus, du moins pas assez. Ainsi, après avoir eu une discussion avec Sa Sainteté, j’ai décidé que ma fondation devait faire précisément cela : aider des personnes que nous n’avons jamais rencontrées auparavant et qui ne peuvent pas être aidées par d’autres.

PI. Beaucoup de gens ont des idées fausses sur la vie des pauvres. Pourriez-vous répondre à certaines de ces idées fausses ?
TN. Je pense qu’il y a trois grandes idées fausses qui nous ont profondément touchés. La première est que les personnes dans la pauvreté ne savent pas comment en sortir ; qu’elles sont trop ignorantes ou qu’elles ne veulent tout simplement pas savoir comment s’aider elles-mêmes. Une deuxième est que les pauvres sont paresseux, qu’ils sont pauvres parce qu’ils ne travaillent pas ou pas assez. Et la troisième est que les gens dans la pauvreté sont généralement malheureux, terriblement tristes ou même déprimés. Même s’il y a une part de vérité dans tout cela, je pense que ce sont généralement des idées fausses. Je pense que les gens les plus pauvres ont une assez bonne idée de ce qui les aiderait à sortir de la pauvreté ; ils n’ont tout simplement pas les moyens d’y parvenir. Nous pensons souvent mieux savoir et nous créons des systèmes qui ne fonctionnent vraiment pas aussi bien que nous l’aurions espéré. Il aurait été bénéfique de leur parler et de les associer dans le processus de lutte contre la pauvreté, en particulier lorsqu’ils vivent les conditions que nous souhaitons améliorer. Nous avons découvert que beaucoup de personnes les plus pauvres du monde travaillent en permanence. Elles peuvent ne pas être payées pour leur travail, mais survivre est en soi un travail énorme. Passer des heures chaque jour pour chercher de l’eau potable pour ses enfants ; faire face aux changements du climat et aux maladies. La vérité est qu’elles font preuve de beaucoup d’ingéniosité pour trouver ou essayer de créer un emploi qui apportera un minimum de revenu dans le foyer. Et je pense que c’est particulièrement vrai pour les femmes. Je n’ai jamais trouvé une femme paresseuse lors de mes voyages ; elles travaillent en permanence, de 6 h du matin jusqu’à 10 ou 11 h le soir, essayant juste d’élever leurs enfants et de garder la tête hors de l’eau. Enfin, en ce qui concerne la tristesse, même si beaucoup de personnes les plus pauvres dans le monde n’ont presque rien, elles sont relativement heureuses, du moins en apparence. Elles passent beaucoup de temps à rire, elles prennent beaucoup de joie dans les choses simples de la vie et les enfants trouvent divers moyens de fabriquer des jouets et d’inventer des jeux pour passer le temps et profiter de la vie.

