Virginia avait trois ans quand sa mère Natacha a quitté la Moldavie du jour au lendemain, laissant sa fille avec ses grands-parents. Aujourd’hui, quatre ans après, elle se souvient à peine d’elle. Elle sait que sa mère vit en Autriche depuis lors, et y travaille afin que Virginia ait un jour une vie meilleure. Sa fille manque énormément à Natacha. Elle ne connaît Virginia que sur photos et a du mal à croire que Virginia a déjà autant grandi et va à l’école. Parfois, elle l’appelle et lui demande comment cela se passe à l’école. Mais souvent, elles ne savent pas vraiment quoi se dire.
C’est la même chose pour beaucoup d’autres enfants en Moldavie – petit pays situé entre la Roumanie et l’Ukraine – qui a fini par être appelé l’asile des pauvres au milieu d’une Europe nantie. Dans certaines zones rurales de Moldavie, le chômage atteint les 80 %, le revenu mensuel moyen est d’environ 100 euros. Pendant que les parents cherchent un emploi en Allemagne, en Autriche, au Portugal ou en Espagne, leurs enfants sont hébergés par des proches, des voisins ou restent à la maison.
Pour son film Mama Illegal, primé de nombreuses fois, le journaliste et cinéaste autrichien Ed Moschitz1 a accompagné trois mères d’un petit village moldave lors de leurs voyages à l’Ouest. Afin d’échapper à leur extrême pauvreté, ces femmes ont risqué leur vie entre les mains de passeurs qui les ont aidés à traverser les frontières illégalement vers l’Europe de l’Ouest. Elles ont donné toutes leurs économies pour cela.
Une des femmes s’appelle Raia. Ces six dernières années, Raia a travaillé illégalement à Bologne, en Italie, comme femme de ménage. En Moldavie, elle a laissé derrière elle son mari et ses deux enfants : une fille de huit ans et un garçon de neuf ans. Raia déclare qu’elle le fait pour sa famille : « Je suis partie parce que je devais le faire, je ne voyais pas d’autre issue en Moldavie. » Elle travaille sept jours sur sept, même le dimanche et les jours fériés. Elle n’a jamais de temps libre. Comme elle n’a pas de papiers officiels, elle ne peut pas non plus aller chez le médecin lorsqu’elle tombe malade. Elle espère obtenir un permis de travail et pouvoir finalement revenir dans sa famille.
Aurica vit à Vienne illégalement depuis deux ans. Elle travaille comme femme de ménage pour plusieurs familles. La séparation de sa famille fut très douloureuse pour elle. Parfois, elle regarde une ancienne vidéo de ses enfants, Diane et Victor. « Maman, reviens vite à la maison », demande son fils Victor alors que la petite Diana essuie quelques larmes sur sa joue.
Dans la classe de l’école primaire de Victor en Moldavie, près de 95 % des enfants vivent sans leurs parents ou un parent. Plus d’un tiers de la population a déjà quitté le pays.
Ed Moschitz explique dans une interview : « Nous sommes confrontés à toute une génération de jeunes traumatisés et je crois que nous partageons la responsabilité de cette situation. Du fait que nous n’avons pas réussi à organiser une assistance pour l’aide à domicile, pour la prise en charge des personnes âgées, des enfants, nous avons joué un rôle, et avons contribué à créer ce marché. »
On estime que 50 000 à 100 000 personnes vivent illégalement en Autriche. Ils entretiennent les maisons, prennent soin des enfants ou des personnes âgées. « Ces gens existent, ils font partie de notre vie quotidienne. Ils ne portent pas de signes ou d’étiquettes disant : « Je suis illégal », explique E. Moschitz. Nous les rencontrons à la boulangerie ou au coin de la rue, parfois même dans nos propres familles. La question est : comment pouvons-nous, la société, tenir compte de cette situation ? Garder le silence et ne rien dire n’est pas une solution pour moi. » Pour préparer son film, Ed Moschitz s’est informé sur le sujet pendant plus de sept ans. Quand il cherchait une nourrice pour ses deux jeunes enfants, Aurica lui a été présentée par des amis. C’est seulement plus tard qu’il a appris l’histoire d’Aurica, comment elle était venue de Moldavie, et qu’elle vivait illégalement en Autriche.