PI. Quels sont les éléments marquants de vos voyages ?
TN. Nous avons visité environ 45 familles aux prises avec la pauvreté. Permettez-moi de vous raconter deux histoires totalement différentes. La première est celle d’une femme rencontrée en Inde qui, avec cinq enfants, vit dans une pauvreté extrême. Elle s’était battue jour après jour pour trouver suffisamment de nourriture pour ses enfants, mais c’était souvent si difficile qu’elle a finalement décidé de ne pas nourrir son dernier enfant. Cette enfant avait deux ans et demi, mais n’avait presque pas été nourrie. A deux ans et demi, elle pesait moins de quatre kilos et était terriblement malnutrie. La femme utilisait la fillette pour mendier. Elle portait cet enfant sous son bras et la montrait aux gens, comme un instrument de mendicité. Et elle louait même cet enfant à d’autres mendiants pour qu’ils l’utilisent afin de gagner la sympathie des gens et recevoir davantage de pièces de monnaie dans la rue.
Il fut très difficile pour nous de prendre cette photo et de raconter cette histoire. Nous avons réussi à sauver l’enfant. Nous l’avons emmenée dans une clinique offrant un programme nutritionnel. Elle se porte bien aujourd’hui. Nous avions entendu dire que ce genre de choses se produisait, mais nous n’en avions jamais été témoins.
La deuxième personne, qui m’a le plus touché, est un homme que nous avons rencontré au Pérou. Il s’appelle Miguel Rodriguez et son histoire figure au dos du livre. Nous le considérons comme un héros. C’est un psychiatre péruvien, un homme de la classe moyenne, qui avait un fils de six mois qui est tombé malade. Il avait emmené son fils à l’hôpital, mais l’enfant est mort en l’espace de trois jours. Quand il a quitté l’hôpital, il a rencontré deux petits enfants de la rue, qui étaient vêtus de haillons et avaient été oubliés par leurs familles – il y a 59 millions d’enfants des rues dans le monde. Il regarda les enfants et il se demanda : « Pourquoi Dieu n’a-t-il pas pris un de ces enfants au lieu du mien ? » Quand il rentra chez lui, après avoir enterré son enfant, il se mit au lit et son enfant vint à lui en rêve et lui dit : « Père, c’est vraiment la mauvaise façon d’aborder la vie. Toute vie est précieuse. Ces enfants méritent autant d’amour et de soins que moi. » C’est avec cette pensée que Miguel a commencé à préparer de la nourriture et à nourrir les enfants dans la rue. Finalement, il a vendu tous ses biens, a pris tout son argent et a quitté le centre de Lima, pour construire dans la périphérie un orphelinat pour les enfants oubliés et à la dérive. Son orphelinat s’occupe maintenant de plus de 1 000 enfants. Il a construit des logements, une école, une clinique et il est incroyablement aimé par tous ces enfants.
Nous avons croisé beaucoup de personnes aimantes à travers le monde dont nous n’aurions jamais connu l’existence avant de nous arrêter et de leur parler.

PI. Quel est votre espoir pour l’avenir ?
TN. Vous savez, les choses vont mieux. Il y a environ 35 ans, pratiquement 40 000 enfants de moins de cinq ans mourraient chaque jour, simplement parce qu’ils étaient trop pauvres pour vivre. Ils n’avaient pas d’eau potable ou une alimentation suffisante, ils n’étaient pas vaccinés, ils n’avaient absolument aucun accès aux soins médicaux, et ils mourraient simplement. Aujourd’hui, ce nombre est d’environ 19 000 par jour, en grande partie grâce au travail de l’Organisation des Nations unies, et des grandes fondations internationales comme la Fondation Bill et Melinda Gates. Nous avons donc fait beaucoup de progrès. Je voudrais juste voir ces progrès se poursuivre, car 19 000 par jour, c’est encore beaucoup trop. Et ce ne sont que les enfants. Si nous regardons les enfants plus âgés et les adultes qui meurent de pauvreté, le chiffre est astronomique.
Ce qui est inacceptable, c’est qu’il y ait encore 1,1 milliard de personnes vivant avec moins d’un dollar par jour alors que nous avons maintenant plus de 1 600 milliardaires sur la planète. Le fossé qui existe entre les riches de ce monde et les pauvres est tout simplement immoral. En particulier parce que beaucoup de riches ne donnent pas beaucoup de leur argent ou donnent pour des projets qui les concernent plutôt que d’aider vraiment les autres. Nous devons changer cela. Nous avons besoin de plus de gens comme Bill Gates et Warren Buffett et d’autres qui se soucient de ceux qui n’ont rien. Et pour les classes moyennes du monde, mon conseil est simple ; ils doivent penser à faire quelque chose pour les autres avant qu’ils ne quittent la planète. Nous avons tous la responsabilité de rendre le monde un peu meilleur après y être passé. Et pas besoin d’être millionnaire ou milliardaire pour le faire. En outre, vous n’avez pas à faire le tour du monde pour aider, vous pouvez simplement faire le tour du quartier pour trouver quelqu’un à aider. Quand chacun prendra sa part, le monde se portera beaucoup mieux.

Pour plus d’informations sur l’association The Forgotten International et Living on a Dollar a Day : The Lives and Faces of the World’s Poor, visitez le site www.theforgottenintl.org

Auteur : Niels Bos, collaborateur de Share International basé à Amsterdam (Pays-Bas).
Thématiques : Société
Rubrique : Entretien ()