Pour un niveau de vie à peine meilleur, des femmes comme Raia, Aurica et Natacha mettent leur propre vie en danger. Sans papiers valides, sans soins, sans protection, sans droits, séparés pendant des années de leurs enfants et de leur famille, elles travaillent en Europe occidentale et pourtant elles restent invisibles des communautés locales. Quand elles rentrent chez elles, après des années, leurs enfants ont grandi et leurs maris se sont éloignés – les familles sont déchirées. Avec son film, E. Moschitz montre que cette migration de main-d’œuvre illégale est en train de détruire des familles.
La Moldavie n’est pas un cas isolé. Dans de nombreux pays d’Europe de l’Est, la jeune génération est en train de grandir sans parents. Environ un cinquième de la population active totale en Roumanie est allé chercher du travail dans d’autres pays où ils peuvent gagner beaucoup plus que chez eux. Des ONG roumaines ont compté environ 350 000 « orphelins de l’euro », les enfants qui grandissent sans leur mère ou leur père, parce que l’un ou les deux parents travaillent à l’étranger. Selon les estimations, il y aurait 130 000 orphelins de l’euro en Pologne. Une étude menée en 2008 a révélé que, immédiatement après que la Pologne ait rejoint l’Union européenne, un enfant sur neuf a été touché en Pologne – principalement les pères sont partis travailler à l’étranger. Dans d’autres pays d’Europe de l’Est aussi, tels que la Bulgarie, la Lituanie, la République tchèque et l’Ukraine, le nombre d’enfants abandonnés augmente. Les agences humanitaires et les organisations sociales opérant dans ces pays tirent la sonnette d’alarme. Ils observent cette évolution avec beaucoup d’inquiétude et demandent à l’UE une réglementation pour améliorer la situation des travailleurs migrants, tels que des programmes d’accompagnement et de soutien à leurs familles.
Les enfants laissés seuls sont dépassés par la situation. Les journaux rapportent souvent des cas d’enfants de neuf, dix ou douze ans ayant pris leurs vies en mains en raison de leur isolement. Dans leurs lettres, ils écrivent combien leur mère leur manque. Des enseignants de maternelle et de primaire mettent en garde contre les actes de violence, de décrochage scolaire et de toxicomanie de plus en plus fréquents.
Mais ce n’est pas facile non plus pour les parents qui partent, affligés par un sentiment de culpabilité après avoir laissé leurs enfants seuls derrière eux. Le prix de l’illégalité est élevé pour les personnes qui quittent le pays : sans papiers, aller voir ses enfants peut éventuellement signifier ne pas être autorisé à revenir dans le pays. Ou devoir être ramené clandestinement, par des passeurs, pour de l’argent. Natacha vit dans la peur constante d’être découverte et expulsée. Tant qu’elle n’est pas en possession de papiers valables, les possibilités de voir sa fille Virginia sont limitées.
Après sept ans de travail illégal en Italie, Raia s’est enfin vue accorder un permis de travail. Elle a pris un vol pour revenir dans sa famille en Moldavie. Toutefois, après la joie initiale des retrouvailles, les adolescents ne savent pas toujours comment se comporter. « Pourquoi me regardes-tu de manière aussi étrange ? demande Raia à sa fille en attendant le bus au bord de la route. Tu me regardes comme si j’étais une étrangère. »
1. Mama Illegal (réalisé par Ed Moschitz, Autriche, 2011) est le film lauréat du Festival du Film des Droits de l’Homme à Bruxelles, Belgique, 2012.
Pour plus d’informations : www.mamaillegal.com
